‹ La vie élégante à ParisChapitre 64 sur 85 · LE JOUR DE LAN · texte numérisé non relu

LE JOUR DE LAN

Vous savez comme moi que le jour de Tan est une époque importante. Il faut, dès la veille au soir, vous écrire chez tous les ministres et chez les personnages haut placés dont vous dépendez, ou dont vous attendez une spéciale protection. Si vous êtes entièrement indépendant des hauts fonctionnaires du gouvernement, vous ne faites cette politesse qu'à ceux avec lesquels vous êtes en rapports. On a vainement cherché à supprimer l'envoi des cartes chez toutes les connaissances, intimes ou non; on n'a pu déraciner cette habitude. L'affranchissement de cinq centimes pour une enveloppe ouverte qui contient quatre cartes de visite est si commode ! On est si heureux souvent de se

tirer d'ennuyeuses visites par cet envoi , qui vous dispense des vœux donnés ou reçus d*une manière si banale, et du bon mot de bonjour, bon an, aussi vieux que le Dieu vous bénisse, qui en est mort, usé jusqu'à la corde , comme les pendus de Blackwall.

Lorsque vous aurez rempli ces formes générales . d'envoi de cartes de visite , il y a d'autres obligations, les unes plus douces, les autres plus pénibles : c'est de donner quelques marques de souvenir, quelques preuves d'attention à ceux que vous aimez, et de vous présenter aussi les mains pleines chez ceux près desquels vous préféreriez remplir, par carte, les devoirs du jour de l'an.

Indépendamment des buona mono, comme on dit en Italie, que vous devez à votre portière, à tous vos domestiques, à tous les ouvriers carrossiers, ouvriers ferreurs de vos chevaux, etc., il se présente ici une question qu'il ne faut résoudre qu'avec beaucoup de délicatesse. U y a des pays où l'usage est de donner aux gens des amis intimes chez lesquels on dîne souvent; ce n'est point de règle en France. Mais c'est une obligation de donner aux gens quand on va passer quelques jours à la campagne, soit pour chasser, soit pour satisfaire à des devoirs de famille ou de position, soit enfin lorsqu'on y va pour faire la vie de chéteau^ ou pour

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goûter le bonheur de vivre calme et heureux, loin du bruit et près de bons amis.

La question esta peu près de la même délicatesse pour les jouets ou autres cadeaux destinés aux enfants de vos connaissances. Voyez, pesez bien. vos rapports dans les maisons que vous fréquentez, où il y a des enfants, et jugez si on ne peut pas mal augurer de vos rapports avec la mère; prenez garde que dans aucun cas on ne puisse former quelques injurieux soupçons sur une femme honnête que vous compromettriez sans le vouloir.

Vous avez vu passer le carnaval et arriver le carême comme un repos pour tout le monde.

Vous avez sans doute remarqué le mercredi des cendres avec ces figures pâles et défaites, ces yeux morts, ces visages tirés, et tous ces viveurs et viveuses (}e bas étage rapportant les costumes dans lesquels ils ont eu tant de satisfaction, et qui sont aussi fanés que leur personne. Vous les avez vus aussi reprenant chez le costumier l'argent qu'ils avaient déposé, et qui ne suffira pas pour, payer les dettes de la toilette et des plaisirs de l'hiver.

Avez-vous remarqué également ceux qui s'en vont tristement retirer du Mont-de-Piété ce qu'ils avaient mis en gage... même la couverture de leur lit, pour aller ff amuser au bal masqué de l'Opéra ? stultas homimm mentes î

N'ayant pas la puissance de vous montrer à nu tous les secrets, toutes les passions de la vie où vous allez entrer, je vous présente Fesquisse des principaux enseignements; c'est à votre observation et à votre jugement à faire le reste. Seulement ayez toujours à la pensée qu'il n'y a que les insensés qui convertissent Paris en tonneau des Danaïdes pour y jeter leur fortune , ou pour y répandre, étourdiment toutes les fleurs et les illusions de la jeunesse, tous les fruits de l'âge mûr et toutes les faiblesses de la caducité. Méfiez-vous des gens qui riront de votre retenue et de vos croyances, qui voudront ternir la chasteté de votre cœur et fausser votre intelligence; ne croyez pas, comme eux, que vivre, c'est mer la vie.

Enfin, ne soyez pas trop habile, mais évitez d'être dupe. N'ayez jamais assez d'esprit pour manquer de cœur, mais- ayez assez de cœur sans manquer d'esprit.

A propos de ce jour mépfiorable qui sépare deux années, je voudrais bien vous donner une naïve et charmante élégie de Tennyson, qui me laisse le regret de rendre par des à-peu-près une pièce si originale et si peu connue :

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