CHAPITRE II
tante, et à Fliôpital tenu par des sœurs de charité, une institution concurrente desservie par de jeunes misses missionnaires. Les Bouddhistes ont également leur pagode et, sur les terrasses des trois ou quatre mosquées, affectées aux sectateurs de rislam, les muezzims, annonçant l'heure, convient solennellement à la prière Arabes et Hindis musulmans.
— Il nous reste à faire connaissance avec les habitants noirs de File, divisés en deux classes, les Hommes libres ou civilisés (Oua-Ngouanas) et les Esclaves (Oua-Toumas). J'ai déjà dit un mot des premiers, mettant leur gloire à singer le costume arabe pour jouer à Thomme comme il faut. Quant aux seconds, ils constituent, en moyenne, la moitié do l'hétérogène population dont je viens, à larges traits, d'esquisser les caractères distinctifs.
Tout Africain, libre aujourd'hui, a plus ou moins tàté de l'esclavage. Il n'y a pas bien longtemps les nègres étaient amenés de tous les points de l'Afrique centrale, pour être publiquement vendus à Zanzibar. Grâce à l'énergie de sir Bartle Frère et aux représentations du docteur Kirk, cette foire humaine a pris fin. Une démonstration navale a forcé la main au Sultan, d'abord assez peu favorable au traité, mais qui, depuis, gagné aux principes européens ou forcé de transiger avec eux, tient loyalement ses engagements. Toutefois, comme j'ai eu l'occasion de le dire plus haut, les propriétaires d'esclaves n'ont pu être expropriés. Serfs attachés à la glèbe, ces derniers se montraient satisfaits de leur sort et du moment que le maître les nourrissait bien, s'y dévouaient sincèrement. Or, la sollicitude des grands propriétaires fonciers est attestée par tous les voyageurs. Mais Zanzibar a vu rapidement le commerce primer l'agriculture. Il y règne une animation extraordinaire et croissante qui ne prend fin qu'après le coucher du Soleil. L'Arabe de condition moyenne ou le Beloutchi aux expédients, possesseurs d'esclaves, n'ont pas toujours les moyens de les entretenir. Aussi les onvoient-ils sans scrupule au travail du port ou du chantier et, le soir, leur enlèvent-ils la presque totalité de leur salaire, en leur laissant à peine quelques pessas pour pourvoir à leur nourriture. Voilà les effets que produisent sur d3s races peu habituées au travail, le contact de l'industrie et du négoce européens ! Pour les fils d^ l'Islam, cherchant fortune à l'étran-
ger, ce serait déroger que de payer de leur personne, dans le mouvement social moderne, autrement que par le servage détourné, à leur profit, de son antique fonction. Tant que les Arabes constituaient uniquement une race pastorale et agricole, l'esclavage, profondément entré dans les mœurs, et autorisé d'ailleurs par les lois divines et humaines, avait en quelque sorte sa raison d'être, voire sa nécessité. N'a-t-il pas, chez nous, au temps do l'Europe féodale, eu pour résultat d'attacher Thomme à son clocher, d'abord, ensuite à sa patrie? Le maître avait tout intérêt à bien traiter ses sujets, parait généreusement aux famines et n'abusait guère de son pouvoir absolu, considéré comme paternel. D'esclave devenu serf viager, le nègre n'inspire déjà plus à son ancien seigneur la même sollicitude. Pour le spéculateur, sans vergogne, avide de participer aux bénéfices du mouvement conmiercial, il devient un capital, placé à fonds perdus, qu'il lui faut faire suer le plus possible. Ne pouvant le renouveler, il l'exploite avec l'insensibilité d'entrailles que certains manufacturiers, exaspérés par la'concurrence, mettent à épuiser dans leur fleur, les ouvriers-enfants surmenés à l'usine. La traite de l'homme noh' est abolie, mais l'esclavage, même, n'a pas cessé d'être en vigueur.
Une classe de nègres bien intéressante, c'est celle dos Oua- Hamalis, ou portefaix, qui transportent de la douane chez les négociants, les lourds colis suspendus par des cordes à une barre massive. Ils s'y attellent deux, quatre, même huit, avec une superbe intrépidité. Presque tous esclaves, depuis six heures du matin jusqu'au soir, on les voit s'échiner avec une inaltérable bonne humeur. A peine s'assoient-ils une heure poui* manger; et quels festins lacédémoniens que les leurs ! Une écuelle de riz, quelque volaille étique partagée entre tous, des bananes, du requin séché. Cependant la besogne presse. Ils se hâtent de reprendre leur joug. La sueur découle à flots de leurs flancs musclés, leurs articulations craquent, leurs épaules, protégées par de durs calus, ploient sous la charge. Hima! Hayal Tôt! Dépêchons ! Vite un chant rhy thmé pour leur redonner du cœur et du nerf! Les pauvres diables alternent encouragements et couplets, s' interrompant, se répondant, faisant chorus et toujours invoquant leur mère, confidente de leurs strophes improvisées. Je les ai souvent admbés sans jamais les trouver en