‹ La vie élégante à ParisChapitre 45 sur 85 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SALONS OÙ l'on cause.

Ban» ces étude» sur les habitudes de la bonne compagnie française au xa* siècle, j'ai tAché, excepté dans le précédent chapitre» que mon sujet n*en fût pas absorbé ; il fallait bien laisser quelques traces de la société ancienne, de manière è ledre voir à la jeune et vivace génération actuelle la filiation de ce que nous nommons Vurbanité, la politesse, les manières, le bon goût, Tusage du monde comme il faut ; en un mot, les habitua des élégantes et intellectuelles de la société fraiv* Caise.

CesX une sorte de tradition de la oivUisatim frm^ çaise que. je tenais à conserver ; je devrais dire de la civilisation européenne, car c'est à Paris que les

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nations civUisées viennent s'éclairer des lumières de notre esprit.

Le père de Mirabeau disait de son fils : « Il a le don terrible de la familiarité. > On peut en dire autant de notre langue, de nos arts, de nos modes, de nos opinions : elles se vulgarisent dans le monde civilisé. L'essence de notre esprit, c'est d'être sociale et expansive; lors même que nous ne donnons pas l'idée, nous la répandons.

C'est aussi une espèce d'étude contemplative que chacun peut faire ici sans trouble et sans passion, car elle laisse aussi étranger à la politique que si l'on vivait dans Saturne ou Jupiter.

Hélas ! eu égard à sa rareté, la spirituelle causerie française prend presque l'aspect de la légende des vieux châteaux d'autrefois, époque où les trouvères devisaient chez les douces châtelaines des motets y tensons et romances du temps, époque mémorable aussi où les châtelains racontaient leurs prouesses en Terre sainte.

La causerie vivait brillante aux xvi», xvir et xvm* siècles. Elle était entrée si avant dans nos mœurs qu'elle s'était identifiée avec nous. Que d'exemples n'en pourrait-on pas citer, même sous la Terreur, où Ton avait si bravement, si philosophiquement pris son parti de la mort, que dans la prison d'Arras, par exemple, dite les Orphelines

(SOUS le terrible Joseph le Bon), un officier du régiment de Bourbon, compagnie deMortemart, tout en répondant à l'appel de son nom parmi les condamnés à mort, pria avec politesse le geôlier d'attendre quelques minutes qu'il eût achevé de raconter son histoire à ses nombreux amis, enfermés comme lui, et qui se réunissaient dans la grande salle de la chambrée pour vivre et presque mourir en commun.

Le jeune officier acheva paisiblement et dans les meilleurs termes son joli conte, embrassa ensuite ses compagnons d'infortune, comme c'était d'usage avant de monter dans la charrette, et quitta la salle pour se livrer au geôlier, qui faisait sa ronde afin ' de remplir un devoir qui lui répugnait au point de tromper souvent sur la fourniture, disait-il*.

L'officier arrive au couloir, fermé par une énorme porte gardée par deux factionnaires, et qui n'a qu'une petite ouverture grillée; il appelle le geôlier. . . . mais il est en bas ; on charge la charrette des autres chambrées. Il arrive enfin , et répond à la nouvelle demande du condamné : « Allons, c'est bon; taistoi, citoyen, tu seras pour la fournée de demain : il n'y a plus de place aujourd'hui. »

1. Les geôliers du temps, les porte-clefs, leurs femmes et leurs filles , ont sauvé ainsi beaucoup d'innocentes victimes.

L'officier rentra, fut riembrassé^ et la bonne causerie recommença.

Le lendemain!...

Le lendemain, le il thermidor avait ouvert pour Robespierre les deux battants de la porte de l'enfer!

La prison des Orphelines n'envoya plus personne k la mort, et quelques jours après elle rendit à la liberté tous ses hôtes.

Puisque j'ai parlé de l'heureuse insouciance des victimes de la Terreur, je dirai qu'on avait trouvé le moyen de tromper les heures qui séparaient de l'échafaud.

Soit aux Orphelines, où j'étais, qudque enfant, enfermé avec mon p^e et mon jeune onde, capitaine des gardes valonnes, soit à Lyon, soit à Nantes^ soit à Paris, les prisonniers jouaient la comédie, fedsaient de la musique ou racontaient, jetant aux vents de l'avenir leurs regrets, comme les bourreaux allaient bientôt jeter leurs cendres. Ainsi vivait-^n en 93; la gaieté, le courage, le caractère français, ne se démentent jamais, témoin ce mélomane de baron de Guel, qu'un brave porteur d'eau fit évader, et qui, s'apercevant dans la rue que son violon était oublié, alla le reprendre dans sa prison du Luxembourg.

La disposition d'un salon qui n'est pas préparé pour une lecture, ou pour un concert, ou pour un

raout, a un certain négligé coquet. A part ce qui entoure la maîtresse de la maison, qui se place comme à l'ordinaire près de la cheminée, le reste présente une espèce de désordre calculé. En y entrant, on croit y reconnaître un de ces hasards préparés; voilà le jardin anglais traduit par des chaises, des coussins, des fauteuils, des causeuses. Ils représentent des allées, des massifs, et les fleurs, qui aujourd'hui sont partout, aident à supposer les arbustes placés aux angles des parterres, aui tournants des allées.

La première heure de cette réunion laisse beaucoup à désirer; il semble qu'un voile s'étende sur le salon. C'est la brume du matin sur la prairie; on attend le soleil qui va tout vivifier.

Les conversations sont froides , languissantes, on voit qu'on attend que la vie se fasse.

Le monde arrive, mais lentement, car à Paris on arrive tellement tard qu'on finira par arriver le lenmain!

Les petits groupes se forment, les causeurs aimables des deux sexes se cherchent, on se livre aux sympathiques instincts de l'intelligence. Enfin le feu divin est descendu du ciel ! un ravissant conteur s'est emparé de la conversation.... Il parle, tous écoutent. Voilà les bonnes joies , les innocents plaisirs, et quelquefois une instruction utile.

On a dit que Néron récitait des vers en petit comité, mais que si on n'écoutait pas en silence, si on faisait le moindre geste, si on osait l'interrompre, c'était un arrêt de mort!

Je cite cet effrayant exemple, heureusement sans application de nos jours, pour prévenir l'inadvertance , la distraction de quelques spectateurs lorsque quelqu'un lit ou raconte. Rappelez-vous que c'est faire une injure que de ne pas écouter avec complaisance, lors même qu'on n'écouterait pas avec plaisir.

Les femmes, je leur en demande pardon, ne savent pas écouter.

Depuis M. Hume, le vent eât encore plus aux revenants. Nous avons entendu tantôt l'histoire du comte de R..., sur le château habité par la dame aux longs cheveux^ morte depuis trois ans et toujours vivante à 'minuit; tantôt celle des fées du Mumelsée^ plus ou moins bienfaisantes; puis la légende du château d'Ybourg, que je vous ai dite, et la châtelaine Blanche de la forêt Noire; puis le vampire, où lord Ruthven était traduit si étrangement par l'effrayant Arnaud à figure verte; et tant d'autres histoires à faire dresser les cheveux.

Je ne puis pourtant laisser passer celle de lord Ruthven, histoire à figer le sang dans les veines!

sans dire que ce démon à gants jaunes était de son vivant le plus aimable des hommes, qu'il m'a prié vingt fois d'aller chasser les growes d'Ecosse dans sa belle terre de Froeland, près de Perth^ et que depuis sa mort toute naturelle, la très -gracieuse lady Ruthven voudrait, comme nous , qu'il fût revenant près d'elle et près de tous ses amis, mais que nous n'avons jamais pu obtenir qu'il s'y décidât !

Il y a un salon, chez la comtesse de Mn..., où Ton tient la spécialité. On y a raconté l'autre soir l'histoire que j'avais dite chez la comtesse K*" et chez la baronne de R*** : c'est celle de M. de Saint- André, qu'on intitule à tort ou à raison : Un revenant.

Si vous ne la connaissez pas, la voici :

M. de Saint-André, qui est mort sous Louis XVI, lieutenant général employé à Strasbourg, partit un jour de cette ville pour se rendre à Paris. Il était jeune alors et voulait essayer ces nouveaux carrosses publics qui couchaient, comme on sait, tout le long du chemin; une place était vacante près de lui dans le cabriolet du carrosse, lorsqu'à Nancy un jeune gentilhomme qui allait à Paris lui demanda s'il voulait permettre qu'il prit place dans cet avant-corps jusqu'à Paris.

M. de Saint-André trouva que le compagnon que

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le hasard lui envoyait était une bonne fortune pour lui, et les voilà tous deux côte à côte dans cet avarUr carrosse qu'on nomme aujourd'hui le coupé.

Les deux jeunes gens lièrent bientôt connaissance, et M. de Ghampdolent, très-communicatif de sa nature , apprit bientôt à M. de Saint-André qu'il allait à Paris pour épouser une riche héritière, Mlle Blanche de Fleury, fille unique d'un vieil ami de son père.

Avant la fin de cette journée, M. de Saint-André était parfaitement renseigné sur la famille du jeune homme et sur celle de la future, et dès le lendemain il avait vu les lettres d'introduction et les papiers de famille nécessaires à la conclusion du mariage.

Toute cette affaire amena, sans autre distraction, les deux jeunes gens à Paris. Us prirent un logement commun, que M. de Ghampdolent voulut mettre à son nom, rue de Richelieu, hôtel d'Angleterre!

Ils y étaient à peine installés que le nouvel am de M. de Saint*André fut pris par une colique de miserere (comme on disait alors). Cette effroyable colique augmentant sans cesse malgré tous les secours qu'on s'empressait de lui donner, il expira en moins de deux heures!

A cette époque on était expéditif pour les enterre-

ments, surtout dans un hôtel, où la trace de la mort devait rester le moins possible.

Arrivé à huit heures du matin, mort à dix, il fut décidé qu'on enterrerait le jeune homme à cinq heures du soir.

M. de Saint- André, fort attendri et désolé de n'avoir pu sauver cet aimable gentilhomme, pensa qu'il devait s'acquitter des divers devoirs qu'exigeait la circonstance.

L'un des plus pressants lui parut aussi d'aller chez M. de Fleury, où il savait qu'était attendu le même matin , vers onze heures , son futur gendre. 11 se munit de tous les papiers et du portefeuille de M. de Champdolent pour aUer les porter à M. de Fleury, espérant l'instruire avec ménagement du malheur qui venait de frapper deux familles.

Tout cela était dans l'ordre des bons procédés, qu'aurait sans doute continués H. de Saint-André sans une circonstance inattendue qui renversa toutes ses sages résolutions.

Arrivé à la porte de l'hôtel du beau-père de son ami, les domestiques, instruits de l'attente d'un gendre et voyant un beau jeune homme inconnu se présenter à l'heure où devait arriver M. de Champdolent, ne doutèrent pas que ce ne fût celui qu'on attendait. Ds coururent l'annoncer comme tel au maître de la maison, qui aussitôt s'élança au-

devant de M. de Saint- André , le serra dans ses bras, et, sans lui donner le temps de parler, l'entratna dans le petit salon où sa femme et sa fille étaient déjà, et le leur présenta, à Tune comme gendre, à l'autre comme mari.

Je l'ai dit , M. de Saint-André était jeune. Le sérieux de sa démarche tournait fort à la plaisanterie; sa première surprise passée, il adopta pour un moment Terreur pour s'en amuser, pensant bien que d'un mot il la ferait cesser.

Il remit le portefeuille avec tous les papiers, et, pendant que le père et la mère les feuilletaient, il examina la jeune personne et la trouva charmante; il lui parla et la trouva spirituelle.... Cela tournait au sérieux d'un autre côté.

On vint annoncer qu'un déjeuner dînatoire était servi.... L'excellent père dit au gendre de prendre la main de sa fille pour la conduire à table, et de se placer près d'elle. Le père et la mère, transportés de joie, se plaisaient à remarquer la ressemblance du futur avec son père, le vieil ami de M. de Pleury. M. de Saint- André souriait encore plus, comme on peut le penser; mais comment se décider sitôt à troubler une joie si pure? Que diraient aussi les gens? Il se contenta d'être sérieux dans le maintien, aimable et poli dans le propos.

Après le repas, on rentra au salon, où M. de

Saint- André espérait bien désabuser M. de Fleury; mais le moyen?... Le père, devant sa femme et sa fille, entra rapidement dans tous les détails relatifs au jeune ménage : fortune, arrangements, projets pour Tavenir!... Cela se compliquait.... M. de Saint- André, n'y tenant plus, se lève et fait mine de s'en aller.

« Où allez-vous donc? dit le beau-père; vous êtes ici chez vous, restez-y.

— J'ai une affaire qui m'oblige à vous quitter, répond M. de Saint-André.

— Quelle affaire pouvez-vous avoir dans une ville où vous ne connaissez personne ?

— Vous avez raison ; mais il faut pourtant que je vous quitte....

— Oh! je vois ce que c'est : vous allez prendre de l'argent chez votre banquier; pouvez-vous vous imaginer que je vous en laisserai manquer? Est-ce que je n'en ai pas ici à votre service? »

Et le beau-père court à son secrétaire. M. de Saint-André en profite pour gagner la porte. Ce mouvement est aperçu par ces dames avec inquiétude, et par M. de Pleury avec aveuglement; il va à M. de Saint-André qui tournait le bouton, et lui dit : Œ Eh bien, restez , et je vais vous donner quelqu'un qui ira faire vos affaires.

— Mais non, monsieur, ce n'est pas ce que vous

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croyez; c'est quelque chose où ma présence est absolument nécessaire. •

Tout en parlant, M. de Saint-André rouvrait la porte et gagnait Tantichambre, où le beau-père s'attachait à ses pas. «Maintenant, monsieur, que nous sommes seuls, dit le prétendu gendre, et que ces dames ne peuvent nous entendre , je vous dirai en très-peu de mots ce que je vous prie d'écouter.

« Je suis arrivé ce matin à Fhôtel d'Angleterre à huit heures; peu de moments après il m'est arrivé un désagréable accident; j'ai été violemment attaqué d'une colique dont je suis mort en moins de deux heures. J'ai donné ma parole pour être enterré à. cinq heures; vous sentez que je ne puis me dispenser d'être rendu un peu avant l'heure du rendez-vous; car n'étant point connu dans ce pays où je débute, si je manquais d'exactitude, ce serait me donner un vernis de légèreté qui pourrait me faire du tort. ^

On se représente facilement l'étonnement avec lequel le beau-père écoutait M. de Saint-André.,.. L'idée pourtant lui parut si folle, si extravagante, qu'il rentra dans le salon en riant d'une telle force, qu'il fut assez longtemps ayant de pouvoir apprendre à sa femme et à sa fille ce qui lui paraissait si plaisant.

Tout en s'entretenant de cette plaisanterie, que

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la jeune personne avec raison ne trouva pas de trèsbon goût, on arriva à six heures, puis à sept; ayant huit heures la mère impatientée envoya le valet de pied à Fhôtel d'Angleterre, savoir si M. de Ghampdolent était chez lui.

Les gens de Fhôtel lui dirent qu'arrivé à huit heures, il était mort à dix, et qu'il avait été enterré à cinq.

Rien ne peut peindre la surprise de la famille de Pleury.... si ce n'est peut-être la surprise que m'a causée le baron de Bezenval en ne voulant pas donner la suite de cette histoire ^

En entendant de folles ou de mélancoliques histoires , en assistant à tout ce mouvement intellectuel, à tout ce* cliquetis de mots qui s'échapperont brillants de ces salons, de causeries diverses, vous me direz peut-être: «Gomment y être admis? Ceci n'est plus un de ces salons à concert, à bal, à raout, où l'on invite facilement; où tout ce qui est à peu près comme tout le monde peut se faire introduire. Mais là où tous les assistants se connaissent, où tous les esprits sont comptés, où une sorte de franc-maçonnerie intellectuelle classe ses membres, comment avoir des titres à l'admission? »

Je répondrai que je conçois ces scrupules , et que

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