Villa près de Pietra-Santa (Toscane
DE L'ËLÉGANCE PERSONNELLE. â5
ei même la politesse du cœur; j*espère que la nôtre sera toujours celle de r amitié j qui y prend sa source. »
Paris, foyer de toutes les lumières, de tous les grands esprits, de tous les talents, de toutes les gloires ; Paris, centre et point de contact de toutes les civilisations, a, comme chacun sait, depuis des siècles, le privilège de donner les lois du goût, de l'esprit, du langage et de la politesse. Mais la citation de raimable billet que je viens de sortir de mes autographes prouve que partout où Tintelligence est cultivée, partout où les sentinients d'urbanité chrétienne sont en honneur, partout où la femme occupe le rang qu'elle mérite et exerce le doux ascendant qui lui est facile, la politesse répand sur les sociétés humaines de réels bienfaits^
« La politesse relève la vie, disait un jour la princesse Ghika à Mme de Patounine. — Oui , répondit celle-ci; et, si l'affection en fait le bonheur, la politesse en fait le charme. »
Tout le monde çait que la cour de Louis XIV
1. Il prouve aussi que la terre privilégiée de l'ancien lucquois, aujourd'hui toscane, possède des intelligences privilégiées. U suffirait de nommer les deux marquis Boceila , le président Sal)atini, le marquis Mazzarosa , le chevalier Amédée Dîgerini, U famille Carli, MM. Rafaëlli, Carduci, Santini, Razzuoli, et beaucoup de gens capables qui habitaient cette ancienne frontière des États de la grande maison d'Esté.
était la cour la plus polie de rEnrope. A cette mdme époque, on citait comme le gentilhomme le pins poli de cette cour, M. de Goislin.
Dans ce temps, l'homme de cour ne s'occupait ni de politique ni d'affaires d'État ; il ne prenait guère part qu'aux aflUres intérieures du château , aux chaâses et aux voyages du roi ; il ne caressait pa&les ministres, ne se compromettait dans aucune ée leurs intrigues, et se vouait presque entièrement au culte de la royauté.
Être placé sur la liste des voyages et des chasses, présenter la canne, le chapeau, faire le reversi au petit jeu du soir , figurer dans les ballets où dansait le roi , étaient son unique ambition , quand il n'était point à la guerre.
Le duc de Goislin, frère du cardinal-évéque d'Oriéans, était alors le type le plus complet de l'homme de cour. Plaire au roi était son unique pensée; un regard satisfait, un mot gracieux étaient le but où il aspirait et sa plus douce récompense.
Lorsque Louis XIV fut visiter Marly, qu'on venait de terminer, il désigna M. de Goislin pour l'accompagner, et, comme peu de seigneurs y furent appelés, cette faveur fut remarquée. A l'un de ces petits voyages, Goislin fut oublié! Il en éprouva un tel chagrin, qu'il fut sur le point d'en faire une maladie.... Le lendemain, au lever, le roi s'aperçut de
D£ L'ËLËGANGE PERSONNELLE. 27
la profonde tristesse de M. de Goislin, s'informa s'il ne lui était rien arrivé de fâcheux. Le courtisan n'osa avouer le motif de sa tristesse , mais son frère rapprit à Sa Majesté, qui fut très-flattée de cette sensibilité, et, comme M. de Goislin n'avait pas d'emploi, ni de part aux afTaires, il décida qua son nom ne serait jamais omis sur les listes.
Saint-Simon, ce grand peintre de la société, raconte que la politesse du duc de Goislin était telle, qu'un ambassadeur étranger étant allé le voir, il voulut le reconduire jusqu'à la rue. Mais l'ambassadeur, fort poli également, ne le permit pas. De là une lutte de politesse entre eux qui fit voir à l'ambassadeur que Goislin ne serait vaincu que s'il prenait un parti vigoureux. En conséquence, arrivé au vestibule, il ferma la porte au double tour, afin d'empêcher le duc de le suivre. M. de Goislin, désespéré, ouvre une des fenêtres de l'antichambre, mesure sa hauteur, n'en est point efirayé, saute dans la rue, et arrive assez à temps pour pouvoir s'indiner devant l'ambassadeur au moment où il va monter dans son carrosse.
« Mon Dieu! dit l'étranger, vous avez déchiré vos chausses; ne vous seriez-vous pas blessé?
— N'y prenez pas garde, je vous prie, dit le duc ; il suffit que j'aie pu vous rendre mes devoirs. »
M.iide Goislin s'était démis le pouce.
Let roi, l'ayant su, lui envoya son chirurgien Félix. L'opération fut douloureuse; enfin le pouce fut remis et l'habile praticien prit congé. Mais M. de Goislin voulut lui faire honneur et le reconduire jusqu'aux escaliers. Le chirurgien s'y opposa; ils firent si bien tous deux, l'un tirant par la clef, l'autre par la serrure, que M. de Goislin se démit de nouveau le pouce.... Il fallut procéder immédiatement à une nouvelle opération beaucoup plus douloureuse que la première.
Le duc de Saint-Simon, revenant un jour, avec sa femme, de Fontainebleau, trouva la voiture de M. de Goislin brisée, et le duc, au milieu de la route, maugréant après un mauvais charron de village qui ne pouvait la raccommoder.
Saint-Simon offre à M. de Goislin de le ramener à Paris; le duc accepte avec empressement. Au moment où il monte par une des portières, il s'aperçoit que Mme de Saint-Simon fait descendre par l'autre ses deux femmes de chambre qu'elle ramenait de Fontainebleau. Goislin redescend, disant qu'il ne souffrira jamais qu'on mette à pied ces demoiselles pour lui. De là grand débat.
Enfin, Saint-Simon dit : « Eh bien! en nous serrant, nous tiendrons tous les cinq.
— A la bonne heure ! » dit Goislin, et il remonte. . . .
DE L'ÉLËGANGE PERSONNELLE. 29
Mais à un signe du maître, le cocher part à fond de train.... M. de Goislin, hors de lui de se voir ainsi frustré de sa politesse, ouvre une des portières pour se précipiter sur la route; Saint-Simon n'a que le temps de le saisir à bras-le-corps; et, voyant qu'il va s'élancer, il ordonne d'arrêter pour calmer M. de Goislin.
On reprend les deux femmes de chambre de Mme la duchesse de Saint-Simon et l'on arrive enfin à Paris, où le duc de Goislin peut aller le soir aux Tuileries faire sa cour au roi.
Indépendamment des usages parfaits de la bonne compagnie, il y a dans l'élégante et haute sphère du monde certaines prononciations qui lui appartiennent. Ainsi, pour prononcer, suivant les m et coutumes des salons, le nom du spirituel conteur de deux règnes, du baron de Besenval, vous devez dire Bezval. — S'il s'agit du prince de Talleyrand , vous dites Talran. — Si c'est des ducs de Damas, Duras, Brancas, ne faites pas sentir r^. — Si c'est de M. de Gastries, dites Castre, — Si c'est du comte de Soyecourt, dites Socour, — Si vous nommez les comtes de Gastellane, de Béarn, ou de Bernis, prononcez Castlelane, Béar^ Bemi.
Si vous parlez d'avant-hier, ne faites point sentir le t : prononcez avanhiery etc.
Je crains d'être fatigant ou monotone dans mes
indications; il faut pourtant vous dire encore qu'il n*est pas permis à un homme bien élevé de ne pas savoir écrire les noms de la noblesse historique.
Au xvn* siècle, les mots aussi n'avaient pas la même signification qu'aujourd'hui. Par exemple, La Rochefoucauld, Pascal, Méré, disaient : « Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. »
Au xvm* siècle, la maxime se modifia ainsi : Le vrai galant homme.
Au XIX*, ces deux versions seraient absurdes si on s'en servait pour désigner celui qui ne se pique ni ne se fâche d'une mauvaise plaisanterie à son adresse.
OQ^^