CHAPITRE XIX
pour s'emparer de rOu-Nyaniembé. De là, à se rabattre sur nos parages, il iiy a pas loin pour un mmige\ir de terre àe sa force.
A ce qu'il paraîtrait, son alliance avec Simba ne tient qu'à un fil et, en cas de victoire, qui l'empêcherait do venir mettre le siège devant le fort Léopold, pour en finir avec les orgueilleux Oua-Zoungous qui refusent de baiser son noir ergot ?
Il n'en faut point douter, à la seule annonce de son approche, nous serions abandonnés par nos mercenaires de la Côte, et il ne nous resterait d'autre ressource, pour éviter le sort de Carter et de Gadenhead, que de nous faire sauter avec nos magasins, fin héroïque certainement, mais funeste pour l'œuvre même, qui périrait avec nous.
Trêve à ces sinistres prévisions, inspirées par des déboires dont nous saurons, dont nous devons triompher. Voyons la face de la médaille, au heu d'en considérer uniquement le revers.
Oui, sans doute, et malheureusement, nous sommes environnés do pillards, dont nous n'avons à espérer nulle aide; oui, la moindre chose entraîne ici des efforts incroyables; oui, nos hommes ne savent rien et la population indigène ne répond pas à notre appel. Enfin, il est à craindre que Mirambo, irrité de voir contraiûer sa soif de suzeraineté par des étrangers, privés d'alhances, ne vienne mettre le siège devant le Fort Léopold, et ne nous affame, à défaut de nous donner l'assaut. Mais tous ces ennemis, toutes ces craintes, tous ces dangers existaient du temps do M. Gambier, et même à un degré infiniment plus redoutable. Acceptons donc son héritage avec la même égalité d'àme, la même et aveugle opiniâtreté. Gomme le capitaine Popelin, nous devons aller jusqu'au bout.
Nos inquiétants voisins peuvent, par calcul, imiter l'exemple que leur donne Siranda par pure sympathie ; nous finirons par triompher des obstacles que notre prédécesseur a vaincus ou éludés un à un ; nos hommes se fonneront, la population indigène se ralHera et, à défaut d'elle, pourquoi, au fait, ne pas imiter les Arabes, acheter des esclaves, quitte à les émanciper et à en faire des colons ?
Reste Mirambo qui, à différentes reprises, a protesté de ses bon sentiments à l'égard des Européens, dont il ne réclame que la neutralité, entre lui et l'élément arabe, auquel il a voué une haine inextinguible. S'il lui plaît de se croire montagne, pour-
quoi nous montrerions-nous plus fiers que Mahomet? Paris valait bien une messe pour Henri IV. Ce n'est pas une démarche toute politique, et qui, au bout du compte, n'est pas plus humiliante que la scandaleuse vexation du Hongo, qui doit nous arrêter, lorsqu'il s'agit de sauver notre Œuvre dans l'avenir.
Au-dessus des théories il y a des faits ; aux nécessités doivent céder les répugnances.
Pour activer la récolte, faisons comme Candide, et cultivons notre jardin, ne produisît-il que des laitues.
L'âme humaine a, comme les climats, des phases grises et d'autres pleines do lumière. Nous avons bien eu raison de la fièvre, pourquoi serions-nous plus faibles devant le découragement? Après tout, nous ne sommes pas venus ici précisément pour nous amuser.
Comme le dit le joyeux et très pratique Figaro : « La difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité d'entreprendre 1 » Encore un coup, je suis de l'avis du capitaine Popelin. Où nous en sommes arrivés, il est encore plus commode d'aller de l'avant que de revenir sur nos pas. ^
8 mai. — Le montage du bateau est terminé, en ce sens que notre Steam Launch — privé de sa chaudière — a reçu, pour porter la voile, un mât et un beaupré en bois de miombo. Les différentes sections sont réunies au moyen de boulons, avec interposition de bandes de caoutchouc.Nous pourrons maintenant attendre avec plus de sérénité ^arrivée de nos tuyaux de rechange.
Le lendemain, je procède au lancement. Lorsque l'embarcation flotte sur les eaux bleues du Tanganika, un Askari va avertir notre chef, qui se fait conduire à bord dans une pirogue achetée aux pêcheurs Oua-Fipas. L'équipage tout entier est debout, rames levées, pour recevoir M. Ramaeckers.
A un signal donné, le drapeau belge se déroule au haut du mât. M. Ramaeckers déclare solennellement que le premier bateau en fer. voguant sur le Tanganika, portera le nom du capitaine Cambier. Un roulement de tambour 1 L'étendard bleu, portant l'étoile d'or à cinq pointes, adopté par l'Association Internationale Africaine, salue, du Fort!
Nous hissons les voiles et nous courons quelques bordées,