CHAPITRE XVI
^- II est d'usage que les étrangers, nouvellement établis dans une station, envoient des présents aux Sultans du voisinage. M. Cambier, avant son départ, nous a vivement recommandé de ne pas y manquer. Dans Tintérêt de nos futures relations, luimême a fait choix des tissus, d'après l'importance des dififérents chefs. C'est, pour Kangoa, prince de Karéma, une pièce de Stirbazi à dessins multicolores et d'une valeur de 5 dollars; pour Tchiata, Sultan de Kafissya,une pièce deDébouani ; et enfin, pour Siranda, chef du village de Katamba, du Lesso imprimé. Le seigneur Bamboula, escorté de deux Askaris, se charge de faire parvenir à destination ces riches offrandes, dont l'excellent effet ne tarde pas à se manifester. Les trois Souverains, qui peut-être commençaient à désespérer de notre munificence, nous envoient, en contre-ambassade, leurs principaux Xyampa-^ ras, portant, qui une chèvre, qui une douzaine de poules, qui des paniers de farine de maïs broyée par les femmes de leur tribu. C'est le moins bien partagé qui s'exécute le plus largement. Siranda joint à son envoi plusieurs brassées de cannes à sucre.
La bienveillance de ce chef, à l'égard des Européens, n'est paschose nouvelle. Plus intelligent et surtout plus hospitalier que la plupart de ses égaux, Siranda a toujours entretenu les meilleurs rapports avec le capitaine Cambier qui le considérait comme un ami fidèle. Jamais il ne lui a refusé des vivres et, dans le moment, assez critique, du massacre de Mpimboué, il lui envoyait obligeamment des hommes, pour pratiquer des coupes de bols et amener les matériaux à pied d'œuvre. Le village de Katamba est un des moins considérables et des moins riches des environs. Mais le cœur ne se mesure point à la puissance.
Les différents chefs nous annoncent officiellement leur prochaine visite à l'exception de Tchiata, qui s'excuse sur sa corpulence.
En prévision de ces hôtes illustres, nous nous empressons d'installer, sous le Barza, notre petite pièce de campagne qui, espérons-le, ne servira jamais qu'à tirer des salves de réjouissance. Mais un canon est ici un grand objet d'épouvante et nous croyons bon de prouver à nos inquiétants voisins, qu'en cas de forfaiture de leur part, la Station Belge serait en état de les recevoir de la belle façon.
— Somme toute, la base véritable de l'alimentation, pour le
voyageur européen, consiste dans le riz, qu'il faut se procurer en quantité suffisante à Zanzibar, à Bagamoyo ou dans TOu- Sagara, — car on n'en trouve plus dans aucune partie de TOu- Gogo — et dans la volaille, partout en abondance, mais cotée à des prix variables. Ainsi, on n'a généralement que 2 poules pour une brasse do cotonnade sur la route jusqu'à Tabora. Dans cette localité et à Igonda, on en obtient 3 ou 4 pour le mémo prix, à Karéma 2 ou 3, et dans l'Ou-Fipa, situé au Sud de la Station, 7 ou 8.
Le millet et le maïs, réduits en farine, par les procédés déjà décrits, donnent des galettes fort appétissantes, si on les enduit de miel, et le miel est une denrée qui, ici, ne fait nulle part défaut. Le prix des chèvres et des moutons est plus élevé (15 à 20 fr.). Ils sont d'une précieuse réserve, mais on s'en fatigue promptement.
Quant à la chasse, elle peut fournir aux Européens un large appoint. Les pintades et les tétras constituent un excellent et assez abondant gibier. La chair du zèbre et celle de la girafe sont délicieuses, et les innombrables variétés d'antilopes, d'une succulence plus ou moins agréable.
Mais le métier de chasseur réclame ici des aptitudes spéciales. Peu de voyageurs, après de fatigantes étapes ou des travaux de jour, ont le courage de battre le pays en tout sens, de traverser des fourrés souvent inextricables et de s'aventurer loin de la caravane ou de la station, au risque de tomber dans les fosses, habilement dissimulées sous des branchages, que les indigènes creusent pour s'emparer sans danger du gros gibier.
Roger est le seul de nous que la passion cynégétique trouve toujours prêt et dispos. Freintes et souvent malades, nous admirons sa magnifique ardeur.
La fatigue n'a pas de prise sur ce tempérament d'acier, pour lequel une expédition supplémentaire do quelques heures représente un délassement plutôt qu'une corvée. A peine revenu des champs, il continue à reprendre gaiement son fusil, se passe à la ceinture un coutelas et un revolver et, suivi de quelques rabatteurs, ne reparaît que chargé de victuailles. Pendant tout le temps que nous nous sommes trouvés ensemble, jamais notre table n'a chômé de gibier à pliune ou à poil. Quelles battues ce gaillard aurait fait avec le frère Oscar de Bagamoyo I
tant. Nous conduisons nos hôtes au Barza do réception, oii ils s'asseyent gravement sur la natte préparée à cet effet.
Lo capitaine Ramaeckcrsse place à côté du Sultan, assisté de rinterprète de celui-ci et d'un soldat de la garnison parlant le dialecte usité à Karéma.
Jusque-là pas un mot, en dehors des premiers Yambos de salutation. La cour tout entière observe le silence prudent de Conrard,et nous nous regardons en chiens de faïence. M. Popelin qui, malgré un assez fort accès de fièvre, a voulu être présenta l'audience, contient difficilement son impatience nerveuse. Mais il n'est pas au bout de ses peines. Les préliminaires de l'entrevue ont seulement commencé.
Un esclave se détache de la suite et prend des mains du petit page, à chevelure crépue, le narghilé royal, qu'il bourre avec componction. Pendant ce temps, un second esclave s'est rendu à la cuisine, d'où il revient avec un tison enflammé. Le premier Mtoina allume la pipe, et lorsque la calebasse, où clapotte l'eau, est bien remplie de fumée, la passe à son souverain qui en aspire à long trait une bouffée unique. Aussitôt tous les chefs, ravis de ce spectacle imposant, de frapper dans leurs mains, en inclinant respectueusement la tête vers le sol. Du Sultan, le narghilé passe au premier ministre pour faire hiérarchiquement le tour de la société. Mais lorsqu'il arrive aux officiers secondaires, la discorde se met dans le camp d'Agramant. Chacun veut passer premier, on s'arrache Todorante calebasse, en répandant l'eau grésillante, et peu s'en faut qu'une scène de pugilat ne s'engage, sous les yeux paternels du monarque vivement flatté.
Pour le coup, M. Popclin n'y tient plus. Au mépris de l'étiquette il se lève vivement :
— « Quel tas d'abrutis ! » s'écrie-t-il, en se précipitant hors du Barza.
Nous avons grand'peine à réprimer un éclat de rire, mais le regard significatif du capitaine Ramaeckers, nous rend tout notre sang-froid. Un peu étonné, d'abord, de la fugue de notre camarade, le Sultan, nous voyant impassibles, finit par en prendre son parti et, à son exemple, la cour se rassérène. Le digne souverain croit peut-ùtro, à l'instar du Maire des Saltimban'ques, que c'est dans le programme.
Cependant l'heure des discernas a sonné. Kangoa, d'un air timide et embarrassé, prononce sa petite harangue, fidèlement