CHAPITRE XVI
regarde, avant de l'être complètement, il importe de procéder au déballage de nos colis , grosse besogne , sans que ça y paraisse, et à laquelle nous consacrons toute la journée du lundi. Les caisses sont ouvertes une à une et une partie de leur bois converti en étagères. Sur l'avis de M. Gambier, nous n'appendons aux murailles que les objets en métal et les rares illustrations achetées sur la route de Bruxelles à Brindisi. Les objets de toilette et de lingerie, les vêtements, les chaussures, etc., sont accrochés au plafond même, poui' les mettre à Tabri des fourmis. Ces redoutables hyménoptères ne cheminent jamais au jour. Charriant, ou plutôt poussant devant elles des parcelles du sol où elles ont établi leur grouillant empire, c'est en se construisant un chemin couvert qu'elles atteignent les objets vers lesquels les guide leur instinct. Il suffit donc, pour en préserver ses bagages, de remiser ceux-ci à une hauteur convenable et de couper à temps les tunnels d'ai*gile dès qu'ils font leur apparition le long des murailles. Sans cette précaution, tout serait promptement dévoré.
— Il pleut toujours. Je suis désigné pour procéder à la réparation du bateau,piteusement tiré sur le sable. A cet effet on m'adjoint Raschid, chef des Askaris du capitaine Popelin et deux hommes triés dans son escorte.
Le daou de M. Gambier est bien mal arrangé. Non seulement les planches de la quille ont disparu mais quelques couples do cintre font défaut. Un reste de planches de Mninga, achetées par le capitaine Gambier, est mis à notre disposition. Ce bois, d'un brun pâle, se travaille assez facilement. Mais rien de grossier comme la façon dont le débitent les indigènes. 11 nous faut tout raboter à nouveau. Le pis est que nos hommes ne sont bons à rien. On n'a jamais vu des gens plus maladroits. La moindre besogne offre ici des difficultés presque insurmontables. On se trouve obligé de faire tout par soi-même. Et il n'est pas toujours aisé de se tirer des choses faciles ! Seuls, les Arabes forment des esclaves charpentiers et forgerons, mais un homme libre de la côte, sachant faire œuvre de ses mains, constitue une rare ex-' ception. L'Akida de M. Popelin, en sa qualité d'ancien matelot, me prête cependant une aide précieuse. Les autres no sont bons qu'à nous amener les matériaux à pied d'œuvre et à faire la navette entre la plage et l'habitation.
Cette besogne ingrate nous prend plusieurs jours, passés sous les cataractes que la Massika déverse.sur la nature en travail de gestation. Nous rentrons avec des faims dévorantes et faisons grand honneur au fortifiant et hygiénique'régimo de la Station, régime consistant en viande de buflSie et do chèvre, en volailles, en riz, en patates douces et en féculents, achetés aux environs.
— Superfluet même sans emploi en temps de marche, le hamac est dans les stations de l'usage le plus commode. Je le préfère de beaucoup à nos lits d'Europe. Doucement balancé, on y voyage gaîment, dans le pays des songes, et pendant les heures chaudes de la journée on y vient évoquer le doux essaim dos souvenirs, en suivant d'un œil rêveur les spirales bleues s'échappant en tour^ noyant de la pipe préférée,
— Comme en Europe, les différentes phases du jour exercent une grande influence sur les oiseaux de ces climats. Dès l'aube jusques vers 10 heures du matin,les arbres sont pleins de gazouillements, mais lorsque le Soleil est arrivé à son zénith, les concerts des oiseaux chanteurs se taisent jusqu'au soir.
Au coucher du Soleil, l'hymne ailé reprend de plus belle, saluant le disque de pourpre qui sombre dans-l'éther incendié. Oies et canards à grands éperons, regagnent bruyamment les eaux paisibles où sommeillent crocodiles et hippopotames. Puis ce sont les oiseaux de proie inférieurs, tels que le hibou, la chouette et la chauve-souris, qui profitent de l'ombre pour se mettre en quête de leur proie. Abandonnant les retraites rocheuses ou sylvestres, où s'abritent leurs nichées nyctalopes, ils volettent sans bruit, à quelques mètres du sol, happant au passage les phalènes imprudentes. La nuit tout à fait venue, on n'entend plus que l'aboiement sinistre des hyènes rôdant autour de la Colonie, et parfois,dans les hautes herbes, le miaulement du léopard et le rugissement imposant du lion.
— Pendant que nous nous familiarisons avec notre nouvelle demeure, M. Cambier a fait ses préparatifs de départ. Sa tente blanche, si longtemps remisée, est dressée dans la cour, et les objets qu'il se dispose à emporter deviennent l'objet d'un triage rigoureux. Certain de trouver à Tabora tout ce qu'il lui faut, le