CHAPITRE XIX
gereux dédale de récifs et, vers 10 heures, abordons au district de Kallialya, composé de plusieurs villages, dont le Kouïkourou est situé à une lieue de la côte.
Je m'y rends avec deux de mes hommes, emportant pour tout cadeau une pièce de Stirbazi frangée d'or.
Le Sultan nous reçoit sous une espèce de dai, ou plutôt de grande niche en matétés, revêtus de torchis. Je ne pourrais guère définir la forme de cette construction qu'en la comparant au quart de l'ccaille d'un œuf gigantesque, posé semi-circulairement, en équilibre sur le sol. Kallialya, entouré de ses dignitaires — pour la plupart vêtus de simples peaux de bêtes, attachées à la ceinture de façon à laisser les hanches à nu — est un nègre assez insignifiant, gras et obèse, âgé d'une quarantaine d'années.
Après la pipe de rigueur, le Chaouri commence : — « Je suis, dit le bonhomme, « le plus grand Sultan de rOu-Fipa!..Tchiata, Kangoa et Siranda me paient tribut. »
KalUalya veut m'en faire accroire. Le vrai Suzerain, reconnu à la fois par les indigènes et par les Arabes, c'est Kapoufi, possesseur d'immenses troupeaux de bétail. Mais je juge parfaitement inutile de relever une vantardise, dans le goût du pays, et, opposant blague à blague, me présente fièrement, moi-même, comme l'ambassadeur du plus puissant Mouzoungou qui oncques ait honoré l'Afrique de son auguste présence.
— « Cependant, ajouta i-je, Tchiata nourrit de mauvais dessins contre nous. Il ne sait pas à quoi il s'expose, comme tous ceux qui vaudraient affronter nos canons et nos fusils ! Puisque tu es le plus grand Sultan de l'Ou-Fipa, tu ne peux mieux le prouver qu'en t'alliant avec le Mouzoïmgou de Karéma, qui a fait à tes envoyés un si bienveillant accueil. Ceci dans ton intérêt, plutôt que dans le nôtre, car nous ne craignons personne. »
Kallialya fait bon accueil à la pièce de Stirbazi que je lui offre et, pour exciter encore ma munificence, promet d'envoyer des hommes à notre première réquisition. En retour, je lui promets d'autres présents plus magnifiques que le premier. Pour ce qui concerne la question des vivres, il avertira les gens du village qui, demain, se rendront au Soko tenu en mon honneur. En attendant, il me fera porter plusieurs pichis de Karangas, ou noix d'arachides, ainsi que quelques volailles.
Je me retire fort satisfait de l'entrevue et retourne à la plage.
oïl mes hommes m'ont construit une hutte rustique. Bientôt le repas est servi et je m'endors d'un sommeil réparateur.
Le lendemain, les indigènes arrivent par petits groupes, — portant dans des linndos, des jarres ou des paniers, poissons frais ou séchés, maïs, sorgho, noix d'arachides, tabac en pains, etc. Le marché no dure pas moins de trois jours, pendant lesquels je dépense près de 100 yards d'étofie. Ayant abattu un buffle, je le •partage entre les hommes de la localité, en les engageant à entretenir de plus fréquents rapports avec notre Station. Tous me promettent d'arriver bientôt à Karéma avec des vivres frais.
Au cours de mes achats, j'ai la bonne fortune d'assister aux préparatifs d'une chasse, ou plutôt d'une pêche à l'hippopotame. Le vase magique à tuyaux de jonc est de la partie. On l'emplit de fumée, et on y crache à tour de rôle, comme lors de la visite, au cours de laquelle, malgré l'influence préservatrice, im malheureux enfant devint la proie d'un crocodile.
J'ai dit qu'on péchait l'hippopotame. Voici comment s'y prennent les riverains du Tanganika :
A une longue corde sont attachés, d'un côté, un fort harpon en fer, de l'autre un flotteur en bois d'ambatch. Le harpon, emmanché d'une manière un peu libre, au bout d'un long bâton, on enroule, en spirale serrée, la corde autour de la hampe, de façon qu'elle puisse s'en détacher dès que le harpon a mordu. La pêche n'a lieu que le soir, alors que les hippopotames sont endormis, à fleur d'eau.
Montés dans leurs pirogues, les indigènes approchent doucement des confiants pachydermes, et leur plantent le harpon entre les deux épaules. Brusquement réveillé et bondissant de douleur, l'animal plonge, entraînant au fond des eaux le harpon avec la corde, mais laissant le bois de lance aux mains de ses imprudents agresseurs.
Je dis imprudents, car il arrive parfois que l'hippopotame , furieux, se rue sur les pirogues et les fracasse sous son poids ; auquel cas, les indigènes n'ont d'autre chance de salut que de regagner la côte à la nage.
lies corps des hippopotames, morts des suites de leur blessure, sont retrouvés le lendemain, grâce au flotteur attaché au bout de la corde.