‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 117 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Lorsqu'un homme de ce caractère et de cette intrépidité agite froidement et prévoit l'éventualité d'une mort prochaine, il n'y a pas un instant à perdre. Le capitaine Ramaeckers partira immédiatement^accompagné seulement de quatre hommes, portant son litjles provisions indispensables et les objets de première nécessité. •

Les Askaris de M. Cambier n'ont mis que cinq jours à apporter sa lettre de Karéma jusqu'ici. Il en faudra sept à M. Ramaeckers pour faire le même trajet, et encore à condition de brûler des étapes de dix lieues. Pour nous, embarrassés d'hommes et de bagages, nous ne serons pas arrivés à destination avant la quinzaine. Roger, l'indomptable Roger, est à son tour épiH)uvé par la fièvre africaine. Sans cela, il n'aurait point laissé s'aventurer, seul, notre chef d'expédition qui, vers deux heures do l'après-midi, armé et équipé, reçoit avec émotion nos vœux ardents de célérité et de réussite.

Cette inquiétude nouvelle et cette séparation inattendue nous ont douloureusement impressionnés. Pauvre capitaine Cambier! Puisse-t-il faire mentir ses lugubres pronostics 1 Ne serait-il pas désespérant, après tant de dangers affrontés de part et d'autre, alors que quelques journées de marche nous séparent seulement, de le voir ravi en pleine carrière et en plein succès, à son héroïque mission? On ne se doute pas en Europe des prodiges de foi, de persévérance et d'habileté qu'il a dû déployer pour fonder, lui, premier envoyé de l'Association internationale Africaine, une station sur cette terre insatiable de victimes. Quelle effrayante dépense de forces physiques et morales ! Quelle abnégation et quelle résignation stoïque, en présence d'un trépas peut-être imminent! La mort ! Elle nous guette partout, elle plane sur tous dans ces régions meurtrières ! Elle frappe indistinctement les aînés, trempés par des années de luttes et de victoires quotidiennes, et. les jeunes, lançant au destin un orgueilleux défi. Nous l'avons laissée accroupie au chevet d'Armand de Leu, resté en arrière. Qui sait si nous ne la retrouverons pas triomphante sur le cadavre glacé de Cambier ?

Fénelon l'a dit : « Avant de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre, mais quand on y est, il ne reste plus qu'à le mépriser. »

Dimanche, 21 novembre. — Départ à G heures du matin. —

Le sol, plat jusqu'ici, descend brusquement. Vers 8 heures, nous dominons une immense étendue de terrains boisés, bornés à rOuest par une haute chaîne de montagnes.

Peu de temps après l'avoir gravie, nous campons près d'un étang situé un peu au delà du village de Mounié-Pambala dont , les habitations rustiques s'encaissent dans une dépression du coteau. L'eau, de teinte verdâtre et évidemment croupie, est mauvaise à boire. Point de vivres non plus. Les Rougas-Rougas de Mirambo et de Simba ont passé par ici. Des crânes blanchis, semés le long du chemin et tranchant sur le ton rouge fer du sol, attestent le carnage dont ces lieux désolés ont été le sanglant théâtre.

Nos porteurs font preuve d'assez bonne volonté. Le service, que nous avons exigé d'eux, jusqu'ici, n'est pas bien fatigant, du reste.

Gomme nous approchions du lieu fixé pour le campement, j'ai entendu soudain éclater des rires joyeux. Le motif de cette hilarité était une brave femme, nue comme Eve, à son premier péché, et balançant une paire de formidables mamelles, descendant, en sacs allongés^ jusqu'à mi-jambe. A chaque pas de l'imposante matrone, ces gênants appendices, repoussés par les genoux, floquaient avec une allure si bouffonne que nos Africains, habitués, cependant, à ces sortes de développements,

se tenaient les côtes. Il est de fait que, pendant mon séjour en Afrique,je n'ai jamais constaté pai*eil abus d'attributs maternels. Cependant, loin de sembler vexée de la stupéfaction qu'elle produisait dans nos rangs, l'émule perfectionnée de la Vénus hottentote se rengorgeait encore, si possible, et jetait sur nous des regards orgueilleux. Qui le croulait ? Aux rires a succédé bientôt chez mes hommes l'expression d'une admiration enthousiaste. En effet, toutes les déviations physiques, toutes les monstruosités exercent sur l'esprit des Africains un prestige bizarre, dont on pourrait, d'ailleurs, retrouver l'équivalent dans le culte superstitieux, voué naguère, et peut-être encore aujourd'hui, par les montagnards suisses et français, à leurs goitreux et à leurs crétins.

L'étape suivante s'annonce autrement longue et rude. Nous aurons à gravir la pente escarpée de la chaîne que nous aperce-

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