CHAPITRE XIX
veillance du Djémadar et de Bamboula, je m* occupe avec huit hommes, à assembler les pièces de notre Steam-Launch. Il s'agit de nous procurer des vivi*es par la voie du Lac, car nos fourrageurs ne trouvent plus rien aux environs.
21 avril. — En nous peignant ses débuts à Karéma sous d'assez grises couleurs, le capitaine Gambier a certes atténué plutôt que chargé le tableau.
Si nous nous butons journellement à de dérisoires et renaissants obstacles, quelle continuité de patience et d'énergie n'a-t-il pas dû déployer pour nous léguer encore la situation présente 1
Même soutenu par une i'orce armée sérieuse et disposant de ressources largement discrétionnaires, l'Européen, loin de voir se grouper autour de lui les populations indigènes, ne doit s'attendre à rencontrer chez elles que défiance et hostilité •
Dans ces quasi-solitudes, l'homme se terre^ à la façon des hôtes fauves et ne se déplace que pour se mettre en quête d'une proie : quœrens quem dévore t. Si nous étions attaqués par quelque conquérant nègre, comme Mirambo,Simbaou l'ancien Sultan de Mdabourou, au lieu de rechercher notre protection, pour se préserver eux-mêmes du pillage et de la servitude, nos voisins immédiats se joindraient probablement à lenvahisseur pour nous accabler. Nos bienfaits, mêmes, la situation relativement prospère, qu'ils doivent à de continuels échanges, ne nous désignent-ils pas à de farouches convoitises?
Il serait parfaitement inutile de compter sur des alliances contre les bandits, chasseurs d'hommes et voleurs de grains. Comme le dit M. Ramaeckors, les bandits constituent ici la population tout entière et sitôt la saison sèche arrivée, le moindre village ne cherche à s'unir avec un autre, que pour en exproprier un troisième. Tel, l'imbécile Sultan de Karéma, parti en guerre avec le gros Tchiata et dont l'armée a été mise on déroute par les buffles, si à propos pour la paix du district. Quelle influence morale prétendrions-nous exercer sur d'ignorants ilotes, à plat ventre devant la seule tyrannie et qui vouent à la force im culte fanatique ?
M. Ramaeckers a fait des instances réitérées auprès de cdtte brute de Kangoa, pour qu'il cultivât un peu de riz ; semences gratuitement fournies par nous, et engagement formel de payer rondement la récolte.
Kangoa, n'ayant jamais cultivé que du maïs, a trouvé la prétention exorbitante et s'est réfusé à toute innovation agricole.
Nous avons ofiert alors des salaires, véritablement fabuleux, aux indigènes,qui auraient bien voulu s'occuper quelques heures par jour, à nos plantations. Pas un ne s'est présenté. Si nous étions du tempérament des Arabes qui se font obéir, respecter et aimer par dessus le marché, sans s'embarrasser de nos scrupules émancipateurs, nous pourrions recourir aux esclaves, qui, acquis tout jeunes, se plient docilement à toutes besognes.
C'est le conseil que nous a donné le vénérable Kanghérennghéré, premier ministre du Sultan de Karéma, en se proposant lui-mômo pour nous acheter des hommes, moyennant un honnête courtage. Mais le vieux coquin serait parfaitement capable de nous voler nos tissus, si nous avions la naïveté de les lui confier dans l'espoir d'augmenter notre personnel.
Comment M, Cambier, avec sa poignée d'Askaris, rebelles au travail de la terre et inaptes d'ailleurs à toute besogne manuelle réclamant le moindre raisonnement, s'y est-il pris pour vaincre leurs répugnances et pour en faire des briquetiers, des charpentiers et des maçons? Sous le rapport de la difficulté vaincue, sa station est une entreprise véritablement grandiose et nous aurons de la peine à retrouver son secret.
De nos soixante hommes, pas un qui ait jamais fait autre chose que de suivre son maître, le ballot ou le fusil sur l'épaule! Pas un qui ne lâche le travail, aussitôt qu'on cesse d'avoir les yeux sur lui. La moindre vétille devient une affaire d'état pour ces soi-disant gentlemen de la Côte, ardents seulement au plaisir et à Torgie. Je les ai spécialement sous ma direction et ce n'est qu'en leur mâchant la besogne, que j'en obtiens un semblant de secours. Encore le mal que je me donne pour leur prêcher d'exemple, leur parait-il un manque de dignité personnelle. A plusieurs reprises, Forhan et Mohamed Maskam m'ont représenté l'imprudence de mon zèle, en m'offrant de le remplacer pai' la pei-suasion, selon eux, bien préférable, de la kourbache, de la bastonnade et de la chaîne, à l'égard des récalcitrants.
Le soir, lorsque notre compagnie ordinaire s'est retirée, il nous arrive, M. Ramaeckers et moi, d'échanger nos impressions pessimistes. Une autre inquiétude se mêle à nos soucis journaliers. Nous craignons que, fidèle aux usages de ses remuants congénères, Mirambo ne rentre en campagne, la moisson faite,