‹ La vie élégante à ParisChapitre 44 sur 85 · Parolei de M. Enguerrand de M · texte numérisé non relu

Parolei de M. Enguerrand de M

caillou et moi pas une branche épineur 3. Je m'étais mis en route avec un parti pris : celui de ne m'étonner de rien et d'être satisfait de tout.

J'arrivai eupn à la porte entr'ouverte de la grande tour. Mon entêté de locatis ne voulut en aucune manière entrer dans la première enceinte; mes éperons le faisaient reculer au lieu d'avancer. . . . Je me décidai à descendre et je l'attachai à un des anneaux de fer de la tour, Je laissant piaffer et hennir à son gré.

Les grands pans de murs et les voûtes obscures jetant beaucoup trop d'ombres sur le lieu que j'avais choisi pour placer mon bivouac, j'allumai ma torche et ramassai tout le bois que je pus trouver pour en faire un monceau auquel je mis le feu. Un tronçon de colonne me servit de siège, et, me trouvant assez confortablement établi pour mon quartier général, j'allumai mon premier cigare. . . . J'avais près de moi mes pistolets , sur lesquels je portais souvent les yeux; mais quel ne fut pas mon éton* nement de voir quelques instants après deux énormes crapauds, qui avaient trouvé je ne sais quel aliment dans les capsules de mes armes, disparaître en les emportant dans les crevasses du pied de la tour près de laquelle j'étais. Je repris aussitôt mes fidèles compagnons d'aventure, j'y replaçai de nouvelles capsules, je fis jouer les détentes, et tout

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étant en parfait état, je me dirigeai vers l'escalier qui conduit à la plate-forme, d'où je voulais jouir du paysage de nuit tant vanté.

A peine avais-je gravi quelques marches, qu'un horrible hibou pefché sur la rampe me présenta deux yeux ronds et flamboyants.... Au même moment, une orfraie placée sur la pierre que je venais quitter fit entendre un cri semblable à celui d'un mourant qui étouffe....

Sans m'étonner de ces singularités, je retournai à mon feu pour prendre ma torche et me débarrasser de l'animal dont le chant me fatiguait sans m'effrayer. La lune en ce moment se voilait et, par un hasard que je ne pus m'expliquer, mon feu s'éteignit tout à coup. Je voulus saisir ma torche; mais elle était humide, entourée d'animaux visqueux, et au même instant elle s'éteignait aussi !

Un Cela m'est égal , jeté par moi dans l'espace sous ces arceaux démantelés , annonçait un mécontentement réel qui, sous l'aspect de l'indifférence, peignait ma vive contrariété.

Je saisis un pistolet de chaque main et je repris l'escalier de la grande tour ; car je voulais pouvoir me dire à moi-même que je n'étais pas venu en vain, que j'étais parvenu à la sommité de la tour et que j'avais pu jeter un regard sur cette vue nocturne.

J'avais monté une quinzaine de marches, les

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yeux à Tafifût, Toreille au guet, quand je crus entendre un bruit violent qui partait au-dessus de ma tète et paraissait s'avancer rapidement vers moi. Jetais dans un angle formé par une large crevasse d'une ancienne meurtrière; je m'y fourrai aussitôt sans raisonner ma précaution : bien m'en prit, car im énorme quadrupède que je pris pour un renard passa près de moi comme une avalanche, et m'eût certainement renversé si je fusse resté dans l'escalier.

Cet ouragan vivant traversa la cour, la première voûte, et s'arrêta près de mon cheval, qui, saisi d'une horreur soudaine , brisa la bride qui l'attachait et s'enfuit à fond de train....

Je l'aperçus par la meurtrière au moment où un gros nuage cessa d'obscurcir la lune, ce qui fut de courte durée, car bientôt je ne vis plus rien, et je ne puis trop rendre le sentiment pénible que j'éprouvai lorsque j'entendis ce galop effréné suivre les spirales de la montagne, diminuant sans cesse et finissant par le silence.... au milieu de cet autre silence qui m'environnait!

Je cherchai dans ma raison le parti pris dont j'ai parlé, et j'eus assez de peine à le retrouver.... Indigné de mes petites faiblesses et de tous les faux présages, je repris un deuxième cigare, en m'avouant que je ne savais plus si j'avais fumé l'autre. Je frottai ma bougie phosphorique, j'allumai

ce nouveau cigare et me fis une quiétude de circonstance.

Je sortis de mon coin et montai au deuxième étage , où étaient les chambres dites de la damt d'Ybourg,

Quelques petites allumettes brûlées à propos me conduisirent à la porte de la première chambre, par laquelle on peut arriver à la plate-forme. H me fallut un quart d'heure d'efforts pour faire tourner cette lourde porte sur ses gonds, et encore le fit-elle d'une manière si désobligeante que Je faillis être renversé par le mouvement rapide avec lequel elle s'abattit tout à coup en se refermant sur moi !...

Je commençai à m'impatienter sérieusement.... Ne sachant plus mon chemin, j'eus recours à mon briquet Merkel; je frottai une allumette.... rien; deux, quatre, six.... rien! Plus de feu, plus de lumière; le diable s'en mêlait!

Une clarté fauve et lampyrée m'apparut sur la tablette d'une cheminée gigantesque.... Je ne cherchai pas longtemps l'explication : c'était un affreux hibou qui me regardait fixement à faire baisser les yeux d'un zouave.

La patietlce m'échappa; j'armai l'un de mes pistolets, j'ajustai l'horrible bête, et le coup partit....

Ce qu'il advint de ce bruit au milieu d'un morne silence, de cette vive lumière au milieu des ténèbres,

de eette colère sang mesure de ma part au milieu de mes calmes résolutions, je ne puis le dire : toutes mes facultés restèrent singulièrement et assez longtemps suspendues.

Tout ce que je me rappelle bien, c'est qu*au travers d'une espèce de cauchemar pesant, une grande statue mouvante m' apparut ; ses traits étaient nobles, beaux, séduisants même; sa figure pâle et soufcante, son teint d'une blancheur livide; un long vêtement blanc ressemblant à un Imceul l'enveloppait, excepté à la place du cœur, sur lequel elle avait la main gauche placée....

Sous le poids de cette série de choses étranges et d'une terreur non avouée, j'armai mon second pistolet et j'ajustai cette espèce de fantôme.

Au même instant une voix, plus douce que la plus douce mélodie, me dit en me nommant: «Vous si bon, si brave, si généreux! auriez- vous donc peur d'une faible femme?... »

Mon bras resta suspendu , ma tête se troubla ; je ne compris pas comment mon nom pouvait être su par une morte, par un fantôme!... Un instinct machinal me fit abaisser mon arme devant cette femme.... Elle sourit avec bonté , sourire d'ange que j'ai longtemps vu dans mes rêves. lia femme ou le fantôme, car je n'en ai point encore fait la différence, me tendit la main et me dit, comme si ma pensée

lui était connue : « Pauvre étranger qui s'étonne que son nom soit sorti des lèvres d'une morte i pauvre curieux qui ignore que la femme qui a le plus souffert par le cœur possède le triste don de connattre tous les secrets du cœur!... »

Mes idées se troublèrent tout à fait.

« Mais vous êtes donc un ange envoyé par Dieu ? » m'écriai-je.

A peine le nom de l'Éternel avait-il été prononcé que, par une révolution aussi subite qu'inattendue, tout rentra dans la plus profonde obscurité et le plus grand silence.

Je restai affaissé dans une insensibilité léthargique; je ne sais combien cet état dura.

Je n'en sortis que lorsque l'aube diaphane vint éclairer la sommité du château et se glisser dans les fentes de la tour. ...

Xaperçus la porte de la chambre de la dame d'Ybourg entièrement ouverte, et je redescendis l'escalier sans le moindre événement.

Une vapeur rosée, transparente, flottait comme une gaze légère sur la cime des sapins de la forêt; la brise du matin balançait leurs branches , sur lesquelles l'oiseau cherchait à se fixer pour commencer ses premiers chants; un vague et harmonieux murmure s'échappait de la source limpide qui coule au pied du château, et les parfums des fleurs ouvrant

leurs calices aux premiers rayons du soleil achevaient de calmer l'agitation fébrile de ma nuit.

Jamais la nature ne m'avait paru s'éveiller plus radieuse et plus poétique.... Les songes de l'imagination et du cœur vinrent en foule m'assaillir.... et je ne sais combien de temps je serais resté sous le charme de ce rêve roscj si un bûcheron, qui arriva pour remplir son flacon d'osier à la fontaine, ne m'eût rappelé à la vie matérielle.

Je compris que j'avais sans doute rêvé tout ce fantastique; mais ma torche, tout humide, était éteinte, à moitié brûlée.... mais un de mes pistolets avait fait feu.... mais l'autre était resté armé dans ma main.... mais un fragment de la bride du cheval était encore attaché à l'anneau de fer de la première entrée.... C'était étrange, mais non impossible!

3' allumai un troisième cigare; celui-là, je le fumai réellement, et jusqu'au bout, en me rendant à Baden à pied.... Je ne dis pas un mot de mon aventure, et laissai discourir à la table d'hôte sur les charmes d'un paysage de nuit dans la forêt Noire et sur les apparitions de la dame d'Ybourg.

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