CHAPITRE XVIII
services qu'il a rendus jusqu'à ce jour, son intrépidité et son dévouement lui font déjà une part assez glorieuse. Nous exigeons de lui la promesse de retourner en Europe, quitte à revenir prendre sa part de l'Œuvre si vaillamment commencée. Enfin la fièvre paraît céder. Mais quel accès! Je n'en ai jamais vu d'aussi violent !
1" avril. — Toujours la pluie ! Nos seaux en toile à voile font un rude service, et malheureusement nous avons négligé de les faire enduire do goudron végétal, ce qui eût considérablement prolongé leur durée. On ne saurait assez en emporter car, tant en marche que dans les stations, il en faut faire un usage permanent. L'usure des nôtros est si rapide, qu'en moyenne nous en jetons un au rebut par mois.
Roger a tué une balle antilope.
Trois Askaris, envoyés à Tabora, reviennent avec le dernier courrier. Pas de lettres d'Em'ope, mais des nouvelles du docteur Van den Heuvel, qui réclame son remplacement à cor et à cri. Depuis le mois de janvier, prétend-il, il aurait dû être relevé pour reprendre l'agence de Zanzibar. Si ça s'arrangeait, j'irais bien, moi, dans TOu-Nyamouèzi! Mais il y a ici des services plus urgents à organiser et à diriger.
En passant par le village de Simba, nos hommes ont appris que l'insatiable brigand, pour s'entretenir la main, a fait la guerre à Mounié Pambala, petit Sultan du voisinage. Question de butin, comme toujours. Los travaux agricoles terminés, on ne rêve ici que plaies et bosses, ou plutôt céréales, bestiaux et étoffes, à payer à coups de flèches et de fusils.
M. Van den Heuvel nous annonce que 120 hommes, sous le commandement du Djémadar Ghan Mohamed et du Béloutchi Amir, sont en route pour Karéma. Ils ont séjourné à Tabora plus que de raison et, d'après nos Askaris, se trouvent, en ce moment même, encore à Simba.
Il s'agit du renfort promis par M. Greffuhle et attendu depuis si longtemps.
5 avril. — Qui a bu boira ! A peine échappé aux étreintes de la maladie, le capitaine Popelin renie les engagements qu'il nous accuse, en riant, d'avoir arraché à son état de faiblesse. « La mort n'a pas voulu de moi, dit-il, c'est un nouveau bail que
j'ai contracté avec la vie. J'irai jusqu'au bout. Et qui m'aime me suive I » C'était Roger qu'il visait directement, en parlant ainsi. Ils partiront aussitôt que nos hommes seront arrivés. Déjà ils s'occupent à préparer tout leur matériel de campagne. Impossible de lutter contre une détermination inébranlable. Notre ami nous paraît si bien rétabli et si certain du succès que l'espoir nous revient. Le raisonnement de M. Popelinne manque pas, d'ailleurs, d'un certain poids.
— «Je peux aussi bien laisser ma peau pendant le voyage à la Côte orientale, nous fait-il observer, qu'en allant explorer l'autre rive du Lac. D'un côté, de nouveaux Poris à traverser, et seul, cette fois. De l'autre, une excursion dans un pays beaucoup plus sain, à peu de distance de la Station existante et en compagnie d'un déterminé camarade. Si la fièvre revient, elle me prendra aussi bien en chemin pour la Côte qu'en route pour Nyangoué. Pile ou face! Les dangers étant égaux des deux parts, je n'ai rien à perdre et tout à gagner. »
MM. Popelin et Roger se rendront d'abord à Oudjiji, oii Stanley a retrouvé Livingstone, et y achèteront une nouvelle embarcation. Notre daou, à vrai dire, n'est qu'une assez piètre carcasse, ressemelée tant bien que mal, et les Sarmalahs, esclaves charpentiers de la colonie arabe, ont la réputation de construire d'excellents bateaux à voile. D'Oudjiji, nos amis iront reconnaître le terrain, un peu au-dessous de la Station anglaise de Mtoa, fondée sur l'autre rive, sous le nom de Plymouth 's Rock, par la London Missionary Society, juste en face de notre Colonie, avec laquelle il deviendrait dès lors facile d'établir une communication nautique directe. Après avoir obtenu leur concession de territoire, ils reviendront à Karéma, et Roger ayant le commandement de la nouvelle Station, le capitaine Popelin se dirigera résolument vers le Congo. Il ne s'agit donc, présentement, que d'un simple voyage d'exploration, pour lequel il n'est pas nécessaire d'emporter de nombreuses marchandises. A Oudjiji, d'ailleurs, on trouve dans les stores arabes tout ce que l'on veut.
Ce soir, un courrier nous est arrivé, député par les deux chefs Béloutchis, campés à Kafissya. Djémadar Ghan Mohamed et Amir, nous font oflSciellemont demander s'il nous plaît de les recevoir. Parbleu !