CHAPITRE XII
core plus éloigné qu'auparavant et, tout en redoublant de politesse, les maudits Arabes rient dans leur barbe de la mésintelligence qu*ils ont su fomenter. Leur dupe patiente est l'hôte, pourtant recommandé, du Suzerain de Zanzibar.
Sur quatre Belges, nous sommes trois Flamands, MM. Popelin, Van den Heuvel et moi. Aussi n' avons-nous pas manqué d'échanger nos impressions dans les dialectes de Bruxelles, de Diest ef d'Anvers.
Diner excellent et pour la plus grande partie européen. A une julienne exquise, succède un succulent roaslbeef aux champignons, accompagné do bananes vertes bouillies qui rappellent la pomme de terre à s'y méprendre. Un poulet au riz et au carry complète dignement le banquet. Pour dessert, c'est encore la banane, ce fruit providentiel des régions équatoriales qui en fournit les éléments. Mais ce qui nous charme par dessus tout, c'est un pain rond de froment, forme belge, levé au moyen de Pombé. Nous le découpons en fines tartines, et quoique le beurre, dû à la fabrication de notre amphitryon, soit xm peu rance, nous nous régalons comme des dieux. En effet, depuis Bruxelles, le pain nous avait fait complètement défaut ! Il faut avoir passé par de longs mois de privations et de cuisine nègre pour apprécier notre bonheuf .
Nous restons toute la journée à Kouyara, et la nuit est tombée lorsque nous regagnons .notre caserne triste et maussade. M. de Leu ne va guèrcs mieux. La fièvre ne Ta pas quitté un seul instant. Pas plus que lui, nous ne formons l'œil, mis à la torture par les tiques et les moustiques.
— Le lendemain, il s'agit de rendre visite aux autorités locales, déplaisante et fastidieuse corvée à laquelle M. Van den Heuvel nous a préparés. Nous nous réunissons chez lui pour nous diriger en corps^vers l'habitation de Scheikbin Nassib, Ton de ses mystificateurs officiels. Du plus loin qu'il nous aperçoit, le rusé fonctionnaire se porte à notre rencontre, avec les démonstrations de la plus exquise politesse. Nous voyons en lui un homme d'une taille élevée, coiffé <run turban de couleur, la barbe déjà grise et offrant quelque chose du type juif, fait de madrerie, cachée sous ime apparence niaise. Vraie physionomie de tartufe , capable de rire
d'un côté et de pleurer de l'autre, comme le croque-mort fantaisiste de mon ami le sculpteur Jef Lambeaux.
ScheikbinNassib nous accoste en multipliantles Yambo^yambo sana, 5ami (salut, salut encore, encore I ) auxquels nous répondons sur le même ton. Le vieux diable nous comble de prévenances. Il nous invite à entrer dans sontembé, à large véranda ombragée de manguiers et de sycomores, derrière lequel s'étendent de riches bananeraies. Aussitôt la table se couvre de mets nombreux et succulents : viandes froides, volailles flanquées de force pâtisseries et de confitures variées. Pour la première fois il nous faut manger sans fourchettes. Notre hôte, d'ailleurs, nous tient compagnie, afin de nous prouver, probablement, qu'il n'a pas l'intention de nous empoisonner, petit moyen aussi en honneur, paraît-il, dans ces parages qu'autrefois à la cour d'Alexandre VI. Le Scheik ne cesse de s^informer de notre santé et la moindre bouchée est coupée de Yambo, yambo, sana à n'en pas finir.
L'étiquette indigène, dont le docteur Van den Heuvel nous a prévenus, exige que l'on couronne le repas en rotant copieusement et en s'écriant Kéfaleik / Elhamdoul Blahi / Dien soit loué I — Mais nous nous montrons assez novices dans ce témoignage de bonne digestion, représentant ici le minimum des convenances.
La collation terminée, le Scheik nous engage vivement à aller voir sans tarder, son frère^le Gouverneur Abdallah, établi dans le Kouikourou, résidence du Sultan Séki. En prenant congé, nous admirons les magnifiques plantations de bananes, entretenues par de nombreux esclaves, et les riches troupeaux, groupés autour des puits creusés aux confins du bourg, comme dans tout l'Ou-Nyaniembé. C'est un puissant seigneur que [Scheik bin Nassib et qui s'entend à soigner ses intérêts,
La route escalade une crête de montagnes dominant le Kouikourou dont l'aspect ne s'écarte guère de celui des autres Bornas du territoire.
Quoique la présence de voyageurs blancs soit toujours un sujet d'étonnement pour les indigènes, ces derniers affectent sur notre passage une contenance impassible. L'enceinte du village est décorée, comme partout en Afrique, de crânes humains ou d'animaux.