I.M. H. de la Madelène
DE L*£l£GANCE dans LE MONDE. 223
Le rat de lettres, comme le rat d'église, comme le rat de cave et le rat d'Opéra, est de la grande famille des rongeurs.
Celui qui se glisse dans les jalons où l'on cause, dans les théâtres où l'on joue, dans les ateliers où l'on travaille, et qui pourrait s'appeler le rat fantaisiste, fait son profit de tout ce qui se dit, de tout ce qui se fait. Il flaire habilement les écrivains, les poètes, les artistes, les chanteurs en renom; il se pousse et parvient à entrer dans toutes les réunions où ils assistent ; à l'un se disant l'ami de l'auteur, et vice verm.
n parle à tort et k travers sur la pièce à la mode, sur le tableau cité, sur le livre qui fait fureur, sur la pureté du chant de Mme ***, dans son air du Trovatore; sur la charmante manière de raconter du comte de ***. Il vide son sac partout où il se fourre, résumant, tant bien que mal, ce qu'il a vu, et estropiant les histoires ou les bons mots qu'il a entendus.
Ce type, et cette manière de défigurer ce qui se dit, me rappelle l'anecdote d'un gros capitaliste de Paris, qui vient tout à coup d'avoir une ambition démesurée de joindre à la capacité du creux de la main un mérite plus réel pour les gens de bonne compagnie. Il écrivit dernièrement à un pauvre diable d'homme d'esprit qui, pour s'étourdir, ra-
conte tout ce qui lui passe par la tête dans un salon ami, de vouloir bien passer chez lui.
Le littérateur arrive, assez préoccupé de ce que peut avoir à lui dire ce gros financier.
« Monsieur, lui dit rhomme aux écus, je vais tous les dimanches chez Mme la baronne de ***; je vous y entends raconter des histoires qui charment le salon, mais qui, dites par moi , feraient un prodigieux effet. Me permettrez-vous de vous proposer un échange qui nous arrangera tous deux ? Acceptez ce billet de 500 francs, et donnez-moi quelque jolie anecdote que je puisse raconter avec succès.
— Soit, dit rhomme d'esprit; » et il lui donna une bonne histoire.
Le dimanche arrive ; après le dîner de fondation, on se réunit dans le salon, et, avant que le thé vienne produire le dérangement habituel, la causerie se forme d'abord par groupes, puis les belles histoires attirent l'attention générale. Le monsieur de bourse voit le moment opportun et se lance....
Mais le conte s'embrouille, la mémoire manque, et les broderies sont tellement lourdes et étrangères à l'histoire, qu'elle va tomber à plat ! L'homme d'esprit s'effraye, il gémit de voir son bien ainsi gaspillé.... l'amour de l'art l'emporte : « Monsieur, dit -il au conteur en s'approchant de son oreille,
et lui glissant adroitement dans la main son billet , reprenez votre argent et rendez-moi mon histoire. »
En regard de quelques originaux, vous voyez des esprits sémillants, des figures joyeuses, des cœurs ouverts ; vous entendez des conversations tantôt piquantes et légères, tantôt solides et touchantes.
Vous écoutez avidement des poètes, des littérateurs, des historiens, des philosophes, et de bons et naïfs conteurs.
Tai bien envie, puisque j'en arrive à ce mérite si ^ puissant à mes yeux, car la naïveté nous échappe, hélas ! comme la candeur et les croyances, j'ai grande envie, dis -je, de vous citer une bonne petite et courte histoire d'un tout jeune historien narrateur. C'est un autographe, plein du charme de l'enfance, que j'ai dérobé aux Mémoires de M. le docteur Véron*.
Le comte de Paris raconte son voyage à Fontainebleau avec Mme la duchesse d'Orléans. C'était le 17 avril 1846. Vous voyez tout d'abord l'âge du narrateur.
« Maman m'a conduit, dit-il , avant le dtner, près du bassin où sont les vieilles carpes. C'est là, me dit maman, que Sully a dit à Henri IV de ne pas épouser quelqu'un qu'il voulait épouser, mais de