De Jean dft Meung
jugerrhomme que par luy mesme, non par ses atours. » Tout cela est fort bien, et peut-être même très-philosophique; mais les aUmrs^ si atours il y a, font le même effet chez les sauvages que chez les peuples civilisés. Les Esquimaux même se parent de verroterie.
Et d'abord, pour commencer par le costume officiel, il faut, dans notre société française, que tout ce qui est fonctionnaire ait un signe représentatif de son caractère, de sa valeur, comme distinction publique. Il est naturel également que la différence des emplois se traduise par la différence des habits. Le costume donne à l'autorité une espèce de prestige qui lui prête une gravité nécessaire , et contribue puissamment à la faire respecter. Ainsi le costume officiel établit une distinction nette, précise, entre l'homme public et l'homme privé.
On pourrait paraphraser ce vers si connu , et dire :
Le costume n*est pas ce qu'un vain peuple pense 1
Le costume, de même que YÉtiquetu, dont je parlerai, détermine aussi l'ordre des préséances dans les cérémonies publiques. M. de Breteuil a dit que de toutes ces distinctions, de toutes ces nuances, on pourrait faire « une science symbolique et
héraldique qui parlerait aux sens, à la raison, et à Fimagination. »
Je me rappelle ce que me racontait dernièrement à Florence liady S.... L.... relativement aux préséances, qui en Angleterre surtout ont de l'importance. Deux jeunes et charmantes misses entraient ensemble chez la reine, quand tout à coup Tune d'elles tire l'autre par la robe, et lui dit : « Que faites-vous, miss Lennox ? Je suis des McUcolm*; j'ai le pas sur vous. »
L'empereur Napoléon !•', qui savait que les questions de forme ont souvent une grande portée, attachait au cérémonial , à Tétiquette, une assez grande importance.
n réglementait lui-même leurs formes, de la même main qui refaisait la carte d'Europe; aussi, le jour du sacre, tous les corps deFÉtat, défilant lentement devant FEmpereur, ofl5raient-ils une pompe remarquable.
Ce livre étant destiné à la généralité des gens du monde, je ne saurais m'appesantir plus longtemps sur ce qui concerne les fonctionnaires publics, qui ne sont dans la société française que des spécialités.
L'habillement de ville des hommes est connu de
1 • Du saog royal d'Ecosse.
tous, il ne s'agit que d'ouvrir les yeux. Ou. sait qu'il serait aussi ridicule de sortir le matin en habit, que d'entrer dans un salon le soir en redingote ; de même qu'il serait extravagant à une femme de mettre des diamants le jour^ et un chapeau dana le monde le soir.
Il faut reconnaître, en général, combien est d^[riorable la toilette des hommes dans les grandes ou petites soirées. Ge malheureux costume noir, hstàk^ pantalon, gilet, car le gilet blanc n'est plus que pour certaines réunions, et plus particulièrement pour ceux qui ont des ordres français ou étrangers qu'on porte au cou ou en sautoir, tout ce triste wp-^ pareil, qui n'est interrompu que par la cravate blanche , tout ce presque dmUy brille peu au milieu des magnifiques salons de la belle duchesse de *** ou de la poétique marquise de ***. Notre costunie fait tache au miUeu des dentelles, des tulles, des fleurs, des diamants. Aussi aux bals de la cour, et aux bals, plus restreints, de la comtesse de ***, le coup d'œil devient-jl magique, par comparaison, en voyant les brillants uniformes françaifi ou étrangers.
Il faut subir notre costvme de ville du soir;, il est le résultat de bien des changements. U a été lui aussi, frappé par l'esprit de nivellement des révolutions, et ne diffère en rien , comme vous pouvez le
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voir JEtans un dîner, du costume du mattre d'hôtel qui-TOQS îseri à table.
Le sans-gêne que toute notre société actuelle a adopté avec empressement nuit au coup d*œil et mftme à Fél^ance des [manières. Le baron Denon, directeur général des Musées sous Napoléon ?% me raeûntait avoir vu Dorât, ce type de la vie frivole, ce chantre des grâces^ au moment de sa mort, jouer encore le rôle d'homme du monde, avec les belles snodiettes de dentelles et les éclatants nœuds de TiâMUfô d^^ée, présents de cette comtesse Fanny de Beauhamais qui écrivait de si charmantes lettres k Beaumarchais , et que Mme Le Brun accusait < de faire son visage et de ne pas faire ses
IfBTS*. »
Cependant, et malgré tout, l'homme, quant à la forme, peut valoir par ses habits; mais il ne vaut, «ufond, que par lui-même. Il doit se recommander par son esprit et non par sa toilette, par ses aptitudes et non par le prix de ses vêtements.
La tenue, qui est l'aisance dans les manières; le son de la voix, qui s'allie si bien à la pureté du langs^e; la sobriété des gestes en parlant, suffisent
1. Dotât, en apparence si frWole, était miné par une souffrance morale. Sous son fard , ses vêtements de soie , ses den- ^Ueset sa fausse gaieté, il mourait à petit feu dans une douleur Mcrète, 440 ans (le 29 aTril 1780), un vendredi; dies Vmerist
souvent pour classer presque à l'instant dansiun salon le nouveau venu : il est d'ores et déjà rangé parmi les gens de bonne compagnie.
Ne montrez pas trop d'amour-propre si vous êtes mieux mis qu'un autre. Il y a des gens insupportables qui posent pour se faire voir, comme d'autres pour se faire écouter, et qui finissent par se croire au-dessus de tout.
Oubliez votre mise et presqvs votre esprit partout où vous irez, excepté dans les salons où l'on cause. Parlez aux autres de ce qui les intéresse; faites-les valoir, tout en évitant l'adulation; rendez-les contents d'eux-mêmes : ils le seront bientôt de vous. Enfin représentez-vous des salons où l'on évite de s'offenser, où l'on cherche à s'être mutuellement agréable; vous aurez l'image de la bonne compagnie dans le monde.
La mode étant mobile, comme la fantaisie, je n'ai point à vous prescrire ici la coupe des vêtements des hommes, et encore moins la forme de ceux des femmes. Pour ce dernier article, une femme du goût le plus irréprochable devrait se charger de diriger son sexe; mais il n'en est point ainsi. Excepté pour la mode des jupons-ballons, qu'on dit avoir été donnée par l'impératrice Eugénie, le reste vient au hasard et par la fantaisie des couturières. Le temps est passé où la du-
I>E L'ËLÉGANGE PERSONNELLE. 37
chesse de Duras disait : « La dernière personne que je consulterai pour ma toilette, c'est ma couturière. »
Quant aux formules de La Rochefoucauld, de Balzac, d'Alphonse Karr et autres esprits supérieurs, ce sont des généralités dont quelques-unes seulement doivent être retenues pour servir de jalons aux deux sexes.
Il est naturel qu'un homme du monde soit mieux mis, soit plus élégant de forme et de manières, qu'il ait même plus d'éclat et de succès , à moyens égaux, qu'un autre homme qui habiterait la province. L'habitant de Paris est sans cesse en contact avec tout ce qu'il y a de plus instruit, de plus spirituel, de plus élégant, de plus littéraire, de plus ailistique, de plus poli en Europe. Rendant continuellement une espèce de culte à la bonne compagnie, aux plus hautes intelligences du monde entier, dont Paris est le centre, il est évidemment façonné à toutes les grandes existences, à toutes les pensées d'élite, comme à toutes les gracieuses futilités des gens comme il faut.
J'en reviens aux formules ou aphorismes des auteurs que j'ai cités. Écoutez-les: «La brute se couvre, le riche ou le sot se pare^ l'homme intelligent et coavenable s'habille. »
c La toilette ne doit jamais être du luxe. >
38 LA VIE ËLfiGAKTfi A PA&IS.
« La loiktte ne oonsîsteftB tait Auf» le 4Me* ment ipie dans mie o»tune manièpe^e le^ditâr.»
Et ceci plus particulièrement pour tcrtaittes femmes :
c T<mt ce <pii vise à l^et est 4e msams goâSt; si tout le monde tois regarde, c*est que y ma i^t^tgs pas mise cowoenahiemtni ; tovs êles o« trop paffée^ ou trop recherchée, ou ornée à V effet. »
kn reste, je l'ai d^ indiqué, la duchesse du faubourg Saint^Germain, les grandes dames da faubourg Saint-HoQoré et mainteiant des Câiamps- Élysées, où habite le meilleur inonde, sont d» types à connattre et à imiter, sdt dans leurs baùÂtodes de saloi», soit dans leur vie de cfaâleaii. Ces femmes distinguées y parassent a^ec les 'élégances de la mode, mais sans eiagérati<m, isans les grands effets surtout de dames ou de^dmioîsiiltes qui n^appartiennent qu'au demi-^monde, i>u ^qui sont pins ibas encore.
Dims les rapports intimes avec les femmofs coanme il faut, vous remarquerez même qu'elles sont d'uae simplicité telle, que le petit monde ne ia £(»xipEen- 4raitpas.
n y a des lois secrètes dont les femmes de la haute aristocratie gardent les mystères.... dl^faot pouvoir vivre dans l'intimité d'une très^gtande dame qui a : cent mille écus de diasmicits qu'elle
DE i/tliÉGAil€£ P£RS01fN£LL£. 39
m iMNnle que deux ou troÎA Sois dans rannée , ^oi A 4(wte8 ias defttftllflft du vieux ismps, taules les flâeiBca du jaouTeui, et qui ne «'ito^itie que par extra, pour comprendre ce que la simplicité a de cbannes.
Si mus .fiuiirez oette grande dame ïété^ vous 4a «nanez pmrterà la OHipugne des r/^buAk unie qui M tontàia^dr!
4î'fiit à confondffe les maiypises de ia rue du fldder, Jes kdy Laiva...^ et autres, de Ja rue Xailboiit» et les lorettes du quartier Breda.
Conmie il arrive à Paris, par tous nos .chemins dafer, iMsauûoui) de femmes lionuétes de la province, il faut pourtant les prévenir que, lorsqu'elles uûrrcmtlesJMduleyards pour leurs emplettes, lorsqu'elles iront aux Champs-Elysées et au Bois pour leurs plaisirs^ eUes pourront rcuacontrer des femmes if&âemes et des femmes n^i ae prennent pas k peine de le paraître. Il est du devoir de chacun de . ks prémunor contre quelque erreur, de leur faire eiMmaltre que tout ce qu'elles rencontreront à ioi^ l^ies txteniriques^ k ^coukurs vc^'nUs^ à regards assufés, n'est pas de iwnne coBaq[)a^ie.
n faut leur dire également que, si elles rencon* trcf^ aax Cbamps-Éljrsées ou au Boû^ des dames IMiréR, étailuBS sur les coussins de leior Vi^oria^ «henâiaot tel iMHnmes d'un vainsouriant, Bogardani
avec impudence les femmes honnêtes qui sont dans leur calèche moins rapide, ou dans leur modeste coupé, ces dames à effet sont tout simplement des lorettes.
Peut-être, si je réservais un chapitre aux femmes comme il faut, entrerais-je au fond de bien des choses qui pourraient racheter leur stérilité conome forme par leur utilité comme fond. Mais le terrain brûlant des petites vanités, qui poussent à dépasser la ligne des simples coquetteries tolérées, me pa* ratt si dangereux, que je crains de toucher à des questions aussi délicates.
Vous n'avez pas de présomption, n'est-ce pas? tant mieux.
Vous êtes docile à ce que l'on vous dit pour votre bien ? c'est parfait. ^
Eh bien, sachez que le désir seul de votre part, l'envie d'être en tout convenable, fera plus que tout ce que je pourrais vous dire.
Si, au reste, vous aviez moins de condescendance pour le moraliste direct que pour les leçons qui vous arriveront par le hasard, je vous cir terai quelques lignes qui me semblent assez à propos :
< L'une des plaies les plus profondes de notre temps, c'est le besoin immodéré du luxe. Né des fantaisies de Tesprit et des entraînements de la
D£ L'ËLÉGANCE PERSONNELLE. ki
vanité 9 ce besoin factice pousse à courir les chances aventureuses de spéculations effrénées pour se procurer des ressources extraordinaires en rapport avec les folles dépenses.
« Le grand mal de cette excessive surexcitation d'appétits tout matériels, de ce jeu de passions égoïstes et vulgaires, c'est qu'il détend les ressorts moraux de la société. »
Je ne saurais mieux terminer ces conseils qu'en donnant ici , à ceux de mes lecteurs qui n'ont pas de règles générales de conduite, un passage du deuxième volume des Réflexions morales de mon excellent ami le vicomte de La Tour du Pin-Chambly:
«r J'ai élevé un homme, dit-il, et cet homme était mon fils ; toutes mes recommandations se sont bornées à lui dire : « Sois droit et adroit, sois élé- « gant et simple. Si tu n'es que droit, tu seras dupe; « si tu n'es qu'adroit , tu seras faux ; si tu n'es « qu'élégant, tu seras fat; si tu n'es que simple, « tu seras niais. Être droit et adroit quant au • fond, être élégant et simple quant à la forme, « voilà ce qu'il faut pour être bien ; et ce bim , je « veux qu'il te soit propre. »
«t Et heureusement je semais en bonne terre, et mes paroles n'ont pas été pei'dues, et elles ont produit; et ce fils m'a fait honneur. »
4f LA VIE fltfCAfVTB k PMfaftlS.
Vkites de même, ara» , et que SIeir asssr ymm protège.
La tenue, autrement dit le manrtiem, dbitiKturellement suivre la toilette et précéder rétî^qmtte. Pour se tenir et se contenir dans le mûnëe, 3 faut du taet et du coup d'ceit, il faut tût et écouter.
n y a surtout de mauvaises taabîtvdesr' q«s le» gens mal élevés ou communs laissent facvtemtnt apercevoir et qui servent aux nouveauc venus pour s'en préserver.
n ne s*agit que de se rencontrer une fais avee M. ***, pour s'apercevoir que c'est un mana&t nouvellement enrichi : il vous frappera sur répande^ il vous appellera mon cher^ se renversera sur son fkuteuil en jouant avec les brdoques de sa chaîne de HKHitre, dira : Mes voitures, mes chevaux, wè» livrée, etc., etc.
Ceci est plus rare, c^est un ai^oeat; its ont ordi-» nairement un parfïiit sentiment des convaionses. Voye» ce M. ***; malgré tout son talent, il est jouenv et plaide contre le jeu, il commet Tadukèreet déimd les maris malheureux, il.... ]yfeds ce n'est pas de cela qu'il s'agit , c'est de son manque de teana que je voulais vous parier. Eh U», il sfacikame àr vous tirer par la boutmnîère, à vous mettre, le» mains sur les épaules, ou à voi» raconta* se»
Dfi L*]||«Ë6AMCS FBaSOKIfELLE. 43
espèrtnee^r polîtiçiQS.» oo-ses demâères aiSnres au Palais.
lia géinénd ***r Ueasé dan^ quelques -u&s de 99^ rapports at^c un certain ayocal» s'en vengeait m. lea aÉtai^ant tous! Ce qm. n*e9t ni juste ni logique. « Lea aracatst écrivait*il sous Louis^Philippe; iiancms font rhoaaeur dféire dépatési» mi- Biiteea. dîrecteiars,. académieiens, le monde leur inparàent. Je voas dis, moi, que le monde régu^ lier, le monde de l'ordre, le moide hiérarchique, s'hn Ta pouravmr proAiit trop d'avocats. L'avocat! QO'S^est que le bruit, la parole, l'agitation, le peradûxe. Il défend ou atlaK[uel6 pour et le contre, il i»iiFpei toutes les places, il blâme tous les pouvoirs.; il bouleverse tout. »
Parmi les importants insupportables, voyez ce d^uté tout étonné,, tout joyeux de s^ dix mille finiKs de rcisie, qui, rma rencoi^rant,. ne pourra s'eeofiècher de v^nta parler de ses trois^sùc^ et qui, voulant sanctionner de son vote afflrmatif ce que voQ&aur» dit sur l'industrie des betteraves deve- B»fis sucre et des pommes de terre devenues fécule^ vous appliquera un coup sur l'épaule, comme marqpie. da satislactioa et de supériorité..,.
Oq se rappelle cet homme d'État d*un esprit si éclatant et d'un talent si remarquable qui^ dans ses allures. EeuckB et sans gimj s'oubha jusqu'à frapper
sur le ventre d'un ambassadeur étranger, qui était en outre un grand seigneur.
Lorsque l'on fut raconter la vulgarité de cette action* au maréchal ***, il qualifia le ministre d'un sobriquet non moins vulgaire que l'action du ministre. Vous en conclurez qu'avec les moyens si remarquables que la nature avait mis dans ces deux hommes, et l'emploi si habile de leurs facultés dans des carrières différentes, ils n'en étaient pas moins tous deux très-impolis.
Dans les Scènes de la vie du grand monde de miss Edgeworth*, on trouve des gens haut placés (que la partialité anglaise va toujours chercher en Irlande) qui ont de mauvaises manières et parlent un horrible anglais ; ce que la haute fashion appelle le pur cockney *.
Mais l'auteur écrit un roman.... tandis que je cherche ici à donner exactement ce qui se fait dans ce qu'on appelle le monde de la bonne compagnie parisienne.
Dans la ligne d'impartialité où j'aime à me placer, je ne borne pas mes citations aux deux cOèbrespar--
1. On disait môme, à cette époque, qu'elle avait eu une fâcheuse influence sur les rapports de la France et de l'Angleterre. *