CHAPITRE XVI
capitaine juge inutile de retarder sa marche par un nombreux personnel et des charges encombrantes. Son intention est do gagner la côte par fortes étapes, ce qui lui serait hnpossible en traînant à sa suite une caravane en règle (1). Il n*emportera qu'une demi-douzaine de caisses, renfermant son bagage personnel et un seul ballot d'étofiFes. Les 25 Askaris dont l'engagement expire, le ramèneront à Bagamoyo, oii ils seront licenciés et payés. Quant à nos porteurs, dont une partie seulement a pris l'avance, ils se joindront à lui, jusqu'à Tabora.
Comme ils viennent do recevoir leur paie, les Nyamparas ont humblement sollicité la faveur de profiter de l'escorte armée et, désormais dans l'impuissance d'exploiter les Mouzoungous, se montrent aussi dociles qu'ils étaient auparavant insolents et grossiers. La crainte des Rougas-Rougas a transformé ces loups noirs en moutons.
— Le vendredi 10 décembre, dès 5 heures du matin, tout le monde est sur pied dans la Station. Les soldats de M. Cambier ne se sentent pas d'ivresse à la pensée d'un prochain rapatriement. Les nôtres, qui les regardent d'un air peiné et jaloux, s'empressent de les charger de commissions et de messages pour les parents et amis de la côte.
Pour ce qui nous concerne, nous sommes tous mortellement tristes de ce départ, pourtant prévu et forcé. M. Cambier, luimême, parait affecté péniblement. C'est au moment de s'en séparer que l'on sent combien l'on s'attache aux lieux où Ton a souffert.
Le capitaine Ramaeckers exige d'une façon absolue que notre compatriote se serve de l'âne, amené de Bagamoyo jusqu'ici, et qui, seul, a résisté aux fatigues du voyage.
Un déjeuner substantiel nous rassemble autour de la grande table, à laquelle va manquer son principal convive, pendant que les Askaris se chargent joyeusement des provisions de route, consistant en un panier de volailles, en viandes froides, en vin, en thé, en café, etc.
(1) D*aprè8 ce que nous avons appris plus tard, grâce à ces sages résolutions, fruits d*une pénible expérience, le capitaine Cambier n'a mis que 50 jours, pqur faire les 340 lieues qui nous séparent de Bagamoyo. Le mémo Toya/^c, en allant, entraTé par des obstacles, des haltes, des détours et des misères de toute espèce, ne lui aTait pas demandé moins de 13 mois.
Malgré nos instances, M. Gambier n'emporte ni vin niliqaeurs. -« Vous en avez plus besoin que moi, dit-il, et dans quelques jours j'en trouverai, d'ailleurs, plus qu'il n'en faudra. »
Une dernière et cordiale poignée de mains, et en route !
M.namaeckers accompagneranotredoyen jusqu'au village de Kafissya. La petite caravane se forme sous la bruine matinale et, au bout do quelques instants, disparaît derrière le tournant rocheux. Adieu! Et puissions-nous un jour nous retrouver tous en Europe, pour nous rappeler avec attendrissement et non sans orgueil, les débuts de notre laborieuse entreprise.
— Je continue à remettre tant bien que mal en état le malheureux bateau échoué sur la plage ; Roger, lui, se rend aux plantations, ou ont déjà été tentés quelques essais agronomiques. M. Gambier a égayé aussi les entours du fort Léopold par bon nombre d'arbres fruitiers.
Notre camarade est tout feu, tout flamme. Il a reçu, en effet, pour mandat spécial, d'acclimater ici quelques produits d'Europe dont il a importé la graine. Six hommes de l'escorte do M. Popelin, défrichent sous ses ordres un terrain situé à une centaine de mètres de l'habitation et que l'impatient Tournaisien ensemence au fur et à mesure. Roger est plein d'espoir et si ses vœux possédaient une vertu accélératrice, dans un mois il ferait la récolte. Roger ne quitte plus ses guérets, ses carrés et ses billons. Dès 6 heures du matin, il est à l'œuvre, bravant comme moi, du reste, stoïquement les ondées. Vers midi, à peine prend-il le temps de venir manger à la hâte un morceau de viande froide et de biscuit. Malheureusement, passé deux heures de l'aprèsmidi, il est impossible de retenir les indigènes aux champs.
Forcément, il lui faut se reposer, mais ce n'est guères pour longtemps. La grande chaleur du jour passée, vers quatre heures, on le voit prendro son fusil et s'enfoncer dansla jungle, d'où jamais il ne revient sans avoir tiré quelque gros ou menu gibier.
De son côté, M. Ramaeckers est fort absorbé par ses observations astronomiques et météorologiques, pour le bureau de Bruxelles.
Travail sur toute la ligne.
« L'ennui, a dit La Bruyère, est entré dans le monde par la paresse. »