CHAPITRE XVII
27 septembre. Mais pour nous, les nouvelles qu'il contient sont d'hier! Quiconque n'a pas vécu dans ces contrées farouches, éloignées absolument de tout écho européen, ne peut se faire une idée do l'émotion et de la joie qui s'emparent de nous à l'arrivée d'un courrier.
A peine les quatre coups de fusil réglementaires ont-ils éclaté au loin, que nous nous précipitons tous à la rencontre des noirs Matariches, On leur arrache fiévreusement des mains le volumineux paquet, on l'ouvre avec une violence passionnée et chacun se jette sur ses lettres, comme sur une proie. Celles de la vieille mère, dont le souvenir remplit les yeux de larmes, passent devant, comme vous pensez. A la dernière page tout de suite, et par la fin encore, comme les enfants, commençant, par la conclusion, la lecture d'un conte bien attravant ! Puis viennent les lettres des amis qui, malgré le temps et la distance sont restés fidèles aux exilés. Si l'un d'eux a eu le bon esprit d'y joindre une photographie, quelle joie! Il semble que ce soit la patrie ellemême qui vient à nous. Et le cœur bat plus vite et plus librement, débarrassé d'un poids immense.
Oui, je l'avoue. Les communications de l'Association ne viennent qu'en dernier lieu. Mais n'avons-nous pas la presque totalité de notre existence présente pour apprendre et accomplir courageusement notre devoir ?
Rien de M. de Leu, ni du docteur Van don Heuvel. Ce silence nous inquiète et nous inspire les plus tristes pressentiments. M. Ramaeckers vient d'envoyer à notre excellent camarade l'ordre de retourner à la côte, sitôt que ses forces le lui permettront ?
— Les jours se suivent et se ressemblent. Les hommesengagés à Zanzibar, pour venir renforcer notre petite colonie agricole et militaire, ne sont pas encore arrivés.
Bientôt, faute de bras, nous nous verrons condamnés à une inaction complète.
La fièvre ne me quitte presque plus. M. Ramaeckers se porte bien, ainsi que MM. Popelin et Roger.
— La pluie et les grandes herbes, qui prennent des proportions colossales, nous font mener une existence d'anachorètes. En effet, la jungle qui s'étend devant la Station est devenue telle-
ment inextricable quo la chasse nous devient impossible. Roger, lui seul, tue encore de temps à autre quelques oies et quelques canards sauvages qui viennent ass3z maigrement ravitailler notre garde-manger. Du moins, si nous avions dos filets, nous pourrions pêcher, car à présent, nous faisons quelques petites excursions sur le Lac. Un jour, de plus maigre chère que les autres, M. Ramaeckers improvise le complet suivant :
Prophétique nom de baptême, Que la famine confirma, Karéma vient-il de carême, Ou carême de Karéma ?
Bourg africain, sois anathème Malgré ton beau panorama !
Nos jours gras sont jours de carême Dans ce trou noir de Karéma !
— Le ciel, toujours couvert, nous empêche de poursuivre nos études astronomiques. Et, lorsque la nuit s'annonce un peu sereine, Tabondance des moustiques fait que la moindre observation devient un véritable supplice.
Nous commençons à broyer du noir, et jamais la situation ne nous a paru plus critique. L'entretien de nos hommes nous a coûté deux fois et demi de plus que du temps de M. Gambier. Déjà nous sentons le besoin d'un ravitaillement d'étoffes.
Ajoutez à cela que nous rencontrons de graves diflBcultés^à trouver les provisions indispensables à l'entretien de notre personnel. Nous sommes obligés d'envoyer souvent acheter des chèvres à 3 ou à 4 journées de marche. Il y a loin delà Station Belge à un Paradis Terrestre ! Le désir de vendre n'est pas aussi grand qu'on se plaît à le croire en Europe. Dernièrement, nos hommes ont battu les rues de trois villages pour rapporter cinq poules étiques. Quant aux chèvres, il n'y faut pas songer.
Nous avons les plus grandes peines du monde à décider ces misérables sauvages à nous céder quoi que ce soit.
La plupart des denrées courantes sont ici plus cher qu'en Europe. Le riz coûte juste le double de ce qu'on lo vend au détail à Bruxelles. Le sorgho, le maïs, les arachides sont cotés à l'avenant. Je ne sais pas ce qui a pu accréditer l'illusion tendant à représenter l'Afrique centrale comme un vaste grenier <rabondance. Je n'ai jamais vu au contraire de pays, où l'on