LES LECTURES DE SALONS
Si vous sentez, par la fréquentation du monde, se développer chez vous des goûts littéraires, des penchants pour les beaux-arts, des prédilections pour les sciences, satisfaites-les; puisque la première moitié de votre vie a été consacrée à vous créer une fortune indépendante, sachez employer l'autre partie en jouissances intellectuelles. Les plaisirs matériels, croyez -moi, sont de peu de durée... la nature y met bon ordre, et souvent le dégoût la devance.
Vous irez dans^ de rayonnants salons où l'esprit domine; là vous entendrez des lectures de bonne prose et de brillants vers; là vous entendrez les charmants conteurs; là vous connaîtrez sous les
formes agréables de la narration les traits les plus saillants de Thistoire ancienne ou moderne, et les anecdotes les plus piquantes ou les plus touchantes de diverses époques. C'est une espèce de cours littéraire que vous suivrez.
Je vous le répète souvent : Sachez écouter; maïs quand viendra l'instant où vous vous sentirez assez de verve et de suite dans l'esprit pour tenter une narration, ou tendre, ou pathétique, ou sombre ou plaisante , rappelez-vous qu'en présence des femmes du monde le défaut le plus impardonnable, c'est d'être lourd ou pédant , fade ou ennuyeux.
Ayez dans votre dire un certain choix d'expressions, sans afiectation; soyez naturel, simple, tout en étant agréable. Si vous lisez quelque cliose de TOUS, tâchez qu'indépendamment du but de l'ouvrage il soit pars^né de temps à autre de quelques mots pittoresques ou piquants.
^1 l'histoire que vous racontes est grave , semez-^ la de pensées élevées ; si elle est plaisante ou attachante, jetez-y quelques traits spirituels. En sommé, prenez garde au sérieux; dans le monde il est difcilement admis.
Rome avait ses lectures publiques sous les empereurs. Stace père et fils brillèrent dans leurs compositions et dans la manière de les lire; le fils, plus piquant que le père, attaqua les pouvoirs, par ses
traits satiriques , dans la plénitude même de leur puissance. « Ce trait-ci, disait-il, est pour Glabrion, affranchi de César; celui-là pour Priscilla, femme du ministre de Tintérieur*. — Voilà qui est pour Gassirus , préfet de Rome. — Celui-ci est pour le ministre Abascantius lui-même. C'est lui qui a cett6 maison k large portique dans le quartier de Suburra; Yoyez à rentrée son portier écossant des pois dans un plat d'argent; les deux chiens qui sont à droite et à gauche sont inoffensifs ^ car ils sont peints. Mais la vie et Yintelligmce comrmmiquée sont dans la pie suspendue, à hauteur d'homme, dans une cage dorée; écoutez-la, elle crie à tue- tête :
« César 1 Germanique, trois fois clément et divin ! •
**— Mais si César meurt?..'*
* — Eh bien, on lui apprendra un autre nom. »
Ce fait, conservé par l'histoire, rappelle l'anecdote analogue racontée par M. Véron" :
« Pendant l'occupation des Tuileries par la poptflace, elle trouva dans les appartements un perroquet en cage qui répétait avec persistance :
^ Abas Guizot!...
« Cet oiseau obtint tout à coup une popularité inespérée.... Cet oiseau de l'opposition fut gorgé de sucreries pour qu'il répétât : A bas Guizot! *