Le Dauphin, fils aîné de Louis XIV
.Le frère du roi.
plus grandes choses et vivant au milieu des petites, je n'ai pas besoin d'expliquer que la manière de tenir appartement au xvn* siècle dififérait de celle du siècle suivant, lequel dififérait également du temps où nous vivons; ceux qui écriront pour le xx* siècle en diront probablement autant de notre époque, alors qu'on ne parlera plus du narrateur d'aujourd'hui.
Les nuances des réceptions de salons et des manières d'être ont été quelquefois assez prononcées, et les mœurs, comme les habitudes, amenèrent des nouveautés dignes du regard de l'observateur, et bonnes à conserver comme cachet d'une époque.
Ainsi, au moment où le célèbre Caron de Beaumarchais remplissait de son esprit et de sa verve la cour et la ville, où l'on parlait de lui depuis le tumultueux salon de Mlle Guimard jusque sous les ombrages paisibles du Petit-Trianon, on marchait encore sur les cendres presque chaudes des salons de la Régence.... Néanmoins les habitudes se modifiaient beaucoup, soit lassitude, soit dégoût. A un moment donné, les femmes se firent tout à coup sentimentales! Elles se jetèrent dans la mélancolie, allèrent soupirer partout, plus particulièrement sous les charmilles, cherchant un chérubin quelconque.... Puis, en l'attendant, elles se mirent à gémir, à verser toutes leurs belles larmes sur les
malheurs de Clarisse Harlowe.... C'était à fendre rame! n y atait bieii encore de Tesprit dans cette gracieuse petite comédie (il y en a toujours en France), mais il ne commandait plus. Les amours de Watteau dominaient définitivement.
Les hommes firent semblant de prendre la chose au sérieux, ils ne cajolèrent plus, disait Chamfort^ que des bergères en panier : quelque chose de presque aussi féroce que les jupons à dessous d'acier de toutes les femmes d'aujourd'hui *.
C'était mortifiant!... Mais la vertu allait enfin ré^ gner sur la terre, c'était consolant! Aussi ne se parlait-on plus qu'à grande distance, ne s'approchait-on qu'avec timidité , ne s'embrassait-on plus que du bout des lèvres.... C'était du méthodisme, du quakérîsme de haute volée!
Les beaux esprits de salons n'avaient plus de paroles qu'à l'essence de marjolaine pour toutes ces belles dames sans merci.
Le chevalier de Boufflers faisait là ses premières armes, et tâchait de gagner ses éperons en écrivant des vers musqués sur l'éventail dé Mme de Lismore.
1. Les femmes renonçaient à déyorer à leurs maris tent miUe éeut en tolUU de point de Gênes seulement, mais eUes portaient encore les cerceaux y dont quelques-uns avaient vingt-quatre pieds de circonférence. — Moquez-vous donc des splendides lorettés d'aujourd'hai t
Tout le monde eniln abandonnait les langueurâ matérielles de Cratès pour leâ aspirations Idéales de Platon.
La belle reine de France aussi se confinait volontairement dans son hameau du Petit-TrianoUj «éjour rêveur de tant d'amours platoniques!...
Là, le célèbre Redouté donnait Timmortalité aux fleurs que la douce reine cultivait*.
Ce Petit-Trianon, si peu connu, si champêtre, si innocent, était l'antipode de cette lie cachée où Tibère, lors des adorations adressées à sa divinité ^ allait chercher le repos et le silence pour s'absenter dé son règne.
Pendant gue tout ce calme succédait aux orgies de la Régence, et que, par opposition à « la bride sur le col, » on mettait la bride sur le cœur, pendant que toutes ces suaves idylles se composaient, un orage effroyable se formait, et marchait si rapidement , .que les plus augustes et les plus nobles têtes du royaume furent fauchées en moins de temps que les gazons de leurs demeures.
Enfin, le naïf et insouciant Printenips survenant au milieu de cette tempête, et ne sachant pas ce qui se passait, sema le Petit-Trianon de mille ra-
1. Voy. les Roses par Redouté. —Voy. slmssîV Album de la dwchesse de Berry , grand in-folio. (Fleury.)
dieuses fleurs qui ne trouvèrent plus de mains royales pour les cultiver!...
A ce genre de salons succéda celui de la république, où je ne trouve de saillant que le bal des vietimesy pour l'admission duquel il fallait justifier d*un père, d'une mère, d'un mari ou d'un proche parent mort révolutionnairemenL... Je ne comprends pas le deuil paré pour une fête.
Vinrent les salons de l'époque du Directoire, qu'un auteur a appelé le régime républicain. Ce fut alors le règne de Tivoli, de Frascati, d'Idalie, de l'Elysée, du Pavillon d'Hanovre, etc., etc.
La terreur était passée.... Les terroristes étaient terrifiés de ces joies, et de voir toutes ces têtes restées sur les épaules qui déraisonnaient à force d'être heureuses de la vie qu'elles avaient gagnée à la loterie*.
Gela devenait une démence générale que chacun rendait comme il pouvait : quelques hommes, en adoptant l'habit dHncroyable^ avec gilet rose, culotte abricot et bottes à glands ; quelques femmes, en se mettant des bagues en diamants aux pieds; Trénitz, en dansant sa gavotte, après avoir fait mettre des banquettes à échelons pour que
1 . Comme la cuisinière de Mme de La R*** , qui vient de devenir folle d'avoir gagné le lot de cent mille francs d'une des dernières loteries.
toutes les femmes pussent le voir : t Car, ma paole^ leur disait-il , ze veux que le loup me croque si zc ne suis pas fou de vous toutes, belles dames! »
Le loup ne le croqua pas , mais le malheureux alla mourir à Gharenton, laissant sa raison dans un bal et son nom à une contredanse ^
Je me hâte d'arriver aux grandes assemblées de nos jours ; car c'est la vie mondaine d'à présent qu'il vous faut surtout.
Donc, entre cent salons, qui, tout en ayant le luxe princier de ceux de la princesse de ***, rue Saint-Florentin, de la princesse ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré, de la duchesse ***, salons où la politique était admise, je prendrai celui de la marquise de *** et de la duchesse de ***, qui ont un cachet différent des précédents, car on ne s'y occupe que de plaisirs'.
Ces somptueux appartements s'ouvrent alternativement pour des concerts , des bals ou des routs. Toutes les célébrités, sans distinction d'opinion, de culte ou de nationalité, y sont admises, après
1 . Voy. la charmante Biographie d'un lampion , par Emile Deschamps.
2. Je n'ai donné les noms que de ceux qui m*y ont autorisé , ou je les ai modifiés de manière à les rendre méconnaissables; j'ai été plus libre dans mes allures pour quelques initiales; enfin je n'en ai pas même mis aux personnes dont les habitudes ou la modestie s'en effrayeraient.
fkft LA Ylfi ÉLÉGANTE A PARIS.
les présentations d'usage, comme je tous Tai es^ pliqué.
Là, si vous pouvez y être admis, vous verrez la marquise de *** et le vicomte de ***, touâ deux franchement légitimistes, à côté de la vicomtesse de ***, femme de sénateur, et dû vieux comte de ***, actuellement rrèj- impérialiste. Près de la duchesse de ***, amie de la branche cadette, vous voyez M. ***, mystérieux républicain. La tolérance des grands salons dont je vous parle s'étend aux religions mêmes. Vous verrez, par exemple, lorsqu'un grand concert rassemble cinq ou six cents personnes, soit que le marquis Sampieri tienne ou non le piano, le nonce du pape, bon connaisseur, et que nous verrons j'espèi-e bientôt cardinal, applaudir avec l'ambassadeur ottoman; le Russe orthodoxe avec l'Anglais luthérien. Tout est là sous le charme d'une harmonie générale. C'est ainsi que doit être un salon du grand monde.
Puisque nous nous occupons en ce moment des grandes réunions qui sont ouvertes à tous les genres de plaisirs, et même à la conversation, je tâcherai de toucher à chaque chose pour que vous ayez le champ libre.
Seulement, comme règle générale, je recommanderai d'éviter les excentricités ou singularités quelconques. Si vous attiriez les regards d'une
DE L*ËLËGANGË DANS LE MONDE. %k9
manière ridicule , vous ne vous en relèveriez jamais. Soyez réservé, prudent et prévenant, dans le salon où Ton vous introduit.
A part quelques sots importants qui doivent leurs Fichesses au hasard, vous trouverez dans le monde, et particulièrement chez la baronne de ***, des hommes d'un savoir profond, des littérateurs d'un esprit charmant, des hommes pleins d'urbanité, et, plus souvent qu'on ne le pense, des gens de cœur.
A part quelques femmes légères, d'un esprit vide, dont l'occupation est la couleur d'un ruban, le volume de la crinoline et le résultat de la coquetterie , vous trouverez là des femmes d'un mérite réel. Vous trouverez aussi dans le sanctuaire 4e Mme de Chaume*** des cœurs vrais, des bontés angéliques, des joies charmantes, et des intelligences qui mériteront vos hommages.
Pensez que dans cette vie humaine il vous faudra faire, non l'ignoble triage des écus, mais le triage des vices éclatants et des vertus modestes ; de la vérité et du mensonge; de la charité cachée et de la mascarade pieuse; du malheur immobile et de l'intrigue agile ; du voleur adroit et de la probité inhabile. Vous avez là charge d'âme !... mais comme c'est la vôtre, c'est à vos périls et risques.
Occupons-nous du bal. Lorsque vous conduisez
la femme que vous avez invitée pour la contredanse, la valse ou les lanciers, vous lui offrez votre bras.
S'il y a un buffet ou un souper, vous lui donnez également le bras et restez derrière elle pour la servir, si elle a besoin de votre aide.
Si c'est une jeune personne, vous ne pouvez la conduire au buffet; vous devez la reconduire à la place où vous l'avez priée à danser. Si sa mère, sa tante ou son chaperon témoignent ce dfesir, vous donnez le bras à la personne âgée, et la jeune personne se place près d'elle.
Lorsque vous faites votre invitation, n'oubliez pas la vraie formule : « Madame (ou mademoiselle), voulez-vous me faire Yhonnewr de danser avec moi la première contredanse? » Vous ne devez jamais dire le plaisir.
Le mot honneur^ placé à propos dans le monde, à Paris surtout, est d'un grand secours! Il est convenable pour vos supérieurs et pour vos égaux, et indispensable pour ceux de vos inférieurs que vous verriez disposés à la familiarité; cela les tient à distance et les force à être au moins polis avec vous.
Dans les danses déjà connues, ou dans celles que la mode peut amener, ne rapprochez pas votre danseuse de votre poitrine; vous devez la tenir avec convenance, avec une sorte de respect.
C'est seulement dans certains bals que nous^ n'avons pas besoin de nommer, que les deux corps se rapprochent sans respect comme sans scrupule.
Ne demandez point à vos danseuses de garder leur mouchoir, leur éventail, leur bouquet ou leur flacon. Vous seriez même dans la plus grande intimité qu'il faudrait l'éviter. Cette familiarité est toujours remarquée, et vous feriez tort à la femme qui étourdiment aurait accepté cette sorte de prévenance.
Par la même raison , ne parlez pas bas à votre danseuse; car si elle a de l'usage, elle vous répondra très-haut pour faire connaître qu'elle n'accepte pas les secrètes confidences.
Je n'ai sans doute pas besoin de vous prémunir contre les impertinences, vous n'en ferez pas. Vous savez qu'il faut vous garder de jeter à l'oreille de votre danseuse un mot à double sens, et que vous ne devez pas prendre le prétexte d'un hommage mérité ou non , pour faire l'éloge de ses charmes. Aucunes paroles inconvenantes ne sont tolérées dans les repos de la danse ou dans la conversation qui la suit ou la précède. '
Si vous reconduisez une femme jusqu'à sa voiture à la sortie du'bal, offrez-lui votre bras, pour l'aider à monter. Évitez de toucher le nu des bras,
que les manches d'ai^ourd'hui laissent souvent à * découvert.
Mme de Sévigné raconte que, dans son voyage à Marseille, elle visita les monuments de cette ville sur le poing de M. Pévêque. C'était saua doute plus respectueux que le bras qu'oi* offre aiyourd'hui, mais cela deva^it être s^yssi incpmmode pour Thomme que pour la femme.
Si, dans un des salons, vous trouvez des groupes parlant de choses auxquelles vous êtes certain de ne point être étranger, parlez avec une certaiije réserve, en bons termes, çt tâchez de montrer que vous n'êtes ni un ignorant ni \ip sot Puis, après quelques mots bien dits, reprençz le ifteiUew lot : celui d'observateur. Il y a de beçiux ps^rleurs qui jugent et mesurent tput au mètre de leur çxédiocre intelligence. Yous vous apercevrez bien vite que la n^esure est faysse ; laissez-l^ei^ 4ir^ ^^ 9^ 1^^? f^tP9 pas l'honnevir de discvit^r.
fin général, sii vous êtes, prudent, nxesuré, ïûenyeillant; si voi^s montrez de l'aménité, de la^ biOAté dans les salons, grands an petits, où vous serez présenté, vous serez recherché parles naattresses de maison, qui ne seront pas f&ctiées de reçevonr, peut-être même dans Içur intimité, un homme d'esprit, de goût, d'indulgence, et qui n'a que des vues honnêtes.
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Je ne dois pas vous laisser ignorer, quelles que soient vos opinions, que toutes les réunions <Ju grand monde et toute la vie intime de la bonne compagnie, à Paris, ont un cachet marqué d'aristocratie. Il faut vous y soumettre.
Mais n'est-ce pas, d'ailleurs, la nature ellemême qui a fondé ou produit ces aristocraties?
Des êtres , des plantes , des espèces , ne sont-ils pas privilégiés ? Ne sont-ils pas plus élégants, d'un port plus nohile, d'une organisation plus fine, plus développée? N'y en a-t-il pas de plus intelligents » de plus parfaits que d'autres ?
L'égalité ne se trouve point dans les œuvres du Créateur. On doit se contenter de la trouver devs^nt nos lois sur cette terre , et devant Dieu dans l'éternité.
Ne vous étonnez pas de me voir prendre toujours Paris pour base de mes appréciations et de mes citations. Vous savez comn^e moi que Paris est le centre du monde entier.
«* Si vous cherchez quelqu'un en Europe, disait Voltaire au grand Frédéric, soyez certain qu'il est à Paris. »
En effet, c'est le lien de tous les intérêts, le foyer de toutes les lumières, le sanctuaire de tous les plaisirs, le grand centre de la civilisation.
On a parlé avec quelque raison d'une ville où la liberté est absolue, où les plaisirs sont continuels; on a dit que Florence laissait l'étranger libre de ses goûts et de ses croyances. Mais ce qui a été vrai pour Florence, et même pour Lucques avant 1848, ne Test plus aujourd'hui dans la même extension et dans les mêmes conditions pour le culte et les opinions ; tandis que Paris , après l'orage ( qui se borne maintenant à trois journées), reprend aussitôt sa sérénité accoutumée, sourit à tous les étrangers, leur donne quiétude, douce vie, et ouvre sa grande arène de plaisirs à tout yenant, quels que soient ^on culte et ses opinions.
Remarquez que Paris joue aussi le plus grand rôle sur la scène du monde. Aussi on se demande partout ce que Paris pense, ce que Paris fait, ce que Paris aime, ce que Paris projette.
Il fallait avoir cette nature naïve et hyperbolique de Schiller pour laisser échapper de son beau génie ces étranges paroles :
Es Ist nur eine Kaiser Stadt; Nur ein Wien • !
L'idée fixe, la juste admiration de Paris, n'est pas seulement dévolue aux étrangers qui y viennent en foule. La France a les yeux, les intérêts, nous allions