‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 16 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

défaut d'énergie et de joviale résignation, et ils m'ont rappelé les vigoureux portefaix qui, à Anvers^ abattent tant de besogne en quelques heures. Mais du moins nos nègres blancs discutentils librement le prix de leurs services et réalisent-ils souvent de sérieuses économies.

— Dans cette population mélangée et grouillante, il ne peut manquer de se trouver cependant force mauvais sujets, vagabonds et pillards. Mais les règlements de police du Saïd ne badinent pas. Tout sujet nègre, en opposition avec les moindres décrets du Sultan, ou en révolte contre les agents de l'autorité publique, pris de boisson, en rupture d'engagement contracté envers un chef de caravane, ou simplement rencontré, vaguant parles rues de la capitale, après dix heures du soir, — ce qui entraîne la présomption d'intentions suspectes, — est arrêté, conduit au poste et mis au Mniororo, ou carcan. Celui-ci consiste en colliers de fer articulés, emboîtant le cou. Des chaînes de 30 à 40 mètres de longueur, passant dans des anneaux mobiles, unissent entre eux les pauvres diables, employés à discrétion dans les ateliers du Cirkali (gouvernement), à charger ou à décharger les navires, ou bien encore, sur les boutres impériaux, ramant à Finstar des anciens galériens. On les voit, attachés par sections de dix, travailler sur le quai de Zanzibar ; du reste, résignés à leur sort, riant, chantant et faisant des niches à leurs brigadiers. Tout propriétaire arabe a droit de faire mettre ses esclaves récalcitrants à la chaîne pubhque, mais sans pouvoir les employer à ses travaux particuliers, terrassements, bâtisses, etc. Ce privilège n'est accordé par le Saïd qu'à quelques rares favoris ou à des fonctionnaires de la Couronne.

Le Mniororo constitue le système pénitentiaire le plus doux et n'est guère appliqué qu'aux délits de simple police. Ceux qui s'y voient condamnés reçoivent cinq pessas par jour, à charge de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture. Les véritables criminels, séditieux, voleurs, incendiaires, etc., sont enfermés dans la Guéréza, sombre bastille, située à proximité du palais du Sultan. Cette forteresse, élevée par les Portugais, conserve encore un ancien canon, resté en batterie dans les casemates. Les prisonniers mis aux Mpingo,doi^le anneau de fer rivé aux chevilles et relié par une barre mobile qui entrave la marche, ou bien, ayant les poignets enchaînés, sont nourris dans leurs

bastions et n'ont aucune communication avec l'extérieur. Une sentinelle béloutchie monte la garde sur chaque bastion. La nuit, de demi-heure en (femi-heure, le premier soldat est obligé d'entonner une espèce de chant, à la fois guttural et monotone, répété, à tour de rôle, par les autres Béloutchis. C'est leur : « Sentinelle ! prenez gai*de à vous ! »

Les femmes, convaincues d'inconduite, et auxquelles sont jointes les concubines et les Sourias coupables des Harems pai'ticuliers, ne sont point exemptées de la chaîne, mais bien, je pense, de la réclusion à poste fixe, dans la Guéréza. C'est à elles que revient la charge de transporteries décombres des maisons en démolition, le sable, la chaux et le corail gris, destinés aux bâtiments de la Couronne. Elles travaillent à part et ne se montrent pas moins insouciantes que les hommes. La prostitution se pratique, d'ailleurs, à Zanzibar, sur une largo échelle. Il ne manque pas de Kahabas, trouvant moins fatigant et plus avantageux d'offrir leurs charmes banaux aux Hindous, Arabes ou Portugais, en humeur de libertinage, et aux équipages de marins français, anglais ou américains, ajant reçu leur haute paie, que de se vouer à un travail manuel, toujours maigrement rétribué.

Quelque rigoureuse que soit la justice du Sultan, elle est en progrès sur le code criminel usité du temps du Saïd Madjid. Ainsi la peine de mort, autrefois appliquée pour des méfaits souvent peu graves, n'existe plus. On l'a remplacée par de fortes amendes, se montant, pour le cas de meurtre commis sur un Arabe, à 6.000 francs et, sur un nègre, de 400 à 500 francs. L'impossibilité de payer entraîne fatalement le renvoi du coupable aux Présides. L'assassinat n'est point considéré, ici, comme un attentat contre la société tout entière. C'est une afficiire privée, qui ne regarde que le meurtrier et les parents de la victime. Tout crime peut se racheter à prix d'argent. Et à défaut d'ayants droit, la caisse saïdiale se substitue à eux avec un empressement exemplaire. Je parlais de féodalité tout à l'heure. N'est-ce point ainsi qu'au moyen âge, les plus noirs forfaits restaient impunis, ch3Z nous, pourvu que le coupable fût riche ou bien apparenté?

— Aujourd'hui, 26 juin, nous serons reçus par Saïd Bargash, Sultan de Zanzibar. Il paraît qu'on veut nous favoriser d'hon-

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