CHAPITRE XV a
encore masqué par un contrefort boisé, et nous nous mettons on mesure de l'atteindre sans plus tarder. Avec une impatience fébrile je descends la pente ardue qui doit nous conduire au gîte, et contourne le pied de la montagne. A cent mètres de distance, sur un tertre élevé d*une quinzaine de mètres au-dessus du niveau du Tanganika, la Station profile ses murs en adobes rejoiotoyées d*argile, et percés de meurtrières. La brise qui souffle du Lac fait flotter dans les airs la bannière bleue, étoilée d'or, de l'Association Internationale Africaine I
Dirai-je qu'en ce moment, j'ai senti dans mes yeux des larmes de joie et d'orgueil? Si une émotion est sainte et légitime, c'est à coup sûr celle provoquée par la vue du Drapeau, emblème de la Civilisation et de la Patrie, pour qui Ton a souffert, que Ton a juré de tenir haut et ferme dans la victoire comme dans le danger et auquel on a voué toutes les forces vives de son être, toutes les ardeurs de son dévouement et de sa foi I
Au centre et à l'angle de deux murs s'ouvre à deux ballants la porte principale. Nous gravissons le talus rocheux du tertre, pendant que le capitaine Ramaeckers s'avance avec empressement. Notre chef a trouvé M. Cambier bien malade. Mais la
joie immense de voir enfin des compatriotes — depuis 8 mois, pas un Européen n'avait mis le pied à Karéma — la décharge d'une responsabilité pleine d'appréhension et d'angoisses, ont suffi pour déterminer une réaction complète. L-appétit a reparu soudain, et avec l'appétit la santé. Mais il élait temps. Sans cette révolution, provoquée par des causes toutes morales, peutêtre n*eussions-nous plus trouvé en vie le rude pionnier dont nous avons mission de compléter l'œuvre grandiose.
— Tout est en branle pour nous recevoir. L'abbé Debaize, lors de son passage, a cédé au capitaine Cambier un orgue de Barbarie, objet d'admiration pour les indigènes. C'est aux sons de cet instrument, tant ridiculisé en Europe, que nous pénétrons dans notre nouvelle demeure. Un serviteur africain tourne avec délices la manivelle et, ma foi, nous sommes aussi ravis que luimême, do cette musique qui nous reporte on pleine civilisation! L'air breton qu'il joue a quelque ressemblance avec le chant populaire, dans le Tournaisis, des Chonq clotiers (les cinq clochers). Roger déclare que la meilleure fanfare du monde ne lui causerait pas plus de plaisir.
Examinons à loisir le bâtiment, construit avec l'aide de MM. Popelin et Carter, et qui va nous servir de résidence, en même temps que de forteresse éventuelle. Le tracé en est hexagonal, c'est-à-dire qu'il comprend six faces et six angles. Trois de ces derniers sont munis de caponnières, ou tours carrées, destinées à flanquer les faces adjacentes. Ces tours — à talus légèrement inclinés, pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, — sont couronnées, comme du reste tout le pourtour de l'ouvrage, de créneaux permettant d'exécuter, en cas d'assaut, des feux plongeants sur l'ennemi.
En se plaçant au centre de la construction, dans la direction du Nord, on se trouve derrière la face, large de GO mètres, occupée provisoirement par les chambres des Européens. Elles sont précédées d'une grande véranda, dont le sol, élevé d'un pied, forme le Barza, sur lequel nous nous tiendrons habituellement. La salle à manger occupe le milieu.
Par les créneaux supérieurs, notre regard domine une dépression du terrain, limitée, à la distance d'environ 800 mètres, par la queue de la chaîne de collines qui s'étend entre la Station et la plaine de Karéma.
Nos chambres, larges de 4 mètres, sont séparéespar des murs latéraux en briques d'adobes, recouvertes d'un crépissage d'argile, gris de fer. Chacune d'elles a sa porte particulière, donnant sur le Barza. et est éclairée par deux petites fenêtres en ogives. Les plafonds se composent de solives en bois de miombo planchéiées transversalement de tiges do matétés, sur lesquellas un lit d'herbes sèches fait office de bourre. Ce luxe de précaution n'a d'autre but que d'empêcher la terre du chemin de ronde de tomber dans les appartements.
Des insectes xylophages se sont déjà attaqués à ces plafonds, dont ils critiquent, à leur manière, les éléments trop peu résistants. M. Cambier nous dit que certainsbois,d'une dureté exceptionnelle, défient leur rage dévastatrice. A nous, à faire, dans la suite, un meilleur choix suggéré par l'expérience même de notre devancier.
A l'Est, dont l'horizon est coupé par la chaîne de montagnes en hémicycle, franchie pour arriver, sont installées deux caponnières, converties momentanément en magasins et fermées par une porte à claire-voie. Derrière la face numéro 2 se trouvent la cuisine, dont la fumée s'évade par les créneaux et, tout à