CHAPITRE XXI
Matita se présente vers 10 heures et, à midi, nous campons sous Magogo.
— La zone des mendiants est passée. Les habitants ne nous réclament plus d'étoffe. Départ à 5 heures (direction Est-Nord- Est). Halte, pour déjeuner, dans un petit village de la route. Nous repartons d*un pied léger, pour nous arrêter encore au bord de TOugalla, affluent du Malagarazi, lequel se jette, à son tour, dans le Tanganika. Nous traversons la rivière, vers 6 heures du soir, par une température de 25 degrés centigrades, et allons camper près d'un Tongo, situé d'un tout autre côté que la route, suivie Tannée dernière, pour arriver à Karéma.
Il faudra fournir double étape, en partant au milieu do la nuit. La caravane se remet en marche vers une heure.
Boga fertile en palmiers borassus, en caoutchouc et en tamariniers. Au point du jour, nous arrivons en vue d'Itamboua, dont les habitants, mis en alerte par cette apparition matinale, se portent en armes à notre rencontre, croyant que nous sommes venus pour surprendre et attaquer le village. Mais à peine ont-ils aperçu le Mouzoungou, que les dernières ombres ne leur avaient pas permis de reconnaître, qu'ils nous saluent avec cordialité et rentrent dans le Boma en riant de leur méprise.
A ce qu'il paraît, les Européens sont ici en odeur de sainteté. On voit bien que nous approchons de Tabora. Nous poursuivons, sans nous arrêter, par une campagne plantée de frênes, de myrthes, de lauriers-roses et d'arbres épineux, sur lesquels volent des band3s de pigeons blancs et gris. Enfin, vers midi, nous arrivons à Kakoma, ass3z éreintés de cette longue course.
— Deux anciennes et bonnes connaissances, MM. Bohm et Kaizer, de l'Expédition iVH^niande, établis momentanément dans ces parages, viennent me recevoir. Je vous laisse à penser les exclamations de surprise et les cordiales poignées do main. Ces messieurs ont ici une habitation, confortablement aménagée, dont ils me font les honneurs. On tue la chèvre grasse, et le reste du jour se passe en joyeuses conversations. Mes hommes hont venus me prier de leur accorder un jour de repos, et leur supplique concordait trop bien avec mes convenances particulières pour que je lui flss3 mauvais accueil. Les pauvres diables
ont largement gagné, d'ailleurs, cette halte désirée par tous. D3puis h mois de novembre 1880, MM. Bohm et Kaizer n'ont bougé de Kakoma q\i2 pour rayonner dans le fertile et intéressant district, baigné par les flots de TOugalla. Les ayant conduits à destination, le baron von Schôler a regagné la Côte, après avoir acheté les maisons indigènes destinéas à les loger, eux, leurs six boys et les bagages de Texpédition. Mais comme faute d'un saint, l'église ne chôme point, ces messieurs n'en ont abordé et poursuivi que plus librement leurs importants travaux scientifiques. Au docteur Kaizer reviennent les observations ayant trait à l'astronomie, à la météorologie et à la géodésie. M. Bôhm s'occupe de zoologie, de minéralogie et de botanique. Déjà plusieurs caisses d'animaux empaillés, d'oiseaux et d'insectes, d'herbiers et d'échantillons de toutes espèces ont éléexpédiéesà la Côte, en destination duMusée de Berlin. Ilsmo chargent d'en emporter deux, nouvellement complétées, et d3 les confier à la première caravane qui partira de Tabora pour Bagamoyo.
M. Reichard, avec lequel nous avions déjà fait connaissance à Zanzibar, est en ce moment à Igonda, où je le trouverai en plein travail d'organisation. En effet, le dernier Sultan de ce village étant décédé, les habitants sont venus ofirir aux membres de la Colonie allemande de se charger bel et bien de la direction des affaires. On peut juger si cette ouverture a été acceptée avec empressement.
Une pareille démarche, sans précédent en Afrique, n'était pas seulement inspirée par un secret besoin de protection contre les chefs voisins, plus ou moins imbus de la crainte des Européens, mais encore, et surtout, par d'éminents services rendus à toute la population environnante. La présence de ces messieurs a produit ici des miracles, et c'en est un bien extraordinaire que l'abandon complet d'une hostihté, pour ainsi dire innée, remplacée par la plus naïve confiance. M. Reichard joue ici le rôle d'une Providence au petit pied. Homme de grandes capacités, d'énergie et d'initiative, il n'a profité de sa fortune quo pour s'assimiler la plupart des métiers connus,dans lesquels il se perfectionne avec passion. On le voit tour à tour architecte, charpentier, maçon, constructeur de navires, forgeron, agriculteur ou mécanicien. C'est à lui que ses camarades doivent le bateau servant à leurs excursions sur l'Ougalla. De toutes