‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 119 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le Sultan est un petit homme, maigre et sec, aux cheveux déjà grisonnants. Rien en lui no décèle le guerrier que je m'attendais à voir. En dépit de son nom pompeux, c'est plutôt un renard cruel et rusé, ayant fait société avec Mirambo, le véritable Lion, pour avoir sa part de curée. L'œil, perçant et dur, est, chez lui, impénétrable et rien ne bouge dans ce visage de bronze, cuit au feu d'indomptables passions. Grand bjuveur de Pombé, Simba s'enivre quotidiennement aussitôt qu'il a expédié les affaires, p3u compliquées, du reste, do son gouvernement.

Le conseil vient sans doute de finir, car il est encore à jeun, à moins que, prévenu officiellement de notre approche, il n'ait tenu à conserver le plein usage de sa raison. Une demi-douzaine do chefs, on turban comme lui, ou la tùte découverte, l'entourent respectueusement. Ils portent le pagne et le manteau de couleur, taillés dans des étoffes de choix. La campagne doit avoir été brillante, car depuis les Nyamparas jusqu'aux plus humbles habitants du village, tous déploient un luxe en désaccord avec la simplicité des mœurs africaines. Seul, le Moinangou n'a rien changé à ses habitudes et à son costume. En apparence, il semble avoir cuvé depuis longtemps le vin du triomphe.

Simba nous aborde avec une sorte de cordialité et nous demande des nouvelles de Tabora. c Comment va son frère aîné Séki?... Et Abdallah bin Nassib? Est-il toujours aussi respecté et aussi craint ? >► Puis c'est du commerce d'ivoire et d'esclaves qu'il s'occupe, du mouvement des caravanes, etc. LeMoinangou parait parfaitement au courant de tout ce qui se passe dans le rayon avoisinant son territoire. Nous tendons avidement l'oreille pour saisir une parole au sujet du massacre de Mpimboué. Il nous eût été doux d'entendre de la part de Simba la moindre excuse ou tout au moins l'expression d'un regret quelconque. Mais pas une allusion, même discrète.

Ignore-t-il les liens sacrés qui. unissent tous les Européens enrôlés sous la bannière de l'Association Internationale Africains, ou bien, n3 se rendant pas bien compte de notre Œuvre, nous prend-il pour des voyageurs isolés, se dévouant à la seule science comme Speke, Grant et tous ceux qui nous ont précédés? Je serais tenté de croire qu'il sait parfaitement à quoi s'en tenir à cet égard. Nul embarras, d'ailleurs, devant le capitaine Popelin, qu'il reconnaît à merveille et qu'il s'étonne, avec une

naïveté trop complète, pour ne pas être feinte, de n'avoir pas revu depuis peu. Le malin compère voudrait savoir probablement par où notre ami a passé pour courir au s3cours de MM. Roger et Burdo, en détresse à Kisinndé.

Si nous n'en tirons rien, nous saurons observer, pour ce qui nous concerne, la même et diplomatique discrétion.

M. Ramaeckers est arrivé ici le soir même du jour oii il a pris congé de la caravane. Il a été reçu paille Moinangou, qui nous remet de sa part un billet, par lequel notre chef constate le bon accueil dont il a été favorisé. Non seulement il n'a pas eu de Hongo à payer, mais comme il n'avait avec lui que quatre hommes, la nourritui'e lui a été fournie gratuitement. Il a continué sa route dès le lendemain matin, après nous avoii' recommandé à l'allié do Mirambo.

Simba, comme Mirambo, a voulu devenir le frère de sang de M. Cambier, mais celui-ci, déjà médiocrement satisfait de sa première alliance, a trouvé le moyen d'éluder la proposition. C'est probablement par dépit de ce refus, que le vindicatif chef de rOu-Savira rançonna si durement notre prédécesseur lorsque, après la désertion presque générale de Mpouapoua, abandonné par 40 nouveaux Oua-Nyamouézis, le capitaine fut obligé de solliciter, de lui, l'envoi de porteurs supplémentaires.

Le goût prononcé de Simba pour le Pombé national ne le rend point injuste à l'égard de nos alcools européens. Sans croire se départir de sa dignité, il nous demande d'un air dégagé si nous n'aurions point une gorgée de brandy à lui offrir.

Nous lui en promettons une bouteille, en lui assurant que c'est tout ce qui nous reste, son frère Séki ayant épuisé notre cave pour se réchauffer.

— « Oh ! moi, dit-il, je n'ai pas besoin de ça. Tout au contraire, le brandy me rafraîchit. »

Au mot de brandy, les Nyamparas ont dressé l'oreille, mais ils en seront pour leur espoir déçu. Lorsque nous songeons que quelques-uns d'entre eux ont peut-être trempé dans le massacre de nos frères, nous regi'ettons que le sang innocent, versé par eux, ne les ait 2)as empoisonnés !

Page 1