Lord Wigmore , et le comte de Ripa
4 Lk VIE ÉLÉGANTE A PARIS.»
Enlin, cela vous plaît ainsi, et ce n'est pas pour recommencer nos discussions littéraires que je vous envoie cette lettre par mon neveu Gustave; c'est dans un tout autre but.
Voici mon motif. Ce fils de ma sœur m'est cher, très-cher, puisque je suis veuve sans enfants et que je ne suis plus d'âge à courir les chances d'un second mariage. J'ai voulu l'envoyer à Paris pour le décrasser de sa science et le débourrer des préventions dont on l'a rempli. J'apprends que vous faites un livre tout neuf sur une bien vieille histoire ; , pouvez-vous faire aussi la lumière à l'intelligence timide ou faussée de mon enfant d'adoption ? Voulez-vous le diriger, le recommander, l'introduire ou le pousser par les épaules, dans ce qu'on appelle l'élégante et bonne compagnie?
Il a fait ici son éducation, aussi bien qu'on peut la faire dans une ville préfectorale de province; mais la connaissance du monde dé Paris, du monde comme il faut, lui manque totalement. Il est instruit, presque savant même; mais je crois que, si on le laissait faire, il entrerait dans un salon à reculons, tant il est étranger à la vie mondaine, tant il évite de regarder en face ce que d'autres jeunes gens envisageraient avec passion.
Voilà six mois que sa mère et moi le sermonnons sur son peu de politesse, sur son manque
d'empressement auprès des femmes, sur le peu de soin de sa toiletté, sur son ignorance des usages du monde, et jusqu'à ce jour il a préféré sa veste de châsse, son cigare, ses chevaux et ses chiens, à la vie sociale. Nous lui avons dit que la fortune de son père, dont il jouit, car il est majeur depuis deux ans, ne lui donnera pas l'urbanité, la distinction, l'élégance qui lui manquent, et qu'il faudrait passer une année à Paris pour voir la bonne compagnie, en apprendre la langue et les manières.
Sa mère, qui a deux filles à élever, parer, surveiller,, endoctriner, ayant renoncé à ce labeur de chaque jour, m'a enfin chargée de ses pouvoirs sur Gustave, et, comme il est bon au fond, il n'y a pas mis d'obstacle. Hier, profitant d'un bon moment, voici ce que je lui ai dit :
« Mon cher ami, veux-tu qu'en parlant de toi je dise comme Scarron : 3îon neveu à la mode du Marais?
« Tu vis ici, dans ta coquille , sans penser au développement de toutes les heureuses facultés dont tu es doué.. Tu crois avoir fait-^ Haéryeille quand tu as pu saisir quelque faux type parisien pour jeter du ridicule sur la politesse, sur les devoirs d'un homme bien élevé, sur l'étiquette des cours ou du grand monde; mais l'étiquette même, prise
à un certain point de Tue, est indispensable à rhomme civilisé, dont les types, je te le répète^ sont à Paris.
« Apprends enfin, mon cher enfant, qu'après ton éducation de collège, il y a une seconde éducation à faire : celle du salon, celle du savoir-viwe, pour être distingué partout; cette éducation qui apprend à connaître et à savoir se conduire dans le monde.
— Mais, ma tante, qu'entendez -vous toujours par ce mot vague, le monde ?» me dit Gustave.
La ^question était ardue et aurait demandé peutêtre un livre pour y répondre. Il fallait pourtant m'en tirer à l'instant. Voici ma réponse fantasque, ou fantastique, comme vous voudrez l'appeler, mon cher cousin; mais votre étonnemeut sera égal au mien en voyant l'effet qu'elle a produit. C'est un coup de fortune, comme un lot gagné au crédit foncier ou à l'emprunt de la ville de Paris.
« Mon cher enfant, lui ai-je dit, j'entends, par ce mot, le monde en général^ lequel se compose d'une foule de petits mondes.
« Ainsi il y a : le monde de la cour, où souvent l'étiquette sévère, Tamour-propre et l'ambition absorbent toutes les autres facultés, et où les maris payent fort cher les toilettes et les succès de leur femme.
t« Le monde diplomatique ^ élégaat, aioiable , instruit et discret.
« Lé monde du sports Tune des institutions sérieuses importées d'oatrenaier.
c Le monde scientifique^ qui pâlit sur les livres et meurt à la peine.
« Le monde agricole, qui voudrait pouvoir nous fournir le pûn qui nous manque.
« Le monde horticole , qui vise à. obtenir une tulipe à odeur de jacinthe ou une jacinthe à odeur de violette..
« Le monde des échecs, qui absorbe toutes les facultés humaines sur un caâer.
< Le monde de la Bourse, où Ton devient riche quand on se sert de l'argent des autres.
« Le monde des affaires, ai-je ajouté en riant, où Ton devient riche aussi quand on tient la queue de la poêle dans laquelle sont frits ceux qui apportent le beurre.
«Le monde du whist, où les inutiles sont relégués près du s^on où les autres s'amusent
« Le monde des théâtres, où Ton ne va plus dès qu'on a ses entrées»
c Le monde de la chasse, où l'on tue ce qu'on peut..., quelquefois son ami ou soi**méme.
a Le monde de la danse, qui diminue tous les jours, et va bientôt s'exprimer par des révérence».
s LA VIE ÉLÉGANTE A PARIS.
« Le monde des restaurants/où Ton peut dtner depuis deux francs jusqu'à cent francs par tète.
< Le monde des années, où Ton acquiert toujours de la gloire, rarement de Targent.
c Le monde des salles d'armes, où Ton apprend l'escrime pour se défendre d'une insulte, et quelquefois pour la provoquer.
c Le monde des dames quêteuses^ qui, sans fortune, vivent doucement, bénign^nent, assez largement, dans un joli petit appartement, meublé coquettement, où quelques vieux et bons ecclésiastiques vont quelquefois dîner.
— Est-ce tout, ma tante? me dit Gustave, quand j'eus fini l'énumération qui me passait en ce moment par l'esprit.
— Non, lui répondis-je, car il y a le grand monde, le monde des célébrités, le monde poétique , le monde élégant et spirituel de la bonne cornpagnie. Celui-ci existe de tradition chez la duchesse du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint- Honoré, et maintenant des Champs-Elysées.
« La bonne compagnie, moucher enfant, peut certainement se trouver aussi dans sa fleur à la Chaussée-d'Antin, mais c'est en s'éloignant d'un certain côté où habitent les marquises du Helder, les ladies de la rue Taitbout et les camélias de Breda- Street.
« Il va sans dire qu'on peut trouver la bonne compagnie dans les quartiers de Paris où la riche et saine bourgeoisie a conservé ces types honnêtes qui font la joie de ceux qui les rencontrent et les étudient.
— Eh bien! ma tante, reprit tout à coup Gustave, j'irai à Paris, je verrai de loin et en passant la lanterne magique dont vous m'avez tracé l'esquisse; mais j'irai pour m'y maintenir dans la bonne et honnête compagnie, partout où je la trouverai. »
Je vous jure, mon cher cousin, que je ne m'attendais pas aux fruits, sitôt mûris, de mon improvisation de vieille tante. J'en suis confondue et enchantée, comme vous pensez bien.
Je vous, recommande donc notre enfant; dirigez-le surtout entre deux écueils que je redoute. Mme GeofQrin, disait à son filleul, qui débutait : :
« Si vous voulez avoir des succès dans le monde, il faut, quand vous entrez dans un salon, que votre vanité fasse la révérence à la vanité des autres.»
Ce Méphistophélès de Brummel, recommandait, au contraire, F insolence bien maniée (well directed insolencey.
N'y a-t-il pas un juste milieu? je ne sais; dé-
iO LA VIE ÉLËGANTE A PARIS.
ddez, mon cher cousin, je m'en remets à votre vieille habitude du monde.
Croyez à ma reconnaissance et à mon affection. Vicomtesse de Toustain.
Auxerre, ce mercredi.
Ma chère cousine,
Il y a un siècle que j'étais sans nouvelles de vous et des vôtres. Ce silence remonte presque à la mort du cousin de Vercy, votre oncle, qui m'envoyait de coquets barils de son vin blaiK^ doré, dont le cru, depuis le progrès, sera probablement devenu, avQC quelques soins, de l'excellent Champagne.
Et d'abord, je ne savais pas, savante cousine, que vous faisiez le pédagogue comme moi, mieux que moi voulais-je dire; car je ne suis, héksi qu'une veilleuse attiédie , dont la faible clarté s'éteint sans avoir donné de véritable lumière.
Vous rappelez -vous ce que nous^ disions des premières amours de jeunes filles, espèce de fruit vert qui se ride sans mûrir? £h bien, la décrépitude amène de pareils résultats par les voies inverses. Vous en avez dit plus à votre neveu dans vos paroles nettes et vibrantes que tout ce que mon livre va apprendre aux provindanx et aux étrangers que
L£ MONDE BN GÉNÉRAL. 11
le tender entraiHfi asisLcesfle vars Paris. Je redoute même que ma psalmodie endormante ne soit répulsive, malgré mas^ soins pour éviter le didactique, afin de ne pas* creisser le même sillon que cqux qui m'ont préeédé; sillon, héla»! qui n'était, qu'une ornière de village.
Que votre neveu, qui est un homme fait, soit donc le bienvenu. S'il veut m'aidsr et mettre au net mon affreux barbouillage, il suivra ainsi avec moi ce petit voyage en zigzag à travers le monde parisien. Nous ne referons pas, Dieu nou» en préserve, les ouvrage» nombreux déjà publiés^ (avec d'excellentes intentions sans doute), sur te bon ton et les beUes manières^ ce serait tristement grotesque : quelque chose comme ce rouge qu'on met aux morts!...
Nous éviterons seulement qu'en ouvrant nos pages on n'aille se heurter contre ces invraisemblances , contre ces lieux communs , en un mot cette absence des choses du monde, qu'on aperçoit au premier coup d'œil dans cette vaste collection de Guides des gms comme U faut; lesquels, d'ailleurs, n'ont pas besoinde guides, s'ils sont comme il faut être.
Nous parleroo^ ensemble de ce qui se dit, de ce qui se fait, de ce qui se tolère, de ce qui se défend dans l'âégante et bonne compagnie; votre neveu s'instruira en lisant les conseils et en les transcrivant. Je tâcherai surtout de lui faire ap-
it LA VIE ÉLÉGANTE A PARIS.
prendre par la prévoyance ce que plus tard on apprend par le regret.
Nous rappellerons aussi ensemble les anciennes traditions des salons, des théâtres, etc., pour relier les uns aux autres les anneaux de la chaîne de Turbanité française, et pour que les étrangers et les provinciaux y retrouvent, comme quelques Parisiens, la trace de nos modèles dans la politesse, l'élégance, la grâce et l'esprit.
Puis, après quelques présentations dans des salons d'élite, votre neveu se liera avec des esprits brillants, faciles, fins, délicats, qui le charmeront. Peut-être rencontrera-t-fl quelques hommes aimables à la manière du prince de Gonti, qui cachait beaucoup d'art sous une simplicité apparente; mais cela le forcera à une étude individuelle d'appréciation qui lui servira dans la vie et l'amènera peutêtre à conclure, comme La Rochefoucauld, qu'il est plus facile d'avoir beaiuxmp dFamis que peu d'amis.
n verra enfin que l'humanité est composée de mille nuances qui ne sont pas toujours insaisissables pour l'homme pratique qui les étudie.
In tenui labor; at ienuis non gloria.
Quelques êtres seulement ont l'esprit et l'habit
officiel du rôle qu'ils jouent dans cette grande comédie, ^ans ce grand drame que le monde représente ici-bas. Ceux-là sont faciles à deviner. Pour les autres, ils rentrent dans ce vaste paruiemonittm, où toutes les passions se meuvent, où toutes les défaillances s'observent, où tous les vices s'affichent, où toutes les vertus se dissimulent.
Ainsi faiblesse, grandeur, apparat, mystère, tout est là devant nos yeux, sous notre main. Des aveugles de naissance assistent, il est vrai, à tout cela sans y rien voir, sans y rien comprendre, et, quand il 'arrive un événement, ils croient qu'il est le résultat de combinaisons profondes; oubliant le hasard, ce grand arrangeur et dérangeur des choses humaines, ce grand romancier, ce grand historien!
Eh ! mon Dieu, si l'on recherchait les causes premières de tous les événements publics et privés, on serait étonné du peu de corrélation qu'ils ont entre eux. Prenez donc aussi beaucoup de peine au théâtre pour faire découler les situations ou les faits les uns des autres!
Quelle est la scène inventée par nos plus habiles dramaturges, qui puisse valoir celle où Cromwell, signant la>entence de mort du roi Charles?', barbouille d'encre, en riant, la figure de son camarade le régicide?...
Que le nevea s^installe donc chez moi^ qu*il suive mes pérégirinations et partage mes heures sédentaires; je vous réponds qu'il ne lui restera pas de temps à mal employer.
Votre affectionné cousin.
HORTEMART.
Paris , ce lundi matin.
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