CHAPITRE XVII
d'une cécité complète. Il fallut faire la lecture au malade, guider sa marche et l'aider même à prendre ses repas.
Vers la fin de décembre, la fièvre intermittente revint avec la diarrhée. M. Cambier, arrivé à Tabora, insista pour ramoner en litière notre camarade à la côte. Mais M. de Leu, espérant en un rétablissement de plus en plus hypothétique, refusa net : € Je ne veux pas, dit-il, en avoir le démenti. Si je me rétablis à Zanzibar, on me traitera de poule mouillée. Autant rester ici, soigné par un ami expérimenté et dévoué. D'ailleurs, je crois que dans les conditions présentes, le voyage m'achèverait. »
Le 20 janvier, M. de Leu fit appeler le docteur : «J'ai encore pris du laudanum, lui dit-il et ne m'en trouve pas bien. » Un prompt antidote arrêta l'intoxication, mais, sans couper la diarrhée qui dégénéra bientôt en dysenterie gangreneuse. L'appétit disparut complètement, les nausées vinrent et après elles l'insomnie et le délire. Couché à plat sur un lit arabe, le malheureux ne pouvait ni se lever ni se servir de ses membres. Cependant, au moment de mourir, il reprit sa lucidité d'esprit et put assurer au docteur qu'avant de quitter la Belgique, il avait pris toutes ses dispositions, en cas de malheur. A neuf heui'es, complètement épuisé, il s'éteignait dans une accalmie dé souffrances.
Cette nouvelle causera en Belgique une vive et douloureuse impression. Que de vides déjà, dans nos rangs! La science moderne ne trouvera-t-elle donc jamais des armes pour combattre le minotaure africain, et le réduire à l'impuissance !
Le décès de notre infortuné compagnon, immédiatement annoncé à sa famille et au bureau de l'Association Internationale, laisse M. Van den Heuvel sans successeur, car le lieutenant de Leu devait le remplacer à Tabora. Les funérailles ont eu lieu le même jour, à la manière arabe, c'est-à-dire que le corps, enveloppé dans un linceul blanc, a été simplement déposé dans le sol. C'est sur le flanc d'une colline, où déjà reposent un voyageur belge et plusieurs Pères Algériens, que s'élève l'humble monument. Il se compose de grosses pierres recouvrant la fosse profondément creusée, et qui protégeront la dépouille mortelle contre la voracité des animaux de proie. Sur une croix de bois blanc se lit l'inscription suivante ; « Albert de Leu, 25 janvier 1881. » Le docteur Van den Heuvel, M. Sergère, plusieurs membres notables de la colonie arabe et les soldats de
l'escorte ont accompagné le corps jusqu'au lieu de l'inhumation, situé à 15 minutes de Tabora.
Est-ce bien le dernier des nôtres, mort à la tâche, qui dormira loin de la patrie belge, sous la croûte ardente du sol africain ?
M. Van den Heuvel a reçu des nouvelles de Mdabourou. Les soldats de renfort, annoncés par M. Greffuhle, y auraient fait un long séjour. Nous ne savons à quelle cause attribuer le retard qu'ils mettent à nous rejoindre. Pour peu qu'ils se permettent encore quelques haltes, le temps de leur engagement sera expiré avant qu'ils n'entrent à Karéma !
12 mars. — La fièvre m'a dit adieu... jusqu'à nouvel ordre. En se flattant que les damnés finissent par se trouver en Enfer comme le poisson dans reau,La Fontaine a dit une grande vérité. Il n'est situation pénible dont on ne prenne son parti. La brusque transition d'un accès cruel à un rétablissement complet, entraîne avec elle sa jouissance. On se sent vivre deux fois, lorsque la crise est passée. Désespérément noir, l'horizon se teint d'azur et de rose. Bref, qui n'a jamais été malade ne connaît pas le prix de la santé !
€ Regrettes-tu de n'avoir point de pantoufles, dit la maxime orientale, regarde ceux qui ont perdu leurs pieds, et bénis le Seigneur. »
Siranda est venu nous faire aujourd'hui une visite do bon voisinage. Arrivé du côté du Lac, il a opéré son entrée dans la Station, par la petite porte,au seuil de laquelle, sa suite, composée d'une dizaine de personnes, vêtues de peaux de chèvre, a déposé les lances, les arcs et les fusils à silex dont elle était armée. Deux chèvres, des poules et du poisson sec ont été remis à nos domestiques qui se sont joyeusement emparés de ces provisions, dont ils auront leur bonne part.
Simple Moinangou de Tchiata, dont il est quelque peu parent, Siranda n'a point droit au coquillage réservé aux seuls suzerains. Point de sceptre, non plus, mais une lance portée d'un air assez martial et, au poignet, le bracelet de simples cordelettes orné d'amulettes de bois effilé au couteau. Nous voyons en lui un homme âgé d'une trentaine d'années, de taille moyenne.