‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 147 sur 232 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La configuration, même, du sol africain, oppo.^e des obstacles presque invincibles à la consolidation des peuplades en corps de nations régulières. La soudure numérique, si je puis m'exprimer ainsi, ne pourrait s'établir que sous deux conditions essentielles. Pression sociale et difficulté de se soustraire à cette pression. Or, séparées par des déserts et par des montagnes, les différentes tribus échapperaient fatalement à une centralisation politique. La seule crainte peut les engager à respecter certaines coutumes, mais leurs alliances sont aussitôt détruites que formées. Tout dépend des intérêts présents et des convoitises satisfaites par la force. La sympathie reste parfaitement étrangère au caractère du nègre, à Tétat libre. Sous ce dernier rapport, Siranda est une espèce de phénomène.

Mais les flatteuses illusions du bon Siranda m'ont entraîné un peu loin. Revenons-en à notre hôte, qui se trouve en pays de connaissance au Fort Léopold. En effet, M. Cambier lui en a fait admirer à loisir toutes les dispositions et c'est même avec une certaine fierté que le Sultan de Katamba se vante d'avoir fourni des ouvriers pour cette entreprise gigantesque. Il Vagit pourtant d'alimenter une curiosité déjà si vivement éveillée par notre prédécesseur. La visite des instruments de physique, armes perfectionnées et autres curiosités européennes, va son train. Siranda ne comprend pas complètement nos démonstrations pratiques, auxquelles il prête cependant une oreille avide, et tout cela lui semble bien tenir un peu du miracle. C'est surtout la machine électrique qui l'intrigue et qu'il ne se lasse pas d'expérimenter. Et quand on lui dit que le même agent produit le mouvement, la force et la lumière, transmet la parole et l'écriture, son admiration redouble. Le canon est aussi l'objet de son attention. Ses Nyamparas le regardent avec un respect craintif.

— € Capitani Cambi, reprend-il, m'avait annoncé l'arrivée de ses frères. Je regrette qu'il soit parti. C'était un bon ami pour moi. Je lui ai envoyé des hommes et il m'a fourni des étoffes. Ce manteau me vient de lui. »

Nous retenons à dîner Siranda avec sa suite.

Nos cuisiniers leur ont apprêté un quartier de mouton, coupé eu dés et étuvé dans l'huile d'arachide. Un Pishi de farine de maïs, convertie en pâte chaude, complète le festin. (Les céréa-

les se mesurent en Afrique par Pishi, par Kisaga ou par Kibaba. Le premier équivaut à un poids de 6 livres, le Kisaga à la moitié et le Kibaba à une livre et demie.

Conduit dans une pièce écartée du tembé, le Sultan n'admet aucun chef à manger avec lui. Ce n'est que lorsqu'il a terminé, que la suite se partage ce qu'il daigne lui abandonner.

— Nos hôtes sont restés trois heures à la Station, et repartent par la plus grande chaleur du jour.

En attendant un nouvel échange de présents et de politesses, M. Ramaeckers a donné à Siranda un rasoir qui S3mblait lui faire singulièrement envie. A l'exemple des musulmans, notre voisin porte ses cheveux coupés ras. — Nous lui promettons une prochaine visite et rentrons fort satisfaits de Tentrevue.

Si les Sultans des environs nous inspirent peu de confiance, nous trouverons, du moins, en Siranda, un ami fidèle et vigilant.

— Le temps étant beau, nous nous mettons, dès le surlendemain, en mesure de nous rendre par eau à Katamba, dont nous nous sommes fait indiquer la situation. Réparé avec soin, sinon avec élégance, le daou nous reçoit dès l'aube, M. Ramaeckers, Rasclîid, moi et G hommes d'équipage, quelque pou dressés à la manœuvre.

Faute de brise, l'embarcation avance péniblement à la rame. Nous suivons la côte, d'abord unie et bordée de hautes herbes où s'ébattent des troupeaux d'hippopotames. Craignant peutêtre de nous voir aborder, les lourds amphibies, timides seulement lorsqu'ils sont à terre, se jettent à la nage et viennent folâtrer à quelque distance du daou. Tantôt plongeant avec rapidité, tantôt venant bruyamment respirer à la surface et grimpant les uns sur les autres comme des gamins jouant à saute-mouton, ils s'approchent parfois de si près de l'embarcation, que nous craignons de la voir chavirer à la suite de quelque innocent abordage. Pour les éloigner, M. Ramaeckers ajuste l'un d'eux, distant à peine de 5 ou do 6 mètres. La balle ricoche sur le cuir épais, mais le pachyderme n'a pas seulement l'air de s'en apercevoir. Il faut atteindre l'œil pour en avoir raison. Toutefois, la détonation a produit son effet. Notre gênante escorte se reforme derrière nous et regagne philoso-

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