‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 17 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

neui's exceptionnels, car hier, le chef do musique du prince, un Portugais, comme la plupart do ses hommes, est venu nous demander si nous ne possédions pas un exemplaire quelconque de notre air national. A notre grande honte, nous avons été obligés d'avouer qu'en fait de Brabançonne notre mémoire se pouvait lui venir en aide. — € Oh! bien, s'est écrié le bravo homme, en tirant de sa poche du papier réglé et un crayon. Qu'un de ces messieui's ait donc l'obligeance de me noter le chant, rien que le chant ! » Nouvel et pénible aveu : — « Personne de nous n'est musicien. » Comment faire? Le malheureux chef nous a priés alors, de bien vouloir lui chanter la chose, sans fioritures, pour qu'il pût bâcler dessus son harmonie pendant la nuit.

Entendre c'est obéir. Et le Sultan avait donné ses ordres formels : — « Je ne peux pas cependant vous jouer la Marseillaise ou le God save the Queen! » répétait notre homme, en se grattant piteusement l'oreille. Ma foi, nous nous sommes exécutés, l'un fredonnant, l'autre sifflant, à tour de rôle. La séance a été longue et les siffleurs avait tout à fait l'air de faire l'éducation de quelque canari.

Après avoir endossé nos uniformes de grande tenue, nous nous sommes rendus au palais, avec M. De ville, consul de B3lgique à Zanzibar et M. Greffulhe, notre hôte, qui doit nous tenirlieud'interprète. C'est justement jour de grande réception. Elles ont lieu tous les vendredis. Les consuls de France, d'Allemagne et d'Angleterre ont également obtenu audience.

Nous passons devant une ligne de 1000 hommes, à peu près, de troupes régulières, échelonnés musique et drapeau en tête, depuis le siège du Consulat belge jusqu'au Palais Impérial. Ces troupes, organisées et dressées à l'européenne, font honneur au lieutenant de marine Mathews, l'officier anglais chargé de leur éducation martiale. Sur notre passage, officiers et soldats présentent les armes et la musique portugaise, en costume militaire, fait retentir les accords de la Brabançonne, jouée pour la première fois à Zanzibar. Aussitôt, les souvenirs de la patrie lointaine nous assaillent en foule et nous échangeons un regard mouillé. Quelle secrète puissance y a-t-il dans les quelques mesures composant un air national, pour que le cœur se gonfle d'aise, d orgueil et de mélancolie en les entendant s'élever sur un sol étranger? Que je comprends bien, aujourd'hui, les pauvres

soldats suisses, éclatant en sanglots aux accents de leurs panz champêtres et les fils d'Ecosse, marchant à la mort précédés do leurs cornemuses ! La religion du drapeau est féconde et sainte. Elle soutient les faibles et électrise les forts. Si nous nous reportons au cher pays de Belgique et revoyons par les yeux de la pensée les amis, qui nous oublient, peut-être, dans le tourbillon de la société civilisée, nous songeons aussi aux dévoilas qui nous incombent et nous renouvelons, en nous-mêmes, le serment de n'y pas faillir. Oui, nous nous sentons, en quelque sorte, investis d'une part de responsabilité, dans la sauvegarde de l'honneur national. Et notre pas résonne plus fier et plus décidé sur la route de l'exil volontaire qui déjà s'est ouverte devant nous.

Saïd Bargash nous reçoit au seuil do son Palais, vaste construction, en corail gris, assez différente des riches habitations arabes. On y remarque un beau péristyle et les deux étages qui sont ornés de balcons, faisant face au nord, c est-à-dire dans la direction de la Mecque. C'est là que le Sultan, sa famille et tous ses dignitaires viennent faire leurs dévotions. Le toit du Palais forme terrasse et, devant, s'étend une grande place d'annes oii, les jours de réception, se tiennent les troupes. Deux fois par semaine, la musique portugaise y vient donner des concerts de fanfares.

Saïd Bargash est descendu, pour nous, des marches du largo perron. Eu notre qualité d'Européens, nous ne sommes pas tenus à nous prosterner devant lui, comme les plus grands officiers de la Coui'onne. Frèrô et successeur de Saïd Madjid et fils de Saïd Saïd, Sultan de Mascate et de Zanzibar, ce Prince a partagé cet Empire avec un autre frère, régnant soûl sur l'île aux dattes savoureuses. Bargash n'est au pouvoii' que depuis 1870. Agé d'une quarantaine d'années, il se voit affligé, comme la plupart de ses dignitaires, d'un embonpoint excessif. On dirait qu'il les a choisis exprès ou que, par courtisanerie, ces derniers se sont héroïquement condamnés au régime des féculents.

L'abord du prince est aimable et commande le respect. Ce n'est point un homme ordinaire que ce monarque, dont la tête massive, aux lèvres charnues, relevée par un regard sagace, resph'e la bonté et l'intelligenco. Vêtu commo les Arabes notables, en petite tenue de réception, il porte sur l'ample

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