CHAPITRE XX
Tanganika que repose le vaillant lutteur, mort à la peine et endormi dans sa jeune gloire. Sa tombe solitaire sera respectée par les indigènes et deviendra, j'en suis persuadé, un lieu de pèlerinage pour les voyageurs qui, après lui, se dirigeront vers le Manyéma. >
Oscar Roger.
Et maintenant, essuyons nos larmes. Il faut réagir contre l'angoisse et le découragement provoqué par la fin terrible de vaillantes victimes. Moins nous resterons, plus il faudra serrer les rangs et cuirasser de bronze notre cœur résigné au pire destin.
— L'embarcation de M. Roger avait été annoncée hier, vers 8 heures du matin ^ au capitaine Ramaeckers.
4c Je me rendis aussitôt sur la plage > me dit ce dernier. 4c Ma lunette d'approche me permit de constater que le bateau qui s'approchait n'était pas le même que celui qui avait emporté nos amis. En ne voyant à bord qu'un seul Européen, de sombres pressentiments m'assaillirent. Mais je me refusai, pourtant, à croire à un irréparable malheur. Sans doute, le capitaine Popelin était resté sur l'emplacement de la future station et nous avait envoyé Roger pour lui rapporter ses marchandises? Lorsque la fatale nouvelle me fut connue, j'ai eu comme une rage de désespoir. Nous y passerons tous, me suis-je écrié ! »
— Le premier abattement surmonté, il a été décidé que Roger se rendrait àTabora, pour licencier les Askaris du capitaine Popelin. Ces hommes, depuis la mort de leur chef, sont complètement démoralisés et ne demandent qu'à retourner à la côte pour être payés. « Jamais il ne me considéreront comme leur maître » dit Roger.
Et nous sommes complètement de son avis. Cette question d'engagement personnel de l'escorte prend ici une importance capitale. Rarement les soldats africains obéissent au nouveau chef, avec lequel ils n'ont pas traité directement au départ.
Or, Roger, trouvé en détresse à Kisinndé, n'exerce aucune autorité réelle sur l'escorte particulière du défunt, tandis qu'en engageant de nouveaux hommes, il les dominera sans restrictions.
Roger emportera nos lettres pour l'Europe.
Il n'est pas décidé à remplacer, à Tabora, le docteur Van den Hcuvel.
— « Cela dépendra, dit-il, des lettres venues de Bruxelles. »
Au cas où, par suite do son départ, je serais obligé de retourner dans rOu-Nyaniembé, il tâchera de me recruter une escorte sur la route.
— «En toute éventualité, lui dit notre chef, si d'ici à un mois je ne reçois pas de vos nouvelles, je vous considérerai comme parti et j'enverrai Becker. ]^
21 juin. — Depuis bien longtemps, nous n'avions plus roçu de nouvelles du docteur Van den Houvel, chargé de nous transmettre les courriers venant de la côte. Nous savons aujourd'hui la cause de cette longue et involontaire interruption, par une lettre de notre compatriote, écrite à la date du !«»* juin. Aussitôt après le départ de M. Sergère — littéralement chassé de Tabora par les mauvais procédés du Gouverneur, contre lequel il va porter plainte auprès du Saïd Bargash — M. Van den Heuvel avait fait un courrier, composé des dépêches de décembre, parvenues après celles du mois de janvier. Quelques jours après, il nous avait expédié le courrier de février, ainsi que 4 fusils Winchester. Mais ses hommes lui sont revenus. Un des leurs avait été tué par les Oua-Ghenzis. Abandonnant fusils et colis, ils s'étaient repliés sur Tabora, la route, prétendaient-ils, se trouvant complètement interceptée. Notre compatriote a heureusement pu reprendre le courrier do février, qu'il nous expédie. Les fusils et les autres papiers sont en sûreté chez un homme libre de l'intérieur, où les Askaris iront les reprendre.
Voici quels seraient les motifs de cette attaque, motifs qui nous touchent de très près, et dont nous n'avions aucun soupçon.
Il paraît qu'Amir, l'ancien prisonnier des présides saïdiales, relâché sous condition de mériter sa grâce par ses loyaux sen'ices, nous a, au contraire, gravement compromis. Lors de sa halte chez Simba, il a prêté l'oreille à des propositions d'intervention armée, en faveur de cet avide Sultan, contre quelques malheureuses tribus des environs. Une certaine quantité d'ivoire et des esclaves auraient été le prix de ce scandaleux marché. Delà, évidemment, le retard anormal apporté dans la marche