CHAPITRE XX
Sinistre nouvelle. — Encore un I — Voyage à Oudjiji. — Une traversée accidentée. . — Mort du capitaine Popelin. — Ses funérailles. — <* Nous y passerons tous 1 i — Roger va licencier ses Askaris. — Peut-être irai-je à Tabora î — Nouvelles du docteur Van den Heuvel. — Courrier intercepté. — La trahison d'Amir. — Un Djémadar qui a la puce à Toreille. — Tous contre nous I — Le Gouverneur à l'œuvre. — Complot contre M. Sergère. — Accusé de vouloir empoisonner Sékl. — Un remplaçant s. v. p., — Les Pères Algériens à Mdabourou. — Expédition nouvelle à Thorixon. — t)épart de Roger. — L'enlèvement d'une Sabine. — Trophée sanglant. — Plus de vin I — Rats et chats. — Le mangeur de tètes. — Perplexité des Askaris. — J'en fais des maçons. — Les envieux. — Tentative de meurtre. — Le diable au corps, — Incendie de Katamba. — Les secours. — Nous devenons populaires. — Roger retourne à la côte. — Je vais à Tabora.
Avant de courir les chances d'un naufrage imminent, j'avais aperçu sur la plage un campement en règle et, tirée à sec, un3 embarcation du genre de celles qu'on fabrique à Oudjiji. Je ne doutai pas un instant que MM. Popelin et Roger ne fussent revenus de leur voyage d'exploration, lorsque un drapeau, flottant en berne au milieu du camp, me cloua sur place. La mort avait passé par chez nous. Mais qui avait-elle frappé? Je no tardai pas à l'apprendre par les hommes d'escorte de nos amis. Le capitaine Popelin avait succombé à Mtoa, des suites d'un violent accès de fièvre compliquée do dysenterie. Cependant, MM. Ramaeckers et Roger s'avançaient à ma rencontre. Tous les trois, à la place même où, deux mois auparavant, nous nous séparions quatre, pleins de santé, de vie et d'espoir, nous nous retrouvâmes incapables de prononcer une parole. Serait-il donc vrai que nul ici-bas n'échappe à sa destinée? Nous nous serrâmes la main en nous contentant de jeter un regard humide vers le point de l'horizon où reposait désormais notre bravo et loyal compatriote !
Je laisserai à M. Roger, lui-même, le soin de raconter, et le voyage accidenté qui précéda cette perte douloureuse, et les derniers moments du capitaine Popelin. Ce qui suit est la copie des lettres envoyées par lui au bureau de l'Association et dont il m'a
permis de prendre le double. Les lecteurs seront péniblement impressionnés, comme moi, du contraste qu'il y a entre les deux narrations, la première pleine de philosophie et d'humour, la seconde péniblement tracée et mortellement triste :
Oudjiji, 29 avril 1881.
« Monsieur le Secrétaire Général,
« Contre toutes mes prévisions, le capitaine Popelin et moi sommes arrivés à Oudjiji, dans la nuit du 18 au 19 avril, après un voyage qui a été pour nous une véritable odyssée.
« Dès le moment, même, de notre départ, la maie chance semble s'être acharnée à nous poursuivre. Ennuis sur ennuis, accidents sur accidents! A différentes reprises, nous nous sommes trouvés bien véritablement à doux doigts de la mort, et c'est par miracle que nous avons échappé à la catastrophe finale, oii le bateau est resté pour sa part.
« Partis de Karéma, dans la matinée du 6 avril — jour de l'arrivée des soldats de renfort du capitaine Ramaeckers, attendus pendant de longs mois — nous campâmes, le 15 suivant, au nord du Cap Kabogo, dans un joli port, occupé, au moment de notre entrée, par quatorze grandes pirogues arabes en destination de rOu-Gouha, oii elles allaient charger de l'ivoire.
4c Le lendemain, nous remîmes à flot de grand matin, bien que le vent, soufflant par petites rafales, n'annonçât rien de bon.
4c Nous avions marché à la rame, depuis une heure environ, lorsque la brise se mit à fraîchir. On hissa la voile. Maisla barque déviant trop, nous commandâmes une manœuvre pour nous rapprocher de la côte. La vergue se brisa en deux comme une allumette. Cependant, le vent devenait de plus en plus fort et les lames grossissaient à vue d'œil. Il importait de regagner la terre ferme pour y chercher un refuge et remplacer notre mât, déjà réparé quelques jours auparavant, et dont nous ne pouvions plus nous servir. Les rameurs faisaient de leur mieux, et déjà la côte se rapprochait, lorsque plusieurs grosses lames, prenant le bateau en travers, le secouèrent de la belle façon.Un cri d'effroi retentit : « A l'arrière! Une voie d'eau! » Deux hommes s'occupèrent à boucher immédiatement, tant bien que mal, l'ouver-