‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 18 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

chemise blanche de rigueur un manteau vierge de broderies. Il a renoncé, pour nous, au turban de soie blanche, cher aux dévots de l'Islam, — les Mtaouas, — et dont il affecte, avec sa cour, de se coiffer aux jours de réceptions musulmanes.

Le Sultan nous invite gracieusement à le précéder sur le grand escalier, recouvert de tapis, qui mène à la salle du Trône. Nous nous en défendons modestement, ce qui paraît le contrarier. J'ai su depuis le motif de cette politesse. Atteint d'éléphantiasis, Saïd Bargash n'aime point à donner sa fâcheuse infirmité en spectacle aux étrangers venus pour lui présenter leurs hommages. Aussi les fait-il toujours passer devant. En voulant nous montrer humbles, nous n'avons réussi qu'à être inconvenants. Mais que diable ! Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus?

Surmontant sa répugnance, le Sultan ouvre la marche et nous nous apercevons seulement alors de ses jambes et de ses pieds démesurément enflés. Il nous conduit dans la salle d'audience, somptueusement décorée et oîi, des doux côtés du Trône, sont rangés dos fauteuils dorés réservés à la suite. Nous prenons place à gauche et grâce à M. Greffulhe, un des plus anciens amis de Sa Hautesse, nous échangeons les compliments d'usage dictés par le cérémonial.

— « Gomment se porte votre Roi ? »

Telle est la première question posée par le Suzerain Arabe à M. Ramaeckors qui s'empresse de répondre que la santé de Léopold II est excellente.

— « Notre Roi > ajoute le Commandant, m'a chargé de présenter à Votre Hautesse ses plus chaleureux remerciements pour la bienveillance avec laquelle elle daigne traiter les voyageurs de l'Association présidée par Lui. »

— « J'aime beaucoup Léopold II, » répond Saïd Bargash, avec un franc sourire « et je m'honore de ses bons sentiments à mon égard. Oui, je suis fier d'être son ami. Ses voyageurs pouiTont toujours compter sur ma protection à Tabora, à Ou-Djiji, partout où je serais en mesure de les aider. Demain j'enverrai desiîrmans à mes principaux Gouverneurs et Officiei's dans l'intérieur de l'Afrique, et j'espère qu'ils vous rendront votre tâche facile. »

Puis la conversation se généralisa. Le Sultan nous demanda curieusement quelles étaient les plus récentes découvertes faites en Europe et en particulier les progrès réalisés en Belgique.

M. Ramaeckers l'intéressa vivement en lui parlant de l'invention du Téléphone et des applications de TElectricité à l'éclairage public : — € Inshallah ! Les peuples d3 TOccident accomplissent des miracles!.... Plaise à Dieu que vous vous tiriez bien du grand voj'ago que vous allez entreprendre dans notre primitive Afrique ! »

L'audience était terminée. Le Sultan nous reconduisit jusqu'à la porte de la salle, en nous réitérant ses vœux les plus cordiaux pour l'issue favorable de notre entreprise.

Nous sortîmes de là enthousiasmés. — Saïd Bargash est, en effet, un prince qui comprend et aime le Progrès, tout au rebours des despotes asiatiques confinés dans la sombre citadelle de leur ignorance et de leurs préjugés. Le voyage fait par lui en Europe, en 1875, et particulièrement à Paris, l'a entièremont rallié à notre civilisation. S'il n'est point parvenu à abolir totalement la traite, du moins empêche-t-il l'exportation de cargaisons humaines vera l'Ai'abie, où se dirigeaient naguère les convois d'esclaves. Cette détermination a dû lui coûter, car certains abus sont parfois momentanément dangereux à extirper. Doué d'un sens profond du commerce, cette clef de voûte nouvelle de son étroit empire, il voit bien que Zanzibar se dépeuple d'ouvriers noirs et qu'il manque de bras pour charger et décharger les navires, de plus en plus nombreux dans le port. Et peut-être se demande-t-il, si malgré son amour des réformes, il n'a pas été un peu trop vite en besogne.

Déjà, il n'y a pas moins de 5 steamers de guerre à lui appartenant, et il se propose d'augmenter encore sa flotte, promenant le drapeau rouge dans toute la Mer des Inde^ et allant porter à Aden et à Bombay l'ivoire, le copal, l'orseille, les dépouilles des grands fauves, la noix de coco, les mangoustes, le girofle, le sésam3, les arachides etc. etc. Le^ officiei's investis du commandement de ces navires sont tous Européens, car il n'oserait se fier à des capitaines Arabes, peu au courant de la navigation moderne. Indépendamment de ses vapeurs, Saïd Bargash possède quantité de Daous, ou embarcations à l'avant élancé, portant la voile carrée, de nattes tressées à la main.

— Fort curieux au point de vue nautique, l'aspect de la rade de Zanzibar : ici, c'est le Mitêpé dont la proue svelte S3 recourbe en forme de col de chameau. Dans la confection do la

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