I. — L'AVANT-GARDE
MM. Crespel, Maes, Gambier et Mamo.
La première expédition belçe, en Afrique, quitta Bruxelles le 15 octobre 1877 et débarqua à Zanzibar le 12 déceniore suivant. Elle se composait de M. Louis Crespel, capitaine au 2">« régiment de ligne, de M. Ernest Cambier, lieutenant au 8^°* régiment de la même arme, de M. Arnold Maes, docteur en sciences naturelles, et de M. Marno, voyageur autrichien, qui avait fait précédemment, de 1874 k 1876, deux voyages au Soudan et un troisième au pays des Niams-Niams.
Nos compatriotes slnstallèrent, au bord de la mer, dans une maison mise gracieusement à leur disposition par le Saïd Bargash, qui leur accorda, quelques jours après, une audience particulière et leur donna, pendant toute la durée de leur séjour, des preuves constantes de sa bienveillance.
Absorbé par les détails d organisation, le commandant Crespel n'a malheureusement point laissé de journal de ses impressions, mais M. Cambier — comme s*il se doutait du rôle important quMl était appelé k jouer — a tracé un croquis très vivant de llle de Zanzibar, où, a son arrivée,la colonie européenne ne comprenait cque 35 personnes,abstraction faite des équipages des navires de guerre et de commerce. > Il est vrai, qu'à son retour, il trouva ce nombre de résidents plus que triplé.
ZanzilMir.
« Avec ses habitations étranges et ses costumes pittoresques, dit M.Cambier dans son attachante conférence,Zanzibar présente un cachet tout diflérent de celui des villes d'Occident. La plus grande animation règne partout. Au bord de la mer, les portefaix transportent les colis débaraués par les malles ou par les navires de commerce. Presque toujours deux par deux, ils courent en sautillant et en répétant continuellement les mômes mots, sur le môme rvthme monotone : — « Allumez > dit le premier, « La pipe > répond 1 autre. Et ils marquent ainsi la cadence de leurs pas courts et précipités. Le fardeau est souvent déposé depuis longtemps, qu'ils continuent à psalmodier machinalement leur insipide refrain. Les marchands discutent bruyamment sur les quais, tandis que les agents de la douane interpellent à grands cris les ouvriers du port. Les négrillons et les jeunes négresses sillonnent les rues, portant sur leur tête les pierres de corail qui servent à construire la maison du Maître. Des bandes d'Arabes, tamuours et fifres en tète, se rendent à la mosauée en chantant « Allah/ Allah ! > et en tirant des coups de fusil tout le long du chemin. Une foule de désœuvrés de toutes les rac^s et de tous les rangs parcourent la ville. On y voit les nègres, habillés de longues robes blanches et unies,et coiftés d'une calotte rouge, les Arabes, aux grands manteaux bleus, noirs ou écarlates, ornés de passementeries d'or ou d'argent, la tôte ceinte de rubans aux couleurs éclatantes ; les Hindous, aux vêtements de soie verte ou blanche, et aux bonnets couverts de broderies d'or ; les mélancoliques soldats, composant la garde du corps du Sultan, avec leur coiffure nationale, leur tuni-
— iU4 —
que bleue, rose ou verte, leur pantalon blanc et leurs souliers éculés ; les Banians, vêtus de mousseline éclatante, la coiffure garnie d*un ornement rouge, représentant une corne de vache. Sous le soleil brillant de î'éguateur, cette foule bicarrée produit sur l'Européen une impression qui s'efface difficilement de la mémoire. . .
€ Un des traits caractéristiques de Zanzibar, c'est la grande liberté dont on y jouit. Tout y est permis. On fait des fours à chaux en pleine rue ; on démolit sa maison sans s'inquiéter si les décombres accumulés entravent la circulation. Les voisins cherchent un autre passage sans faire la moindre observation. On jette les eaux et les immondices par la fenêtre. Tant pis pour celui qui passe ! Le port des armes n'y est pas prohibé, aussi voit-on les commerçants arabes se promener avec de vrais arsenaux à la ceinture On peut.à la rigueur,tuer son voisin, mais alors il faut payer l'amende.Pour un blanc ou pour un Arabe, 6,000 fr.; pour un nègre, 500 f r. seulement. La même licence s'est introduite dans les mœurs, et c'est probablement pour ce motif que, bien que le nombre des femmes soit beaucoup plus considérable que celui des hommes, la population noire de Zanzibar ne fait que décroître d'une manière rapide, depuis qu'elle n'est plus entretenue par l'importation des esclaves.»
Comme la plupart des voyageurs, M. Cambier ne trace point de la servitude arabe, un portrait... à la manière noire :
€ Bien que par classement social, dit-il, les nègres so divisent en hommes libres et en esclaves, cette distinction est plus fictive que réelle. L'enfant mâle esclave n'habite chez son maître que jusqu'à Tâge de puberté. Il se rend utile en pilant du café, dans un mortier de fer, en chassant les mouches qui importunent l'âne, monture de l'Arabe, ou en apportant des rafraîchissements aux visiteurs. Dès qu'on craint que sa présence ne devienne un danger pour la tranquillité du harem, le jeune esclave est invité à aller se loger ailleurs II se rend alors chez un parent, ou chez un ami, et devient libre de disposer de sa personne et de son travail, comme il C entend. Il s'engagera auprès d'un Européen, soit pour le servir comme domestique, soit pour l'accompagner clans ses voyages. Il gagnera sa vie dans les travaux du port, ou bien, il s'occupera d ouvrages de couture ou de broderie, car Iss femmes arabes ou nègres ne manient pas l'aiguille, et les vêtements sont confectionnés par les hommes. Cependant, une partie du salaire est presque toujours offerte au M'ùtre. L'esclave a pour but, en agissant ainsi, de payer une espèce de
S rime d'assurance et d'affirmer la continuité de son servage Car il est ans les mœurs arabes de fournir la non.-rdureà Ccsclnrc malade ou néceS"
sifeur, et celui-ci se priverait de cet avinta//e, en négligeant ses devoirs envers son Maître.
« Les jeunes négresses résident plus longtemps sous le toit de l'Arabe. Elles ont pour principale occupation d'apporter de l'eau. L'eau de Zanzibar, même celle des puits les plus profonds, est très salée. Les habitants sont donc forcés d'envojer au loin, dans l'intérieur de l'île, chercher de l'eau potable. Les services rendus par les femmes esclaves, se bornent h quelques jarres d'eau apportées chaque jour. Aussi, leurs maîtres, qui doivent en rchant/r, les nourrir et les vêtir, se donnent rarement la peine de les rechercher lorsque, pour un motif quelconque, elles désertent l'habitation.»
Ne pouvant tout citer de cette intéressante description, nous nous contenterons d'en détacher encore un paragraphe :
« Sans avoir le génie des grandes entreprises, le nègre de Zanzibar aime passionnément le commerce. L'un achètera un pain de tabac et le coupera en petits morceaux pour le revendre en détail, l'autre agira de même, avec une noix de coco, un morceau de requin séché, quelques racines de manioc, quelques arachides, des feuilles de bétel ou des noix d'arec. La valeur du fond de magasin n'excède souvent pas dix sous.
-rr i05 —
mais les marchandises sont étalées avec soin et de la façon la plus engageante. Cela fait songer aux petits enfants qui jouent « boutique ».
Premiers Prcdets. *« Mort de M. Maes.
« Depuis notre arrivée, dit M. Cambier, nous avions pu constater que les bruits les plus contradictoires régnaient sur la possibilité d'employer, le long de la route de Sadani à Mpouapoua, des chariots traînés par des bœufs. Il lut décidé que nous ferions une reconnaissance de cette route, avant de prendre une résolution définitive pour l'organisation de notre caravane. Nous devions faire, tous ensemble, ce petit voyage, qui constituait, en réalité un voyage d'essai (1) et qui devait nous familiariser avec les difficultés futures. Malheureusement, depuis quelque temps, le capitaine Crespel s'affaiblissait d'une manière constante. Nous le décidâmes à renoncer personnellement à l'exécution projetée. M. le docteur Maes devait rester, avec lui, à Zanzibar.
« Nous nous occupâmes immédiatement, M. Marno et moi, des préparatifs nécessaires pour réunir l'escorte et les quelques porteurs qui devaient nous accompagner.
« Notre départ fut malheureusement retardé par la mort du docteur Maes >
Voici dans quelles circonstances se produisit ce funeste événement, qui frappa de consternation toute la colonie européenne :
Le dimanche J3 janvier, malgré les représentations de M. Marno, M. Maes était sorti vers midi, pour aller faire une promenade aux environs. Trois heures après, il rentrait très fatigué et se plaignant de la chaleur. Comme on le sut depuis, notre imprudent compatriote s'était endormi sous un arbre, se croyant à l'abri des rayons du soleil, qui, en dardant entre le feuillage, lui «avait causé une violente oppression. M. Cambier, et nôtre ami Sergère, qui se trouvait là, lui firent prendre un verre de Marsalla. Se sentant cle plus en j)lus abattu, M. Maes se mit au lit, après s'être fait faire un grog au gin, croyant réagir contre son accablement croissant. Il avait la fièvre et demanda de l'ipéca. Fort inquiets, MM* Cambier et Marno le veillèrent toute la nuit et, vers 6 heures, firent appeler M. Greffuhle et le docteur Robb. Mais lorsque ceux-ci arrivèrent, M. Maes ne respirait plus. Il s'était éteint quelques minutes avant.
Les funérailles eurent lieu le 15 janvier, à six heures du matin, après la levée du corps par les prêtres de la Mission Romaine. La colonie européenne assista au grand complet au service et accompagna iusnu'au cimetière la dépouille du sympathique et jeune savant, tombé au début même de sa nouvelle carrière, embrassée avec un si généreux enthousiasme.
Départ de MM. Cambier et Marno.
Quoique douloureusement impressionné par cette foudroyante surprise, et sentant de plus en plus les forces lui faire défaut, M Crespel insista pour que l'exploration annoncée eût lieu, le lendemain. MM.Carabier et Marno partirent sur deux daous, accompagnés d'un chef de caravane, un sous-chef, 13 soldats, 32 porteurs, 2 boys et un cuisinier, soit deux Européens et 50 nèçres. Mais le vent du Nom leur occasionna de graves avaries; rembarcation de M. Marno dut être laissée en détresse sur le banc de corail, où elle s'était échouée, à deux lieues seulement de
(1) Conseillé par M. le docteur Dutrieux, avant mèaté qu'il entrât au service de r Association.
Zanzibar. M. Cambier revint seul, vers 6 heures, réclamer da secours. Le Said offrit deux de ses daous, mais la mer étant fort grosse, on s*était décidé à demander une chaloupe au Londw^ lorsque le lendemain, vers trois heures, M. Marno, s'étant tiré-d'affaire tout seul, revint heureusement au port.
Le transbordement, opéré le 17, dans de nouvelles barques, on fixa le second départ pour le lendemain, vendi'edi 18. Mais le Djouma étant jour faste pour l'équipage, composé de musulmans, nos voyageurs ne purent mettre à la voile qu'après VHazourf\ ou prière de midi. Nous dirons plus tard comment s'opéra leur arrivée à Sadani,et leur excursion à Kiora.
Pour le moment, une nouvelle et terrible catastrophe nous retient à Zanzibar.
Mort du Gommandant GrespeL
Au moment du départ de MM. Cambier et Marno, le chef de la première expédition lxîlj^e,en Afrique, paraissait relativement bien portant. Le lundi, il prit un purgatif et, aussitôt, il se sentit une si grande /aiblesse qu'il dut se mettre au lit. Vers 6 heures, il demanda à être transporté à l'hôpital. M. Crespel avait conscience de son état, cj'ai la fièvre » dit-il à M. Sergère, qui le trouva feuilletant un livre de médecine. Une seconde fois, le docteur Robb fut appelé, mais, croyant le cas peu grave, et d'ailleurs retenu par les coucnes de M'"« Kirk, il n'arriva que le lendemain. M. Sergère resta près de notre compatriote jusques deux heures du matin. Le lendemain eut lieu le transport à l'hôpital. M. Crespel, ne pouvant plus marcher, y fut conduit sur une civière.
Il était perdu!
Accablé et ne répondant point aux amis qui accoururent à son chevet, il fixait devant lui des regards douloureux. La nuit, il se plaignit de suffocations et d'un extrême abattement. Cependant, le lendemain, encore, il put échanger quelques mots avec M. Greffulhe, dont la conduite, dans cette double et sinistre circonstance, fut digne de tout éloge. Il s'assoupit lourdement, et, en se réveillant, ne parla plus. M. Sergère le trouva dans un état complet d'épuisement. Le jeudi 25, le brave officier était à toute extrémité. Le docteur Robb, croyant à une maladie nerveuse, lui fit prendre un vomitif. Pendant la même nuit, le délire se déclara. Comme MM. Greffulhe, Sergère et Gaillard de Ferry (P, se rendaient le lendemain, vers 10 heures, k l'hôpital, ils rencontrèrent M. Robb. Le commandant Crespel expirait 35 minutes après, et son déc(»s fut attribué, par le docteur, k une apoplexie foudroyante!!
Ce fut un deuil général. Le décès du capitaine Crespel, suivant de si près celui de M. Macs , ne put être malheureusement appris à MM. Cambier et Marno, déjà en route pour l'intérieur, mais la désolante nouvelle en fut inmiédiatement télégraphiée à Bruxelles. On se souvient de l'impression profonde qu'elle causa parmi les nombreux amis du défunt et dans le pays tout entier.
En attendant des nistructions de l'Association Africaine, les effets et les papiers de M. Crespel demeurèrent dans l'habitation offerte à notre compatriote par le Sultan de Zanzibar, qui la fit garder par quatre de ses soldats béloutchis.
Mes lecteurs se demanderont, peut-être, pourquoi appuyer sur des événements aussi douloureux ?
C^est qu'il importe, nous semble-t-il, de glorifier la mémoire de nos
(l) Consul de France.
amis disparus, par la mention de ce qu*ils ont souffert dans Taccomplissement de leur mission. Et puis, n'y a t-il point d'enseignements à tirer de ces détails, soumis aux méditations des spécialistes? Us ne seront pas inutiles, non plus, aux jeunes gens qui, séduits par la seule passion des aventures, font trop bon marche des surprises qui menacent, en Afrique, les natures les plus rudement trempées. N'eussent-ils que le résultat de décourager les demi-vocations, cTun recrutement inutile, sinon dangereux, notre but serait atteint.
Quant aux résolutions viriles, arrêtées délibérément, en connaissance de toutes les éventualités, heureuses ou néfastes, elles ne peuvent que se fortifier, par la perspective des périls déjà affrontés, par tant d explorateurs dévoués et intrépides. En fait de science, comme en matière de foi, c'est le mépris du martyre qui fait surtout les apôtres et les confesseurs.