‹ La vie élégante à ParisChapitre 46 sur 85 · Mémoires · texte numérisé non relu

Mémoires

j'approuveces raisons. Mais si, indépendamment de la mesure parfaite que vous avez montrée dans le monde où vous êtes déjà introduit et où vous pa« raissez avec succès, non grâce à ce livre, mais grâce à votre tact et à votre discernement, si, dis-je, vous avez laissé percer, soit un esprit élégant et observateur, soit des tendances de philosophie aimable, soit une connaissance de l'histoire appliquée au monde, soit une pratique convenable de ce qui se dit, de ce qui se fait dans la bonne compagnie, vous trouverez des parrains, ou mieux des marraines, pour vous introduire dans ce sanctuaire des intelligences d*élite.

Rappelez-vous combien le célèbre Keppler, lorsqu'il eut l'ambition d'être admis dans la fameuse Société des Taciturnes^ dut lutter pour y être admis. C'était une bien plus grande affaire que la vôtre, puisque le nombre de ses membres était fixé.

Si vous ne savez pas comment il s'y prit pour être reçu , je vais vous le raconter.

Keppler, le grand astronome, fut présenté, sur sa demande, pour faire partie de la Société des tacitûmes, dont le nombre était fixé à cent.

Le président de cette société, composée d'illustrations, avait seul le droit de parler; encore le faisait-il fort rarement.

Keppler est introduit en séance.

Le président :

« Messieurs, c'est un savant profond qui est bien digne d'appartenir à votre société ; il en témoigne Tardent désir, mais le règlement s'y oppose, attendu que nous sommes cent. »

Keppler ne parle pas; il s'incline. Puis il s'avancç près du bureau du président, prend la carafe et le verre qui sont sur ce bureau, remplit le verre comble; puis détachant une feuille de la rose qu'il porte à sa boutonnière, il la pose doucement sur l'eau, comme une nacelle légère sur une mer tranquille. Le verre reste plein, comble, sans que la moindre goutte se soit déversée hors des bords.

Tous les membres sourient, comprennent, approuvent et ne disent mot; c'est au président à répondre.

Le président voit l'assemblée émue , mais le règlement est là, et, aux regrets de cette assemblée, il pose ainsi le grand obstacle : il trace avec de la craie, sur la grande ardoise aux démonstrations, le chiffre 100.

Keppler ne se détourne pas de son idée. Ambitieux et modeste tout à la fois, il marche au tableau démonstratif, et là , devant la docte assemblée , il met un zéro précédant le chiffre 100, pour démontrer son peu de valeur, et qu'ainsi il n'augmentera pas le nombre cent.

L'assemblée entraînée se lève en masse, mais silencieuse; elle attend que le président décide. Celui-^i, habitué à l'expressif mutisme de la société, va au tableau, efface le zéro sans valeur représentant Keppler, et le place à la suite du chiffre 100. Puis il ajoute de sa main :

« Avec vous nous vaudrons 1000! «•

Keppler fut reçu.

Enfin , vous voilà admis dans un des salons où Ton conte librement, sans affectation; où les émotions et les agitations politiques ne sont point admises; où l'on parle du Théâtre-Italien, de Mmes Ristori et Piccolominî, de l'Opéra et de Mme Lauters, des Variétés et de Leclerc; de Rigoletto, de Mario, des bals de la cour, de ceux des affaires étrangères et du ministère d'État, des concerts de la marquise de B*** * ; puis de la Pallas de Velleîri et de son Histoire diplomatique, par Mercey; puis encore de la belle nymphe due au ciseau du baron Latizerotti; enfin des Clodions de L'Évêque, des portraits de Winterhalter, et de notre élégante exposition d'arts, due à la haute direction du comte de Nieuwerkerke.

L'exhibition de la livrée du prince Y*** a son côté comique, ainsi que la crinoline et les cercles

1. Les concerts du marquis et de la marquise de B*** sont des plus beaux , des plus animés , des plus élégants de faris.

dé fer de nos femmes. Il faut bien que vous sachiez qu'on n'est pas là à se guinder Tesprit pour paraître en avoir. Tout est spontané, varié, vif, ardent, et comme cela vient à là pensée.

Vous trouverez dans tous les salons, et particulièrement dans celui que je vous indique vaguement ici, par quelques frivolités, des nuances d'esprit, d'humeur, de caractères, d'opinions trèssérieuses et très-diverses. Vous trouverez aussi, ce qui va voUs paraître étrange , des femmes intelligentes généralement supérieures aux hommes. Leurs sensations vives, nerveuses, subtiles, leur ^ font deviner ce qu'elles n'ont point appris.

Cela n'empêche pas que vous ne rencontriez aussi quelquefois des femmes stupides, mais c'est si rare qu'on pourrait les citer.

Le marquis de Chab..., homme qui, malgré ses travers, possède cet esprit vif, gracieux et un peu taquin des gentilshommes de^ la vieille roche, racontait dernièrement, dans un des salons dont le sel attique n'est point assez sobrement dosé, et où l'indulgence est peu pratiquée , les lourderies de Mme de ***. Je crois convenable de ne pas même indiquer l'initiale; il n'y a que trois femmes de cette force-là, et elles sont très*cotinues.

Le marquis, donc, raconte que Mme de *** fût au faubourg Saint-Germain faire visite à la du-

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chesse de ***, qu'elle ne trouva pas. Ayant oublié ses cartes, elle écrivit chez le concierge :

« Je suis venus en personne.

« Marquise de ***. »

La seconde des trois femmes dont je parlais plus haut écrivait toujours voUà par deux /, et soupirs par deux p.

La spirituelle et charmante baronne de Fresne lui dit avec précaution que la langue française économisait les doubles lettres de ces deux mots.

La marquise (car c'est encore une marquise) lui répondit en soupirant : « Mon Dieu ! que notre langue est donc pauvre l »

Je pourrais vous citer quelques manières d'être delà troisième, lourde, ennuyeuse, bête et parleuse; mais son mari est si digne de ménagements, si bon, si plein d'instruction, de talent et de cœur, que je croirais lui manquer en lui faisant reconnaître, s'il lit jamais ce livre, quelques-unes des niaises bavarderies de sa femme.

Il y a aussi d'autres variétés de femmes dont quelques-unes ont une espèce de vogue, parce qu'elles tiennent ouverts de riches salons où l'on cause , où l'on joue des proverbes , où l'on vise secrètement à l'esprit.

Par exemple, Mme de *** tient un salon d'élite où elle a la prétention de dominer par certains airs, par ses poses et par quelques petits discours dont le commencement n'est pas mal, mais dont la fin disparaît dans le nébuleux de la phraséologie. Le vicomte de *** a dit d'elle un mot qui est resté : « L'esprit de la princesse *** est un tableaupendule qui joue des airs et ne marque jamais l'heure. »

C'est le même qui, parlant de Mme d'A*** et du chevalier de***, disait : « Ils répètent le quatrième livre de VÈnéide : Didon oubliant son mari Sichée, cela se voit;... mais s'éprendre tout à coup d'un Énée froid, ennuyeux et discoureur, c'est plus fort. Et que ce nouvel Énée , qui a perdu sa femme à une autre espèce de siège de Troie, devienne amoureux d'une femme emportée, violente et maussade, c'est par trop copier Virgile! »

Il faut aussi que je vous prémunisse contre certains êtres qui sont là comme des accidents, mais que des motifs particuliers font admettre ou souffrir dans quelques réunions de gens distingués. Ces gens-là, il faut vous y attendre, vous diront des banalités avec une voix doctorale, comme l'ennuyeux M. de Gh..., façon de dévot à la manière de Tartufe.

D'autres, d'un ton sec et gourmé, vous feront part

ffî LA VIE ËLËGANTfi A PARIS.

de leur jugement sans appel sur les hommes, sur les choses, sur le comiu, sur rincoimu.

Vous verrez dans un coin un vieillard silencieux et sombre qui ne prend part à aucun des sourires , qui semble occupé à creuser sa fosse ; il ne parle pas , et c'est un grand bienfait pour toutes ces fêtes de l'esprit, car, s'il parlait, il dirait comme le trappiste : « Frères, il faut mourir! »

Vous verrez souvent aussi derrière les fauteuils des femmes les plus agréables un grand homme efflanqué, avec perruque noire et favoris teints, serré dans sa cravate, et prens^nt des poses académiques : c'est M***, ancien viveur, grand coureur de «alous et d'aventures; mauvais sujet du bon temps, fàW saut l'œil à toutes les femmes, et se posant en ferrailleur devant les maris.

Parmi ces figures, vous trouverez un de ces hommes d'esprit douteux, de ces littérateurs de hasard, qui n'ont jamais rien produit, mais qui se donnent les airs d'avoir participé à toutes les pro-? ductions agréables. Un critique fort spirituel les a appelés les rats de lettres*-. Ce sont des espèces de parasites qui vivent dans le sanctuaire dQ la littérature ou des arts, comme les çhenille$ vivent sur les fleurs.

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