CHAPITRE XIV
— Le lendemain, nous allons camper sur la lisière de la plaine marécageuse de Katavi (4 heures de marche dans la direction de rOuest-Sud-Ouest). Le pays, maintenant dans toute sa splendeur, nous a offert des tableaux variés à l'infini. C'est à l'ombre de deux sycomores, déjà parés de feuilles nouvelles, que nous établissons notre campement pour la nuit. Devant nous, à rOuest, s'étend la plaine inondée et striée de bandes jonchues, dont émergent quelques collines couronnées de tamariniers solitaires. Le gibier abonde. Aussi, Roger s'cst-il mis gaillardement en chasse. Moins d'una heure après, l'un de ses hommes revient avec la queue d'un bufiie, en témoignage des exploits de notre grand veneur. Vingt Askaris sont envoyés par nous pour rapporter les morceaux dépecés de l'animal. Sans s'en douter, Roger a fiait coup double en abattant une femelle près de mettro bas. Le veau est jugé digne de figurer sur notre table, ainsi que les filets intérieurs de madame sa mère dont la chair nous parait exquise. Nous faisons fête, surtout, à la tête du veau, accommodée à la vinaigrette.
Cette excellente aubaine a pour effet de ramener parmi nos hommes la joie et l'apaisement. 11 n'en faut pas davantage pour les rendre aussi dociles qu'ils étaient, auparavant, brouillons et volontaii*es. On les mène littéralement par l'estomac, et si nous avions eu toujours pareil gibier à leur abandonner, bien des désagréments nous animaient été épargnés. Les morceaux de choix prélevés pour notre consommation pei'sonnelle,le reste de la bête est remis aux diverses brigades qui se le partagent en tout« équité et procèdent immédiatement à leurs curieuses préparations culinaires. Quatre piquets, fichés en terre, supportent à hauteur d'un pied et demi, un grillage de bois vert sur lequel la viande, découpée en lanières de la longueur d'une coudée, est disposée perpendiculairement. Chaque brigade a son foyer particulier dont la flamme, soigneusement alimentée, pétille jusqu'à l'aube. Ainsi préservée pour longtemps de la décomposition, la chair à moitié carbonisée, est empaquetée et attachée extérieurement aux charges de nos hommes. Cela fait, toute la bande, cette fois de belle et vaillante humeur, s'engage dans la plaine inondée,pour disparaître bientôt entre les roseaux secoués par la brise matinale et dont s'élève un bruit rauque, rappelant à s'y méprendre le rugissement du lion.
La traversée dure 3 heures et s'opère avec assez de facilité,
la pluie n'ayant pas encore envahi complètement la Boga de Katavi. Puis le sol s'exhausse et la végétation, gonflée de sève, repai'aît verdoyante et lustrée. Nous passons entre deux chaînes de montagnes et allons camper à Ou-Goué, petit village fortifié, situé au bord d'une rivière qui se jette dans le Tanganika. La population de ce district use d'un système différent dans la disportion de ses moyens de défense. Un fossé extérieur, dont la terre remblayée forme rempart, entoure le Boma. Gomme dans les blockhaus suisses, une palissade d'un ou de deux mètres de )iauteur,à barres horizontales et à solides montants, couronne le parapet.
Quel contraste entre les deux saisons extrêmes, le Kipoi et la Massika! Tout était torréfié, aride, sans verdure. Mais, voilant le trop implacable azur, des nuages pressés roulent dans l'atmosphère rafraîchie. Leurs flancs,gonflés d'humides trésors, crèvent sur la terre aflfamée de pluie. Bientôt le sol fendillé s'amollit et se féconde. Quelques jours sufiîsent pour le transformer en vertes pelouses où les premières fleurs balancent coquettement leurs cassolettes. Les arbres se couvrent d'un tendre feuillage, tout semble renaître à la vie. C'est la saison oii nichent les oiseaux et oii ils se parent de plumes plus brillantes. Beaucoup, qui s'étaient tenus cachés au plus profond des bois, reparaissent friands de grain nouveau, de larves et de fruits. Et dans les marécages, dont la croûte sèche redevient vase et limon, le coassement dos batraciens donne une voix au paysage, jusquelà muet, de la jungle africaine.
Après avoir traversé la plaine d'Ou-Goué,oii abondent zèbres et girafes, — à la grande mortification do Roger, obligé de suivre passivement la caravane — nous dépassons une chaîne de montagnes, s'étendant Nord-Sud. — Nouvelle boga et nouvelle chaîne, parallèle à la première. Enfin nous débouchons dans la plaine de Katakoi, la plus riche, peut-être, en venaison qu'il y ait dans l'Afrique Orientale. Les orchidées de difféi^ents genres et les Uliacées jaunes et blanches, épanouies aux fi^aîches nappes de la Massika, embaument l'inmiense pelouse qui a succédé à l'aride bruyère d'il y a quelques jours à peine. Roger n'attend pas que nous ayons déplié nos tentes et le soir nous mangeons de sa châss3* ..:.»..