CHAPITRE XIX
pour faire l'essai du Cambier, qui se comporte à merveille, doucement bercé sur les lames longues et douces, étincelant au Soleil.
Mais le Tanganika n'est pas toujours de si riante humeur. Souvent, lorsque la brise fraîchit, il déchaîne d'effroyables tempêtes sur cette mer intérieure, aussi trompeuse que le lac de Genève. Les flots, non chargés de sel, s'élèvent follement et battent la grève avec violence.
Dans la direction du cap Kabogo s'élèvent des grondements sourds, comme les déchai'ges lointaines d'une batterie d'artillerïe. Dans ces moments terribles, les riverains font vœu d'adoucir Mousamouéra par des présents.
Notre bateau s'incline avec grâce en courant au plus près du vent et, fendant de sa quille le flot un peu houleux, se relève élégamment. Il évolue et obéit à la main qui le guide. Nos hommes — dont quelques-uns, anciens marins — sont tout étonnés dugréement, apporté, par moi, à ce cutter d'un nouveau genre.
Satisfaits de l'expérience, nous regagnons la rive, et tirons le Cambicr sous un hangar construit à son intention. Il faut espérer qu'un jour cette humble installation sera remplacée par un chantier en règle, des cales humides et sèches, et leur complément naturel d'entrepôts et de magasins. Il y a des ports célèbres qui ont commencé plus modestement. Un jour, peut-être, cette immense nappe d'eau sera sillonnée de vapeurs chargés des produits transportés à la côte par des trains de chemin de fer. Verrons-nous s'accomplir cette révolution pacifique, mettant en rapport un des continents les plus féconds et les moins exploités du globe ? Dans tous les cas, nous pouvons être fiers d'avoir jalonné en quelque sorte la route de l'avenir.
— Le 10, petit accès de fièvre, et le 19, reprise de l'accès. M. Ramaeckers est beaucoup plus gravement atteint que moi.
Sitôt la Massika finie, les eaux qui, on quelques jours, couvraient le pays, disparaissent tout aussi rapidement par évaporation et par infiltration , drainées encore par les mtonis, bientôt eux-mêmes presque complètement à sec. Rien de malsain comme cette phase transitoire, pendant laquelle le Soleil soutire du sol, en fermentation, les effluves empoisonnées de la malaria africaine.
— Hier soir, 25 avril, nous étions assis, vers huit heures, sur le Barza, en train de fiimer nos longues pipes et de siroter notre thé sucré de miel, lorsqu'un coup de fusil retentit dans la partie du Fort réservée aux Askaris. Nous courûmes aussitôt vers le lieu de l'explosion.
Makenndé, le soldat insoumis, dont plusieurs fois nous avions été obligés de réprimer les violences et les attentats, venait d'assassiner traîtreusement, d'un coup de feu, tiré à bout portant et en plein cœur, l'Askari dont, depuis longtemps, il convoitait la femme. Nous trouvâmes la victime, étendue sur le sol, ne donnant plus signe de vie, et baignant dans le sang qui s'échappait à gros bouillons d'une horrible blessure. A ses côtés, dans une attitude hébétée, se tenait la malheureuse, caus3 directe ou involontaire du meurtre.
Après avoir fait son coup, Makenndé a essayé de se sauver par les toits en terrasses, car à cette heure, les portes du Fort sont rigoureusement fermées. Mais Mohamed Biri s'est mis à sa poursuite et a réussi à l'arrêter, sans se laisser efirayer par la force herculéenne du personnage. Celui-ci, fataliste comme tous les musulmans, s'est laissé prendre sans résistance. Nous l'avons garrotté et attaché à un poteau. Moi-même, pour empêcher toute évasion, je l'ai gardé toute la nuit, l'arme au pied, on compagnie de deux do ses anciens camarades.
La nécessité d'un exemple s'impose et le crime doit recevoir son châtiment.
Comme le vieux droit romain, qui admettait une distinction entre les coupables pris sur le fait et ceux capturés par la suite, la justic3 africaine — dont nous avons à tenir compte — réduit le châtiment d'après le temps, plus ou moins long, qui s'est écoulé depuis le crime. Ici, pas moyen d'hésiter. Il s'agit d'une condamnation à mort.
De grand matin, nous nous assemblons en conseil de guerre, le capitaine Ramaeckers, moi, le Djémadar, Forhan et Mohamed Biri, tous les hommes présents.
Le coupable est amené, et de nombreux témoins déposent de ses violences. Depuis son arrivée dans la Station, il a poursuivi de ses importunités la femme de sa victime *et menacé cette dernière d'un dénouement sanglant.
Makenndé, impassible, ne repousse aucune des charges accu-