‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 146 sur 232 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

mais bien proportionnée, à la figure ouverte et souriante, et paraissant beaucoup plus intelligent que» la plupart des chefs de village auxquels nous avons eu affaire. Il va, paré d'un Kitambi, espèce de plaid jaune et brun dont le capitaine Cambier lui a fait présent et qu'il porte attaché sous les aisselles, à la mode du pays.

L'entrevue est des plus expansives, bien que précédée et suivie des interminables fumigations déjà surabondamment décrites. Notre allié se sent attiré vers les hommes de notre race dont il proclame la supériorité par un sentiment qui tient de l'enthousiasme. Loin de spéculersur la générosité de M. Cambier, il s'est toujours montré très large dans les présents qu'il lui adressait en signe de vassalité volontaire. Siranda, jugeant les autres par lui-même, est persuadé que si nous le voulions bien, le pays tout entier nous rendrait hommage !

— « Les Africains sont nombreux et ennemis les uns des autres, dit-il. Ils se battent pour se dépouiller de leurs grains, de leurs femmes et de leurs étoffes, mais le plus fort peut un jour rencontrer son maître, et alors il devient plus pauvre et plus malheureux que les petits, persécutés par lui. LesOua-Zoungous,au contraire, voyagent hardiment, seuls, et font garder, par les gens de la côte, leurs immenses richesses. Ils paient tout ce qu'ils consomment, et ils entretiennent l'abondance dans tout le voisinage. Leurs armes sont terribles, mais ils ne s'en servent que pour se défendre. Malheur à ceux qui les croiraient faibles, parce qu'ils sont bons et justes ! Ils se veiTaient bientôt obligés de se réfugier dans le Pori, parce que les hommes blancs, à l'abri dans leur Maison de pierre, verraient accourir à leur secours des troupes nombreuses d'Askaris, avec des fusils qui tuent plusieurs ennemis à la fois, de la poudre et des balles. Quand on est véritablement l'ami des Oua-Zoungous, il n'y a rien à craindre ni d'eux ni des chefs de villages. Les Oua-Zoungous sont toujours prêts à rendre service. Ils savent guérir les maladies, cultiver toute espèce de plantes, travailler la pierre, le bois et le métal. Nous devrions apprendre d'eux comment on devient fort, puissant et sans inquiétudes. Je les aime, et suis fier de pouvoir les seconder. Tout ce qu'ils exigeront de moi je le ferai. »

Le moyen de ne pas accueillir à bras ouverts un croyant do cette ferveur? Mais qu'il s'en faut que les blancs jouissent

parmi ses congénères d'un pareil prestige et d'une telle autorité !

On ne saurait se le dissimuler, à moins d'être soutenue par une force armée imposante, l'influence morale des Européens va et ira sans cesse décroissant chez les tribus témoins des difficultés de leurs débuts, de leurs faiblesses, de leurs déceptions et do leurs revers. Le temps n'est plus où les Arabes allaient de la côte à Oudjiji, un bâton à la main, et où le Mouzoungou, pris pour un être surnaturel, inspirait, par sa seule présence dans une caravane, la crainte et le respect. Les démons noirs ont découvert nos points vulnérables. Ils nous ont vus souffrant, comme eux, la faim, la soif et la fièvre, malgré toutes nos richesses , impuissants à nous faire obéir de nos soldats et abandonnés par nos porteurs, réduits, enfin, à solliciter l'appui des tj^ranneaux indigènes, levant tribut au gré de leur caprice ou de leur avidité. La plupart des nègres, groupés sur la route, savent aujourd'hui que nous sommes de chétifs mortels, moins résistants qu'eux-mêmes, aux surprises du climat, et que nous n'avons d'autres avantages que nos produits fabriqués et la supériorité de nos armes à feu. Or, ces produits, ils ne sont que plus tentés de s'en emparer par la ruse et la violence, et ces armes, ils tâchent de se les approprier par les mêmes moj^ens. Après tout, une balle, une flèche ou une sagaie tue aussi bien un blanc qu'un noir. L'assassinat d'Européens, pris en traître, comporte même double bénéfice et est rarement suivi de représailles. Si l'attaque réussit, les brigands se sauvent avec leur butin, et ne sont plus inquiétés, tandis que les attentats commis de tribu à tribu peuvent entraîner certains désagréments. Mais des blancs tués ! D'où viendraient leurs vengeurs ? Et comment découvrir, d'ailleurs, qui a fait le coup ?

Use peut que, dans cette partie, peu exploitée de l'Afrique, l'érection de notre Maison de pierre, comme l'appelle Siranda, nos fusils et, surtout l'alliance de Matoumoula, rendent les Sultans du voisinage plus circonspects à notre égard. Mais si l'on nous souffre, ce n'est point assurément en qualité d'êtres supérieurs. Comment espérer acquérir ici quelque influence, loi^sque à dix lieues à la ronde, les différents chefs de village ne parviennent même pas à s'entendre pour résister aux empiétements d'un Mirambo ou d'un Simba ?

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