DE LÀ POLITESSE
En parcourant des livres jeunes et vieux, j'ai remarqué une vingtaine de volumes traitant d'une manière si étrange de la civilité puérile et honnête ^ qu'on pourrait les appeler les trivialités puériles et honnêtes.
Tout ce qui m'est tombé sous la main dans ce genre m'a convaincu que, malgré les efforts d'écrivains à bonnes intentions^ il n'y avait rien de complet, que dîs-je ? rien de fait, sur le vrai savoir-vivre du monde élégant, et que, malgré les titres pompeux de Code de la bonne compagnie^ Science du grand mofuje, Manuel^ la politesse^ Guide des gens comme il fauty Code du bon ton^ etc., etc., etc., il n'y avait rien, ou presque rien, à prendre ou à apprendre
dans ce péle-méle de renseignements recueillis aux portes des hôtels du vrai monde. La majeure partie de ces ouvrages avaient encore ce grotesque avantage d'être écrits dans les quartiers où Ton sait parfaitement le prix des denrées, mais où Ton ignore complètement ce qui se passe dans un monde dont on n'a pas même l'idée!...
Il y avait cependant, au xvi* siècle, un ouvrage assez estimé, sur la politesse, par monsignor délia Casa. Il fut, dans le temps, traduit par Belle- Forest , et cette œuvre servit de base à un autre livre postérieur intitulé : « De la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens. » Ce livre et d'autres anciens que je pourrais citer ont beaucoup vieilli, et quelques-une& de leurs recommandations, faites aujourd'hui, paraitraiesit venir de trop loin !
La bonne compagnie a adopté certaines coutumes, certaines manières, certaines formules, certaines convenances, qui ne se devinent pas. La présomption seule en ferait dédaigner l'étude. Je ne parle pas de quelques gens rebelles à toutes les supériorités soeiales, de ceux qui n'aiment ni la distinction du langage, ni celle des manières, ni la noblesse de l'esprit, ni celle des inclinations. Pour quelquesuns^ c'est manque d'intelligence; pour les autres, c'est pis.
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Que ceux qui pensent que mes conseils et mes récits peuvent faciliter leur entrée et leur maintien dans la monde élégant, se rappellent, avant tout, qu'il faut éviter la vulgarité de paroles et de manières qui feraient dire tout d*abord : « Ce monsieur est mal élevé. » Qu'ils suivent attentivem^it et en observateurs les manières de la bonne compagnie, son exquise urbanité, ses empressements et ses prévenances, qu'ils en voient les effets, et, s'ils pensent comme VauvenaiTgues que c la politesse vient du cœur, » ils croiront , comme moi , qu'elle touche à la chanté.
Les Chinois ont, dit-on, un Code de VètiqueUe et des manières qui n'a pas moins de trois mille articles; pour les hautes classes, assez inoccupées du reste, c'c^t un livre d'une telle importance et d!un usage si firéquent, qu'il devient aussi indispensable que Test pour notre clergé son bréviaire. On devine aisément la forme et la couleur du vêtement qui couvre les idées chinoises; aussi me bornerai-je à citer l'ouvrage.
Notre héritage iBldi politesse^ qui occupe peut-être une des divisions du code dont je parle, ne nous est pas venu d'un pays si éloigné de nos mœurs. Ce sentiment des convenances sociales nous est arrivé de la Grèce par Rome.
tO LA VIE ÉLÉGANTE A PARIS.
On est poli et prévenant dans toutes les relations de la vie. On l'est avec son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses domestiques. On l'est dans l'amitié, dans l'amour, dans l'indifférence, dans la haine même; car on va se battre en duel avec politesse. On l'est encore à la guerre ; nous avons tous dans la mémoire ces mots chevaleresques, plus que chevaleresques peut-être, adressés à l'ennemi : « A vous, messieurs, tirez les premiers. »
La politesse de famille^ qui prend sa source dans la politesse du cœur, est indispensable au bonheur intérieur. Le père et la mère, chefs de la famille, doivent en montrer l'exemple. Le mari doit être déférent, empressé, affectionné, plein d'égards affectueux pour sa femme. La femme ne doit être ni maussade, ni boudeuse, ni querelleuse dans Tintérieur. Ils doivent tous deux chercher les moyens de s'être mutuellement agréables, et surtout s'abstenir de rien de blessant l'un envers l'autre, lors même que quelques nuages passeraient sur le ménage.
Les enfants doivent être traités avec une affec* tion marquée, mais dont la forme néanmoins soit en rapport avec leur âge, leur sexe et leur situation.
A leur tour, les enfants, quel que soit leur sexe, leur âge, leur rang, doivent être très-empressés, très-polis et pleins d'une respectueuse affection
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pour leur père, leur mère, et même pour leur onde, s'ils vivent près de lui, car il est difficile de mesurer de loin la politesse du ccemr autrement que par -des lettres plus ou moins tendres. Les enfants entre étix doivent être convenables, polis, prévenants, -amis dévoués les uns pour les autres. S'il y a une fille dans le nombre, ses frères doivent l'aimer plus encore, parce qu'elle a besoin de protection; ils doivent avoir plus d'égards et de politesse pour elle, et la faire respecter sévèrement partout et par ums.
Soyez poli avec vos amis les plus intimes; car, si vous les traitiez avec un certain sans -façon de mauvais goût, ils pourraient s'émanciper de langage ou de manières avec votre femme ou votre fille, et vous forcer ainsi à les remettre à leur place; c'est dans ce cas qu'on pourrait appliquer ce vieux dicton : « Si l'amitié arrive quelquefois au trot, l'impolitesse la fait fuir au galop. »
Ne tutoyez pas vos amis ; cela engendre la trop grande familiarité, qui, plus tard, engendre le mépris. L'amitié, avec la politesse qui la conserve et la contient, est possible et durable entre deux hommes; entre un homme et une jeune femme, presque sans exemple; entre deux jolies femmes, c'est une fiction de poète.
Soyez polis dans la manière même de comman-
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der et de diriger votre maison; le mo^ nwroi, dit à propos à vos gens , les dispose à être encore plus prévenants, plus dévoués pour vous.
Dans la rue, sur Ip trottoir, partout, évitez Tini* politesse, ayez des égards pour tous ceux que vous reneontrez de très->prè8, évitez de les coudoyer, d» les froisser; soyez polis par-dessus tout pour les femmes, soit que vous les connaissiez, soit qu'eUes vous soient inconnues.
Puisque j'ai parlé de la rue, sachez que vous ne devez saluer, soit dans la rue, soit sur les boulevards, soit dans n'importe quelle promenade, que les. femmes de votre connaissance intime, et ne les accoster que si elles s'arrêtent pour vous parler. Pour toutes les autres femmes que vous auriez vues au bal, au concert, ou dans une réunion quel* conque, vous devez attendre qu'un signe d'elles vous y autorise.
Je ne sais qui a poussé un homme de tant d'esprit qu'Addison à vouloir ternir ce développement de la bienveillance la plus délicate, en disant avec une sorte de dédain qu'elle n'était qu'une bonté ardfi^ cieUe. C'est peut-être dans la crainte de Vartifiee que quelques Anglais s'en dispensent. C'est peut-être aussi ce qui a fait dire à Montesquieu : « Les Anglais sont si occupés qu'ils n'ont pas le ten^ d'être polis; » et ce qui a motivé cette plaisanterie
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du duc deLauraguais à. son retour de la Orande- Bratagne : < En Angleterre, dit«il, je n'ai trouvé de pdiqae l'acier. »
&uf une roideur que tout le mm^ connatt, je jai^'ai presque troiwé, peiur mon œmpte, qiie des iknglais bien élevés et polis. J'en ai même eoimu dfaffedueox pimr nroi, et j'en ai été toœhé. Je dois cette explication pour répondre à l'épifthàte deru^^ephik qu'on m'a donnée à propos de mes articles, publiés :S(ms divers pseudonymes, àl'^oqueoù l!on ââsait une rude guerre aux Russes, vem lesquds }'ai des eatrainements.
^Itaire, qui voyait les gens tes plus élevés en dignité., en esprit, en savoir-vivre, eet fdrt^élo^^ de l'auteur anglais que j'ai cité et de ceux qui font peu de cas de la politesse; car il a dit :
La politesse est à l'esprit Ce que la grâce est au visage ; De la bonté du cœur elle est la douce image, Et c'est la bonté qu'on chérit.
La marquise de Montecatini , grande maltresse de la cour de Lucques, à l'époque brillante où cette cour ducale, malgré le peu d'étendue de ses domsânes, était la plus élégante, la plus polie, la plus instruite de la péninsule Italique; époque où la Malibran refusait de jouer à la Pergola de Morence
pour venir à Lucques^ faire le charme du théâtre del Giglio; époque des belles soirées où se réunissaient de belles intelligences ; temps des grands succès de Malibran, qu*on allait chercher aux flambeaux et qu'on ramenait en triomphe ; la marquise de Montecatini donc m'écrivait un jour ceci à propos d'une jeune protestante que nous avions aidée à rentrer dans le sein de l'Église catholique :
« Je pense comme vous que notre filleule fera de tout ceci une chose sérieuse, et que nous n'aurons qu'à nous louer d'avoir introduit cette âme de plus dans la vraie voie. Ce qui m'embarrasse un peu, c'est la politesse extrême, toute française, toute chevaleresque, que vous mettez dans les conséquences de notre commérage. Vous en raisonnez si bien que je veux vous dire, à vous, grand cultivateur de votre Colle buono\ qui devrait s'appeler CoUe fiorito, que je considère la politesse comme une chose multiple ; comme le botaniste qui ne se bornerait pas à aimer la rose , mais voudrait encore en séparer, en savourer les foUoles. II. y a la politesse des rapports^ la politesse des mxinières^ celle du langage^ de l'esprit^
1. Lucques était alors placé sous le goayernement si doux, si bienfaisant, de S. À. R. Tlnfant d'Espagne, Carlo Ludovico, devenu duc de Parme depuis la réunion du Lucquois avec la Toscane.