CHAPITRE XVIII
^ Les petits pois, do cinq ou six variétés différentes, poussent à ravir. La tige s'est montrée, au bout de quelques jours de germination. Si l'excès des pluies n'était point venu entraver la végétation, en tenant les racines dans un permanent état d'humidité, nous aurions eu une récolte magnifique. Par suite de ce contretemps, elle n'a guères rendu plus que la semence. 11 faudrait planter les pois sur un terrain sablonneux et assez élevé pour que les eaux n'y séjournent point. Dans ces conditions, je suis certain que l'on réussirait complètement. Cette culture serait pour la colonie européenne une acquisition précieuse, car aucun légume, peut-être, ne convient davantage au climat africain. Les pois constituent une nourriture excellente et d'une digestion facile. Le jour où l'on pourra obtenir, à Karéma, une alimontation se rapprochant de celle de nos campagnards, on se portera aussi bien ici qu'en Europe même.
< Livingstone dit avoir vu, en différents endroits, près du Nyassa, des champs de pois dont il supposait la semence introduite par les Arabes. J'ai essayé le mode de culture qu'il indique et je puis le recommander comme étant le meilleur. Il consiste à disposer le champ en petits billons, éloignés de 3/4 de piedles uns des autres, et à planter les pois sur la crête du biUon. — La méthode de diviser les champs en billons (que nous appelons vulgairement des baicœ dans le Tournaisis) est générale dans toute celte partie de l'Afrique. Je Tai même constatée dans rOu-Gouha, à l'ouest du Lac. — La nature semble d'ailleurs l'imposer, dans une région oii les pluies sont si abondantes pendant plusieurs mois de l'année. Si l'on semait sur des terrains unis, comme on le fait généralement chez nous, les eaux de la Massika, qui détrempent si longtemps le sol, finiraient par faire pourrir les racines des céréales et des plantes potagères, d'une nature bien autrement délicate que là plupart des végétations sauvages, qui n'y résistent point. La pluie, glissant sur le talus du billon, se dépose au fond des sillons, d'où elle s'infiltre dans la terre. Et le billon, bien exposé à lair, n'est jamais empreint que d'une humidité relative, impuissante à entraver la croissance des plantes, étendant leurs racines dans la crête simplement fertilisée.
« J'oubliais de mentionner que la betterave potagère et le cresson ont répondu à mon espoir.
* J'ai casé à leur plac3 définitive les arbres fruitiers, prove-
nant des pépinières établies par le capitaine Gambier. 11 y a actuellement à Karéma, dans Tintérieur de la Station môme, et dans le jardin extérieur : 1 manguier, 1 Mstofélier (arbre à fruits crémeux), 31 bananiers, qui porteront cette année, plus de 70 grenadiers, dont quelques-uns sont en fleurs, 40 papayers qui, cette année encore, oflfriront partiellement une petite récolte, environ 12 citronniers, dits Malimao, 10 citronniers Ndimou- Kaliy 5 à 6 goyaviers, bons pour la saison prochaine, et une cinquantaine de cannes à sucre.
« Le poivrier, à grosses gousses, et celui à petites gousses rouges soût très communs. Le cotonnier prospère, mais l'eucalyptus n'a pas pris.
< Je m'étonne que l'on n'ait jamais tenté d'introduire la pomme de terre d'Europe à Karéma. Il est plus que probable qu'elle prendrait très bien sur les hauteurs. Ce serait chose facile que de faire transporter quelques kilogrammes de belles semences par les courriers. Pourquoi, aussi, ne pas tenter d'introduire ici le cocotier, une des richesses de la Mission de Bagamoyo et qui, un jour ou l'autre, pourrait suffire à nourrir l'élément indigène de notre Colonie toute entière?
« Là est, d'ailleurs, le but qu'il s'agit d'atteindre, si l'on veut maintenir ce qui a été si difficilement conquis par le capitaine Gambier. Nous suivons actuellement un système qui coûte chaque année de grosses sommes d'argent, sans amener de résultats assez sérieux et surtout décisifs.
« Permettez-moi de soumettre à votre appréciation un moyen par lequel la Station arriverait bien vite à se suffire à ellemême. Il suffirait d'acheter une cinquantaine de jeunes Africains des deux sexes et de les libérer, car on ne pourrait guères se les procurer autrement, l'homme libre se refusant à cultiver la terre. Il n'y aurait là rien de contraire aux traités existants et aux lois de l'humanité, puisque nos travailleurs seraient bel et bien émancipés par le seul fait d'appartenir à la Station Belge. En en usant à l'égard de ce nouveau personnel avec tact et avec justice, en le familiarisant, par gradation, aux opérations agricoles, enfin en se l'attachant par de bons procédés, nous arriverions à l'intéresser à notre œuvre et à lui faire considérer la Station Belge comme sa propre colonie. Sans rien abandonner d'une autorité, indispensable dan^ ces parages, nous formerions