LES PROMENADES DE' PARIS ET DES ENVIRONS
Il y a à Paris une foule de promeneurs oisifs, classe heureuse aux yeux de tous ceux qui les voient passer dans leur rapide voiture ou sur leur cheval pur sang. Depuis les fashwnables demi-monde des boulevards jusqu'aux fashionables sérieux des champs Élysées et du bois de Boulogne, il semble à la multitude que certains êtres privilégiés n'ont d'autre occupation que celle de se montrer assis le long des contre-allées des champs Élysées, ou à cheval au bois, ou dans de bonnes voitures, fumant de blonds cigares de la Havane.
On se tromperait si on prenait au pied de la lettre tous ces airs vainqueurs, tous ces sourires de la fashion qui pose et qui passe.
Tous ces saints de la main, qui remplacent nos
anciens saints plus polis, tous œs airs importants, toutes ces supériorités affectées, toutes ces façons de calife de Bagdad, sont encore de convention, comme les dédains dont je vous parlais dans Tun des précédents chapitres.
Gela ne frappe, cela ne cause Tadmiration que de quelques provinciaux, ou de quelques innocents étrangers aux habitudes de ce monde de la fashion, qui aimerait mieux ne pas se montrer que de ne pas paraître avec un ridicule.
Sachez donc, pour votre gouverne, qu'il y a de certaines heures et de certains lieux où les fashionables doivent être vus, mais vus sous forme de pachas d'Opéra; car, si c'était comme le commun des martyrs, cela serait pitoyable, et leurs amis diraient qu'ils ne sont pas chics.
Si vous me demandez le motif qui conduitia bonne compagnie aux champs Élysées et au beis, je vous répondrai qu'il y a plusieurs raisons : l"» l'hygiène, 2"* la curiosité, d"" le plaisir de voir, 4"» le plaisir de montrer sa toilette, et puis enfin la réelle et magique beauté du bois de Boulogne, dont les champs Élysées pourraient devenir une magnifique préface, un délicieux avant-goût, si l'idée encroûtée de la ville de Paris ne persistait pas à maintenir les quinconces dans les parties latérales de la grande avenue.
On s'est moqué des petits corso italiens, d'où Ton
de; L'Cl£6ANCE en public. 319
ne peut s'écarter sans manquer à Fusage de la sirgnoria. Mais nos champs Ëlysées, l'avenue deFImpératrice, le bois de Boulogne, c'est le corso pan" sien; seulement il est en rapport avec la splendeur actuelle de Paris et prouve une fois de plus que la volonté d'un seul homme en France a une puissance créatrice immense! Elle devient un bienfait quand elle est comme aujourd'hui civilisatrice, quand tout concourt au bien, à l'aisance, au confort et aux plaisirs de tous.
On me dira peut-être que ces plaisirs qui semblent privilégiés ne sont pas pour une classa privin légiée : c'est bien ainsi que je l'entends.
Les boulevards, les champs Élysées, le bois de Boulogne, Saint-Cloud, Châville, Ville-d'Avray, Saint-Germain, Asnières, etc., toutes nos promenades, enfin, sont à tout le monde.
Thierry écrivait un jour : « Le tiers état n'est pas une nouvelle classe aristocratique, comme quelquesuns l'ont pensé; le tiers état actuel, c'est t(m le monde. ^
Gda rappelle cet ancien dialogue de Siéyès, sous forme de questions :
« Qu'^t-ce que le tiers état?
— Tout.
— Qu'a-t-il été jusqu'à présent, dans Tordre politique ?
— Rien.
— Que demande-t-il?
— A être quelque chose. »
Cette place au soleil, il Fa prise, et, dans la transformation de la société française, il est devenu ce qu'il est aujourd'hui, tout le monde, puisqu'il n'y a plus de classe privilégiée.
Autrefois les promenades des grands seigneurs et des gens très-riches s'étendaient plus loin et s'éparpillaient à Marly, à Lucienne, à Bellevue, dans les larges carrefours du bois de Meudon, au milieu des bruyères roses de Pleury. On allait aussi à Versailles, aux deux Trianons, etc.
Un jour Louis XV, qui voulait rapprocher le duc de Ghoiseul et ses amis de Mme du Barry, invita à une grande promenade qui devait se terminer par une fête à Bellevue.
On se promena par une magnifique journée dans les bois de Meudon; mais les partisans de M. de Ghoiseul étaient d'un côté et ceux de la comtesse de l'autre, stratégie digne d'une scène de Molière.
La politesse française forçait à être convenable; aussi, lorsqu'on se rencontrait, on se saluait, on parlait de la beauté du temps, du charme de la campagne, on ramassait même quelques petites fleurs des bois, on dissertait poliment sur la préférence à donner aux produits spontanés de la nature, et non aux
fleurs façonnées par la main de l'homme, sur les premiers sourires du printemps, sur toutes ces bandes joyeuses qui venaient là courir sur les pelouses ou s'éparpiller dans les allées silencieuses pour voir le gazon pousser, la feuille s'étendre, les fleurs s'épanouir !
M. de Ghôiseul disait en riant que les pentes et contré-pentes de Meudon et de Fleury avaient la physionomie hypocrite d'une .petite Suisse.... de contrebande. .
La comtesse disait en soupirant :
primavera, gioventù deir anno , Gioventù , primavera délia vita 1
Puis on se séparait en ayant l'air d'ajouter comme post-scriptum : « La suite à la première violette. »
Le cérémonial cessait là.
Le soir arriva; Louis XV conservait encore quelques espérances d'union; il réunit dans un splendide souper les parties belligérantes. On y fut d'une grâce et d'une politesse charmantes, mais ce rapprochement d'une journée et d'une nuit ne fut point un traité de paix.
Ghôiseul resta le lendemain ce qu'il avait été, inflexible dans son éloignement pour Mme du Barry.
Pour la consoler, le roi lui donna quelques jours après le pavillon de Lucienne.. .. La magniflque ten-
dresse de Louis XIV pour Mlle de La Vallière put créer Versailles; l'amour fané et mesquin de Louis XV éleva le pavillon de Lucienne. « Versailles, dit avec son parfait esprit M. Paulin Li« mayrac, est grand comme un sentiment, Lucienne petit comme un caprice. »
Aujourd'hui, tout le monde a le parc de VersaiUes, la terrasse et la forêt de Saint-Germain, les bois de Heudon à sa disposition. Aujourd'hui, chacun veut vivre à l'aise, indépendant, libre et égal à tout le monde devant le plaisir, parce qu'il l'est devant la loi; aussi chacun marche dans sa voie vers les destinées qu'il préfère : les uns vers les plaisirs matériels, d'autres vers les jouissances de l'amour-propre, un bon nombre vers la gloire; les plus sages vers le bonheur, n y a foule partout; c'est à vous à prendre le chemin où vous rencoû* trerez le moins d'obstacles , et toujours' où vous trouverez la meilleure compagnie.
Les visites faites à Paris par les tètes couronnées, et récemment par la reine d'Angleterre, le grandduc Constantin et S. H. le roi de Bavière, qui a particulièrement l'aptitude et le goût le plus s.r pour les grandes et belles choses, ont démontré que les étrangers illustres ou de distinction qui passent ou qui séjournent quelque temps à Paris ont le désir de connaître non-seulement les inrincipaux
établissements, les monuments, les curiosités, les fabriques des Gobelins, des porcelaines de Sèvres , le palais des Beaux-Arts , etc. , etc. , mais aussi les palais , les châteaux , les promenades élégantes et aristocratiques des environs de Paris.
Quand ces excursions pittoresques et historiques sont arrêtées, on choisit de beaux jours et Ton se dirige alors vers Ermenonville , où j'ai passé de si bons moments avec la famille du comte Stanis-* las de Oirardin, l'ancien préfet de la Seine- Inférieure , l'aimable propriétaire et l'excellent ami.... Là on va voir l'île des Peupliers, le tombeau de Jean- Jacques , la tour de Gabrielle, le Désert, que ne dédaignèrent point de visiter le roi de Suède et Joseph IL
Puis Mortefontaine, créé par Le Pelletier de Mor«* tefontaine; où la paix de Vautre monde fut signée, où je passai de longues et douces heures avec la reine douairière de Suède, sa sœur, et sa nièce Juliette, morte, hélas! trop jeune pour ses amis 1.... Là on visite la vallée des Tombeaux, les tourelles, de la sommité desquelles on voit le clocher de Senlis! Puis les ruines, les rochers, et Ton est saisi (en débouchant de la maison du garde) de l'aspect grandiose et majestueux du Lac, que nous avons tant de fois sillonné, en chantant
le soir, par une lune à demi voilée, notre air vénitien : « pescatar deC onda. »
Puis on va aux courses dala Marche et de Chantilly.... C'est à Chantilly qu'on voit la maison de la reine Blanche y vis-à-vis les quatre étangs de Cimmette.... Royale solitude où la mère de saint Louis a peut-être commencé un rêve poétique avec l'intelligent comte Thiébault de Champagne!...
Allez-y avec le tumulte des courses; moi, j'y suis allé seul, par une journée de printmps.... à l'époque où il y avait encore des printemps! Je me suis assis sur la verdure devant ce château royal, devenu un rendez-vous de course.... Ty ai vécu tout le jour de vrai lait et de pain bis.... et j'ai songé à cette ancienne splendeur de Chantilly enviée par Louis XIV /...Tous ces rois, toutes ces reines, toutes ces gloires, toutes ces pompes, tous ces bonheurs, où sont-ils?... Et ce splendide tombeau de Montmorency sculpté par Jean Goujon, et apporté ici d'Écouen, où le voit-on?... Et le dernier des Condé, l'héritier du vainqueur de Rocroy, suspendu à l'espagnolette de sa chambre de Saint-Leu.... qui pense à lui?... Et les pagodes, les ponts chinois, les grottes, les arbres centenaires.... et les pompes des grandes chasses royales?... Et le palais de marbre où Louis XVI, après son mariage, vint souper au son de cent instruments, et à la clarté
de dix mille bougies ! où tout cela est-il ?. . . Tout est muet; tout est poussière, tout est mort!... Ah retournons à Paris, à la vie!...
Si vous allez à Chambord où sont aussi les grands souvenirs du passé, ce château de François I" donné au maréchal de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, vous verrez les plafonds dorés dignes des Tuileries, d3 Thôtel de ville, de Versailles, de Saint-Cloud, de Fontainebleau et de Compiègne. Rappelez-vous que c'est à Chambord que François !•' reçut Charles-Quint.
A tous ces chefs-d'œuvre de Primatice , ajoutez les dômes, les donjons, les tourelles, les terrasses, les galeries, les colonnes sculptées, les cariatides bizarres, et vous aurez une idée de tous ces miracles d'invention et d'exécution de Jean Cousin, de Jean Goujon et de Pierre Bontemps; puis vous monterez sur la grande tour qui domine là en reine et paraît défier les flèches hardies du château de Blois.... Là enfin vous direz : Sic transit gloria mundiî
Mais revenez , studieux étrangers, ou Français, qui ignoriez tant de belles choses, revenez à cette grande artère du monde entier. Paris souriant vous attend, vous ouvre les bras. Venez vous reposer de vos admirations pour en éprouver de nouvelles, et, dans chacune des voies où votre pensée,
326 LA VIE ËLEGAMTë 4 PARIS.
votre intérêt, vos goûts ou votre cœur vous conduiront , songez à rechercher toujours I4 bonpe compagnie, et particulièrement les geps 4e i^cpur et d'intelligence; d'autres vous diraient peut-être les gms à argent ; je ne vous en empêche p'Hs, m^is je n'ai jamais rei^contré le bonheur se faisant pes^r et acheter.... La Califorme et F Australie i^'y suffiraient pas....
On raconte que Le Nôtre, ce génie créateur gui embellit les Tuileries, qui fit la terrasse de Saint- Germain, les boulingrins du grand Trianon, les; portiques de Marly, les promeuades 4^ Meudon, les parterres de Versailles et le bijou rêveur du Petit- Trianon, fit aussi son voyage m Italie. InqocpntXl voulut le voir et lui demander quelques avis ppur ses palais et jardins. Après une longue s^u4ience, où il fut beaucoup parlé 4P I^ouis XIY, le pape demanda k Le Nûtre ce qu'il pou^i'^it lui douter pqur lui être agréable»
n npnnez-^moi de? p^s«oui?, lui dit le naïf vieillard; c'est le stimulant sans lequel on ne peut feur^ de grandes choses I «
Je ne demande pas pour mon compte cette flamme qui éclaire le génie; mais s'il était au pouvoir d'un être humain de me donner du temps, je le payerais au poids de l'or : car tout ce qui nous arrive, tout ce que nous faisons h Paris, plaisirs,
peines, travail, tout ce qui advient enfin, s'expédie en courant!... Vous devez en savoir quelque chose par la précipitation de ce livre , fait aussi en courant et au milieu de bien d'autres préocupations ! Au reste, le temps manque à tout ce qui agit, à tout ce qui pense, à tous ceux qui l'emploient; il manque même à ceux qui le perdent! Ce demain, auquel on remet tant de choses, passe inaperçu et exerce sur nous ses ravages comme sur les sociétés humaines. Ce demain amènera une journée sur une autre, jusqu'à la dernière qui est fixée pour nous ! . . . Alors seulement nous nous apercevrons qu'il nous restait encore bien des choses à faire!... Mais nous saurons aussi, comme consolation, que c'est le moment où l'envie, la jalousie, les inimitiés cessent.
Aussi, croyez-moi, tout en jouissant des avantages de votre fortune, des plaisirs que le monde vous présente, faites peu de bruit, parlez bas, et ne dites pas : c Je suis heureux!... > Le destin en prend de l'humeur et s'en venge.