CHAPITRE XX
ture, pendant que six de leurs camarades écopaient,au moyen de grandes boîtes à conserves vides, et de nos bassins en métal, Teau qui continuait à pénétrer en bouillonnant dans notre frêle embarcation. Los autres, reprenant leurs rames, un instant abandonnées, se mirent à adresser à Allah des invocations désespérées. Ce dernier prêta Toreille à leurs prières, et au bout d'une demi-heure d'efforts héroïques, nous foulions le sable d'une petite baie. Mais notre daou ne représentait plus qu'un monceau de calfat, recouvrant une coque de bois pourri et qui sombrait une heure après. Nous étions bel et bien naufragés au Sud de la rivière de Rougoufou.
« Il était dix heures du matin et ce désastre nous arrivait justement la veille de Pâques. Le reste de la journée fut employé à nous réconforter et surtout à nous sécher, car, depuis notre départ do Karéma, nous avions eu de la pluie tous les jours. Nous commencions à nous trouver suflSsamment moisis.
« Il s'agissait de sortir de cette impasse. Le lendemain, le capitaine annonça à l'équipage que nous essayerions de gagner Oudjiji par la voie de terre. Mais nos hommes lui conseillèrent de tâcher plutôt de se procurer des pirogues auprès des gens du pays, qui nous transporteraient par groupes, au delà de l'embouchure duMalagarazi, d'où il nous serait facile de gagner le lieu de désignation. Dans l'après-midi, quatre Askaris envoyés à la découverte, nous ramenèrent deux habitants d'un petit village voisin, lesquels promirent, moyennant paiement anticipé, de nous procurer, pour le lendemain, deux pirogues indigènes, amarrées dans les environs.
« Nous dormions encore, lorsqu'une exclamation joyeuse nous attira hors de nos tentes. Les cris : « Un bateau, un bateau, au large 1 » s'élevaient sur la petite plage. C'était effectivement une grande embarcation qui, guidée par nos feux et par l'appel de notre tambour, se dirigeait vers la baie. Quelques minutes après, seize vigoureux Oua-Djidjis pénétraient dans notre bivouac et, sans s'arrêter aux engagements pris la veille, le capitaine Popelin faisait sagement un nouvel accord pour notre transport immédiat. Le prix demeura arrêté pour 30 dotis d'étoffe ou bien une somme de 300 francs, payable à Zanzibar. En moins d'une heure, nous étions à bord, avec toute notre cargaison.
« Mais nos épreuves n'avaient pas pris fin !
« Un orage, accompagné d'une violente tempête nous secoua toute la journée. Si l'embarcation n'eût pas été si solidement construite et si bien manœuvrée par nos énergiques sauveteurs, fort probablement les crocodiles du Tanganika se seraient payés, à nos dépens, un plantureux festin.
« Enfin, nous abordâmes à Oudjîji, dont le vieux Gouverneur, Mounié Héri, nous fit un excellent accueil. Ce brave homme s'est montré fort bienveillant pour nous et quelques-uns des principaux Arabes de la localité ont rivalisé, avec lui, de franche hospitalité.
« Nous comptons repartir dans quelques jours pour l'Ou- Gouha, afin d'aller faire choix d'un emplacement où le capitaine puisse établir une nouvelle station. A cet effet, nous avons acheté, au prix de 1000 piastres, le bateau même qui nous a recueillis on route.
« Post'Scriptum. — D'après les bruits qui courent à Oudjiji et qui semblent fondés, les deux indigènes qui devaient nous procurer des pirogues, auraient, au contraire, étérassembler tous les bandits des environs pour venir nous piller sur le lieu du naufrage. Nous leur aurions, certainement, fait un rude accueil. Mais il vaut mieux, à tous égards, ne pas les avoir attendus, quitte à leur abandonner le prix des embarcations, qu'ils étaient bien résolus à ne pas nous fournir. Notre poudre était mouillée, d'ailleurs, et nous aurions fort bien pu y laisser notre peau.
Seconde lettre .
Station de la London Missionary Society, à Mtoa, 26 mai 1881.
« La mort vient de nous ravir le capitaine Popelin, sur les bords du Tanganika, dans le district de l'Ou-Gouha, à environ 4 heures de marche de la localité, désignée par Gaméron sous le nom de Loutiki, et actuellement connue sous celui de Loutoukou.
« Notre cher camarade s'est vu enlever par une hépatite aiguë qui s'était déclarée, dans l'après-midi du 17 mai, sous forme de fièvre bilieuse bénigne. La nuit du 17 au 18 fut sans repos pour le malade, et vers midi, déjà, l'affection se présentait sous une phase nettement caractérisée. L'épiderme , surtout aux conjonctives des yeux, avait pris une teinte jaunâtre pro-