UNE TASSE DE THÉ
De toutes les réunions que je vous ai citées pour vous faire connaître le monde élégant sous tous ses aspects, celle-ci est la plus modeste, là plus in* time, et bien souvent la plus agréable*.
Vous recevez un petit billet, le matin, d'une de ces femmes d*élite, qui, in petto j ont beaucoup de l'esprit qu'avaient Mmêsi de Sévignô, de Mftintôîion
1. A la dernière réunion de la gracieuse et toujoufs belle niatqaise de *** , j'ai retrouvé un ami bien ancien , que je n'ai ni tu ni recherché dans sa gloire , mais auquel j'ai serré la main avec bonheur dans son exil. — î\ est. beau, il est sage d'employer ainsi sa solitude, en débutant par une œuvre de génie qu'une grande tragédienne interprète magnifiquement. On comprend que je veux parler du célèbre Montanelli et de lime Ristori si parfaite dans le rôle de Camma , comme dans celui de Marie Stuafî,
et de L'Espinasse. Ce billet vous dit : « Si vous n'avez rien de mieux à faire, venez ce soir prendre une tasse de thé. £n fait de nouveautés à la mode, vous n'aurez ni Mme de Cas..., ni M. Hume; mais il y aura des journaux et des livres nouveaux sur les tables, et d'aimables causeuses sur les sièges qui portent leur nom.»
Vous y allez, c'est entendu. Là point de guetapens d'aucun genre; point de billets de concert, de loteries prétendues charitables; point de table de jeu où vous laissez toujours quelques plumes. Là point de pianiste dont la force s'exprime par la comparaison des machines à vapeur, et se résume par le nombre des cordes cassées et des oreilles brisées! Point de jeune artiste malheureuse ayant éprouvé des revers, et qu'il vous faut protéger.
Là non plus aucune de ces planètes du monde, des bougies et du gaz ; elles ne trouveraient pas assez d'admirateurs de leurs robes fastueuses , de leur poudre blonde pour copier les cheveux d'une belle souveraine, et de leurs gouaches pour imiter les portraits de leur grand'mère. Dans ce salon d'intelligences, dans cette petite république des lettres et des arts, il n'y a de trône pour aucune royauté éphémère.
Ce n'est plus ce grand pandémoniwn dont parlait Milton !
Là VOUS causez en toute liberté (j'entends toujours celle dont la bonne compagnie a posé les limites) de toutes les belles ou spirituelles étrangères qui viennent, comme les grands artistes, comme toutes les célébrités des deux mondes, chercher la grande consécration parisienne.
Vous avez sans doute déjà remarqué qu'il suffît à Paris qu'on soit étranger pour être favorablement accueilli, quand on est distingué.
Yous trouverez là aussi les causeurs intimes. Les bonnes histoires qui y seront racontées ne seront plus accommodées à ce qu'on appelait le saupiquet de Bussy-Rabutin, ou Yacri gustu mordens de Pline. Là tout est indulgence et bonté; aussi vous y portez la vie plus légèrement y comme disait Mme de Staël; vous sentez que vous pouvez prendre le dé de la conversation sans trop vous risquer ; que vous pouvez parler d'art, de littérature, de choses diverses, sans redouter la critique, car c'est un cercle d'amis.
Vous vous apercevrez, dans cette soirée intime, que votre esprit reçoit une sorte d'élasticité qu'il n'avait point ailleurs ; l'exemple de la desinvoltwra des narrateurs vous stimulera; vous ressentirez une surexcitation intellectuelle qui vous disposera à vous exprimer avec une facile clarté, avec un piquant inusité qui vous surprendra vous-même.
S70 LA TIE ÉLCGANTE A PAftIS.
Sur les tables, en eflTet, vous trouverez la nourriture de l'intelligeace et presque toutes les nouveautés.
Voici le Joimiat pow tous^ qui le deviendra bien^ tôt de tous y tant il est intéressant et instructif.
Yoilà des journaux anglais, allemands, espagnols et italiens, car les maîtres de céans parlent toutes les langues. Lisez ce passage de Tillustre homme d'Etat qui, pénétré de la pensée du roi, a su ap^ peler son pays à la liberté et à la gloire :
« L'Italie était presque au ban de TEurope. Les écrivains étrangers les mieux intentionnés la dépeignaient comme une reine morte i ensevelie sous le poids de sa gloire. Le gouvernement sarde a voulu dissiper ces préventions et a la confiance d'y être parvenu.
« L'histoire n'est qu'une Improvisation*» »
Nous demandons aux livres d'où ils viennent»
avant de lent demander ce qu'ils sont, a dit M. Louis Énault*. Il est bien que vous suiviez ce principe pour vos lectures. Ici, vous ne trouverez que des écrits qui viennent de bonne source.
De ce côté, c'est M. Edmond Âbout qui en est ga-
1. Paroles du oomte de Gavour à Turin, dans la séance de la chambre (15 janyier 1857).
2. C'est à cet habile écrivain que nous devons de nous avoir bien fait connaître Werther ^ ce chef-d'œuvre de Goethe.
DE L'ËLËGANGE HANS LE MONDE. t7i
rant, et bon garant, quoi que quelques rivaux en puissent dire. Lisez entre autres ses Mariages de Paris , précédés d'une gracieuse préface que nous voudrions tous avoir faite.
Voici également d'un bon cru : c'est de Frédéric de Mercey , directeur des beaux-arts; il nous donne Y Histoire de Vart depuis son origine jusqu'à nos jov/rs. Vous ne pouvez vous dispenser de lire cette œuvre remarquable, si vous voulez pouvoir parler de l'art avec autorité dans le monde, et faire connaître sa filiation et ses rapports avec l'histoire. Il en est de même, au point de vue financier, de la troisième édition des Finances de la France ^ par M. Jacques Bresson.
Voici Ylidia^ par Théophile Gautier, le facile et puissant auteur. L'Italie! sur laquelle on croit que tout a été dît, et sur laquelle il y a encore tant à dire.
Ceci est le livre sérieusement caustique de la comtesse Stourza, née princesse Ghika; livre dont J'ai donné la fleur à la spirituelle comtesse d'Auniont. Lisez sa manière piquante d'écrire :
« Sous le règne du prince Gallimachi, un Grec^ préfet de la ville de Galatz, scandalisa par ses exactions même le gouvernement d'un Phanariote ! Le ministre dont il dépendait, Georges Catargi, lui écrivit au nom du prince pour le réprimander ; le
préfet répondit sur la lettre même du ministre par la conjugaison suivante : « Je vole, tu voles, il vole*. »
Il est utile, puisque vous voilà entré dans le monde, de connattre encore quelques grandes dames qui écrivent, et quelques hommes qu'aUleurs on appelle gentilshommes^ qui, sans avoir la prétention d'être littérateurs d'État^ comme disait Saint-Simon, emploient utilement leurs loisirs.
"Voyez sur cette autre table les Pensées grises , par le spirituel vicomte d'Izarn-Freissinet; ce petit livre a des pensées psychologiques comme celle-là :
« Nous avons un trop-plein d'âme dont nous n'avons pas l'emploi dans ce monde , ce qui doit nous prouver qu'il le trouvera dans un autre. »
Et des pensées roses telles que celle-ci :
« Que les jeunes filles restent cachées et se fassent violettes, le monde ira les chercher et en fera des roses. »
J'ai bien souvent cité les noms du comte de Chamborant, du vicomte de La Tour du Pin- Chambly, du comte de Montlaur, du vicomte S. de La Rochefoucauld, aujourd'hui duc de Doudeauville, et aussi tous les beaux noms qui utilisent leur vie dans les lettres, dans les arts et dans les ouvrages sérieux, soit d'économie pohtique, soit