SPECTACLES DE SALON
Je VOUS assure que je ne tiens nullement à ne VOUS donner toujours que des conseils ; je voudrais pouvoir aussi vous donner du plaisir.
Hélas ! bien des gens que vous rencontrerez dans le monde vous diront : « Où est le plaisir?... »
Hs vous diront aussi : « Nous ne sommes plus les bonnes gens d'autrefois ; voyez plutôt ;' nous trouvez-vous gais? Regardez nos lèvres; y voyez-vous le vrai rire du bon temps ? »
La joie franche, le plaisir vrai, ne sont plus que des mots faussés de leur sens..., dépouille sèche et stérile d'une chrysalide dont le papillon est envolé depuis longtemps!...
L'un vous dira : «Je viens du théâtre, je m'y
suis ennuyé; » l'autre : « Je viens du bal, je tfai vu que des poupées. » Celui-ci : « Je viens du concert de Mme ***; j'y ai dormi. » Celui-là s'est sauvé d'un salon où l'esprit se montrait. C'est une manie de notre époque d'être difficile à amuser; c'est du vieux Louis XIV ou, si vous l'aimez mieux, du Louis XV vieux. Le mécontentement de tout est bien portée dirait Arnal. Les jeunes gens d'aujourd'hui veulent, bon gré, mal gré, mener le deuil de tous les petits bonheurs de la vie d'autrefois , tout en assurant que nous ne pouvons plus y atteindre. Leur triste bonheur est de railler sur tout, de réduire tout, de se moquer de tout. Mais ne les croyez pas; ces dédains ne sont pas sincères. C'est une espèce de mépris de convention. Les prétendus esprits forts ont beau assurer que toutes les croyances sont en ruine, que la société polie, élégante, spirituelle d'autrefois est morte, qu'il n'y a plus de femme à aimer qu'à Breda-Street^ de conversation charmante qu'avec les lorettes, de bonne compagnie qu'au concert Musard , chez Mabille , ou au bal masqué de l'Qpéra; ils ne sont écoutés, croyez-moi, que par les désœuvrés qui ne savent où jeter leur jeunesse et leur argent.
Non, la société française, ses élégantes habitudes, ses soirées resplendissantes, les gracieuses scènes de bonne comédie qu'elle introduit dans ses salons,
la distinction de ses manières et son esprit héréditaire ne peuvent périr. La vérité ne peut ainsi s*assouplir comme un frêle roseau.
Seulement, ce genre de légèreté a le fâcheux inconvénient de nous faire mal juger quelquefois par les étrangers.
Je lisais avec un chagrin réel dans une feuille étrangère, dont on devine facilement la nationalité, ce jugement que nous ne ratifierons pas ;
«Les Français ont des imaginations fiévreuses , avides de nouveautés.
« Des esprits railleurs qui se moquent de tout.
< Des têtes folles qui s*exaltent au premier mot.
« Des cœurs faibles qui bondissent au premier choc.
« Des caractères légers qui oublient tout, surtout les bienfaits. »
Ayons pitié de cette vieille haine ou de cette nouvelle injustice.
Revenons aux lions de notre fashion.
Un spirituel littérateur, M. Marc Fournier; disait à une personne qui lui racontait toutes les misères, toute la pauvreté actuelle de la société française, considérée toujours au grave point de vue de nos fashionables :
« Rassurez-vous; ceux qui parlent ainsi en frondeurs de notre situation, de nos jouissances élé-
gantes et des plaisirs de la bonne compagnie, ont plus d'esprit que de bottes.
— Non , non , reprit le narrateur , ce sont des gens qui sont très-répandus, fort riches, trèsfashionables.
— Alors , reprit M. Marc Foumier, c'est qu'ils ont plus de bottes que d'esprit. »
Parisiens, peut-être un peu frivoles, mais toujours Français par la gaieté, par l'esprit, par l'imagination et par le cœur, n'écoutez pas ces croque-morts d'une nouvelle espèce. Non, encore une fois, la société française ne peut s'abrutir et périr. Soyez faciles à toutes les joies honnêtes, et le plaisir viendra tout naturellement à vous avec son sourire d'enfant , car il est bon de sa nature; sans âge, sans opinion, sans préjugés, s'accommodant de tout : du chaud comme du froid, de la richesse comme de la pauvreté, de la raison comme de la fantaisie; et se pliant à tous les goûts.
Celui du spectacle domine assez à Paris; voilà pourquoi on l'a introduit avec empressement dans les salons, et voilà pourquoi je vais m'en occuper ici.
La philosophie d'Épicure, que Gassendi enseignait à Armand de Bourbon, prince de Conti, à Ghapelle^ à Poquelin, même à Ninon de l'Enclos qui en