‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 154 sur 232 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Ils arriveront demain, après un petit voyage de 7 mois. C'est ce qui s'appelle cheminer à dos de tortue !

6 avril. — Nos voyageurs se sont embarqués ce matin avec leurs grooms respectifs, 20 hommes d'escorte et d'équipage, une petite pacotille d'étoffes et de fil de métal, des tentes, des lits et des munitions. L'interprète Boniface, ou Double-Face, comme nous l'appelons depuis son accident, restera à Karéma. M. Popelin est chargé de nous rapporter de l'huile de palme. Nous les avons conduits jusqu'au bateau. M. Popelin, un peu faible encore, semble rayonnant de joie. « La lutte, le mouvement, s'écrie-t-il, c'est ce qu'il me faut. »

Une poignée de mains, un bruyant « au revoir » et le daou prend sa course vers le Nord. Nous le suivons des yeux pendant quelque temps et rentrons dans la Station, pour reprendre notre tâche, un peu plus isolés qu'auparavant, malgré le contingent de travailleurs que nous attendons pour aujourd'hui même.

Vers midi, Djémadar Ghan Mohamed et son compatriote Amir, tambours et fifres en tête, et suivis de leurs troupes respectives, font leur entrée dans la Station. Ils sont venus de Kafissya, en suivant la plage. Enfin, notre contingent de futurs ouvriers sera au complet. Il dépasse môme nos besoins immédiats et, pour les raisons déduites plus haut, nos ressources alimentaires. Nous serons obligés de nous dégager vis-à-vis d'un des chefs Béloutchis qui, du reste, n'ont pas montré beaucoup d'empressement à se rendre à leur poste. Gomme motif de leur inexplicable retard, ils allèguent un séjour forcé à Tabora, par suite de la guerre, leur campement prolongé aux confins du MgondaMkali, campement entraîné parle manque d'eau potable, et bien d'autres excuses, acceptables de la part de voyageurs inexpérimentés, mais non point de chefs de caravana, habitués à battre le pays depuis des années. Les 7 mois de voyage devant être déduits de la durée de l'engagement, ils n'ont plus que 5 mois â rester à notre service. Tout cela sent terriblement la carotte !

Ghan Mohamed, ancien officier du Saïd Bargash, porte avec assez de dignité le titre de Djémadar. C'est bien le type de vieux soldat Béloutchi, mâtiné d'aventurier et de marchand.

Sa physionomie patriarcale, d'un caractère presque hébraïque, encadrée d'une longue barbe grise, nous produit une excellente impression. Il commande un corps de 65 Askaris, dont 40 esclaves et 25 hommes libres, recrutés par Séwa à Bagamoyo ou dans l'Ou-Zaramo.

Amir, comme lui natif du Béloutchistan, ne dépasse guère la trentaine. C'est un bel homme, d'une mâle prestance et à l'air résolu, mais dont nous croyons avoir quelques raisons de nous défier. Il nous arrive, en effet, tout droit de la Guéréza de Zanzibar, où la justice saïdiale le détenait pour avoir tué un de ses esclaves. M. Grefi'uhle, qui avait entendu vanter son énergie et son adresse, sollicita et obtint un élargissement provisoire. Le captif put sortir de prison, mais en prenant l'engagement solennel de mériter sa grâce par son dévouement à notre égard. Bien que son crime ne soit pas de ceux qui tirent ici à grande conséquence, nous nous soucions médiocrement de conserver à notre service un homme d'un caractère plus que violent. Nous sommes investis d'une mission de bienveillance et d'humanité que pourrait compromettre l'ancien négrier, si prompt aux voies de faits, sans compter qu'il pourrait devenir pour la colonie xme cause de troubles et de révolte. Des deux chefs, c'est Ghan Mohamed que nous garderons.

Amir n'a sous ses ordres que 55 hommes, moitié Oua-Ngouanas, moitié esclaves. Les deux troupes étaient chargées de nous porter tout un matériel de guerre, présent du Saïd Bargash. On nous avait annoncé un canon, une mitrailleuse, des fusils et plusieurs caisses de munitions. Tout ce précieux et important bagage est resté à Tabora, retenu par le Gouverneur. Au mépris desfirmansdu Sultan de Zanzibar, Abdallah bin Nassib a mis bel et bien le séquestre sur nos moyens de défense, prétextant que la guerre avec Mirambo étant terminée, nous n'en avions plus besoin. L'audace de cet homme ne connaît pas de limites ! Evidemment, son but est d'affaiblir le plus possible notre prestige et de nous maintenir dans un humiliant état d'impuissance. L'envoi du Saïd Bargash a été déposé, contre reçu, chez un nommé Zed bm Djouma, l'Arabe le plus riche et le plus considéré de Tabora. M. Van den Heuvel n'a pas osé le réclamer hautement, craignant de s'attirer les persécutions d'un fonctionnaire, assez insolent pour rompre en visière avec son propre souverain. La question est désormais du ressort du Saïd Bargash lui-

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