‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 185 sur 232 · II. — VOYAGE D'ESSAI A KIORA · texte numérisé non relu

II. — VOYAGE D'ESSAI A KIORA

A Sadani.

Revenons à MM. Cambier et Marno, que nous avons laissés, cinglant vers Sadani.

Le boutre contenant leurs bagages, faisant trop d'eau, ils avaient été obligés de s'embarquer sur un Béteia (jui s'échoua, vers 9 1.2 heures du soir, sur un banc de sable annonçant la côte africaine.

Il faisait, heureusement, clair de lune. L'équipage se mit à l'eau et les deux Européens purent être portés, à dos d homme, pondant ,un trajet d'une lieujB. Vers 10 heures et quart, ils atteignaient Sadaiii, où M. Makay, missionnaire anglais, ancien pensionnaire du roi Mtéça, leur offrit graceusement l'hospitalité. La seconde barque ne put débar(juer que dans la nuit du samedi. Entretemps, MM. Cambier et Marne avaient entamé leurs derniers préparatifs.

Comme nous l'avons dit, la mission de nos voyageurs consistait, surtout, à expérimenter si, malgré les affirmations contradictoires de MM. Price, Makay et Broyon, il y avait moyen de se faire suivre de chariots jusqu'à Mpouapoua. M. Cambier devait s'entendre, dans cette localité, avec M. Broyon, explorateur suisse, pour l'organisation d'une caravane d'ensemble, pendant que le commandant Crespel et le docteur Maes se seraient occupés, à Sadani, de dresser des bœufs, en qualité d'animaux de trait.

Vers rintérieur.

Ce ne fut que le 21 janvier, à 8 1 '2 heures du matin, que la petite troupe de M Cambier se mit en m:irche, munie d'un sauf-conduit, pour les chefs de l'intérieur, délivré par le gouverneur arabe de Sadani, (jui lui accorda encore une escorte de trois hommes, jusqu'à la première étape.

A 7 1/2 heures, elle campait à Mdoumi, petit village d'une trentaine de huttes, établi sur une colline entourée de plaines basses, couvertes de buissons. MM. Cambier et Marno y trouvèrent cinq chariots et un wagon, appartenant aux Missions anglaises, et pour lesquels on essayait de dresser des bceufs.

Le lendemain, à 6 heures, ils s'enfonçaient dans l'Ou-Sigoua, à marches lentes, coupées de haltes nombreuses, occasionnées par les accès de fièvre de leur Nyampara.

Nous ne suivrons pas la caravane dans les nombreux villages, changeant parfois de noms, d'après ceux de leurs nouveaux sultans, et qui, pour cette raison, ne figurent point sur notre carte. Tout au plus, pouvons-nous indiquer quelques points de repère, à l'usage des voyageurs qui adopteraient cette route, ae préférence à celle de Bagamoyo.

Jongles et Marécages.

Jusqu'à Mamsissi, l'escorte traverse jungles et prairies, bravant les ondées sul)ites et les rayons brûlants du soleil. Le pays est générale-

ment couvert, mais la haute futaie n*y atteint point des proportions tropicales. A Ngombé, le chef leur offre du tabac. Us traversent à Kifourou, leur premier pont d*arbre, formé de rondins et offrant, encore, une voie carrossable. Au delà de Magoubika, dont ils repartent le 26 janvier, les pluies ont transformé les sentiers en ruisseaux boueux. Quoique la route des chariots continue, ils ont déjà de 1 eau jusqu'à la cheville, pendant qu'un soleil ardent fait haleter, sous leur faix, les porteurs exténués, réclamant du repos. A une vallée de 5 kilomètres de long, d'où s'exhalent des miasmes infects, succède la jungle.

Après une longue halte, dont on profite pour nettoyer les armes, la caravane passe la Boukigoura, cours d'eau rapide, large d'une vingtaine de mètres et aux rives escarpées. Les difficultés commencent. On chemine péniblement à travers les fourrés de la jungle épineuse et dans les sentiers, convertis en marais. A Matoungou, un orage se déclare. Les vivres deviennent rares et il faut recourir aux étapes forcées de la Tirikéza. Et après les averses, c'est le soleil d'Afrique, plus redoutable encore que le déluge î Cependant, sauf la traversée scabreuse des cours d'eau, on pourrait, croit M. Cambier, établir, à peu de frais, dans ces régions, une route praticable pour les charrettes. Mais après le district de rOu-(tourou, tout change.

Le 1^' février, départ de Kidoudoué. La jungle alterne avec les ravines. On traverse une plaine submergée, à 30 centimètres de hauteur, et coupée d'un fossé protond. Le passage de la M voué, sur une passerelle, effondrée en partie, et où l'on est obligé de se servir de cordes, demande plus d'une heure. Dans la bande boisée, s'étendant sur l'autre rive, et qui abonde en grands arbres, la hache des Anglais a déblayé la route sur laquelle on espère faire passer des convois attelés de bœufs.

Puis encore la jungle, où l'on pataugj. Jusqu'à Mkongou, la caravane fait vingt kilomètres, a/y^ant de l'eau jusqu'au genou, puis jusqu'à micuisse. Le pays tout entier n'est qu'un vaste marécage où l'on perd pied dans des trous fangeux, et où l'on bute contre des racines, formant, à fleur de sol, de dangereux lacis.

Des gens de M. Broyon, se rendant à la Côte, chargés d'une lettre pour le capitaine Crespel. croisent l'escorte. M. Cambier prend connaissance de la missive, ignorant encore le décès de son malheureux chef. M. Broyon informe l'expédition belge qu'à partir de Mvoméro, il a été obligé d'abandonner la route* prise précédemment par lui, pour suivre la vallée du Ouamé.

Traversée de la Kirouvou, cours d'eau large de 8 mètres, et de la Loukinndou,qui en a plus de 20. Les fourrageurs ne trouvent presque plus de vivres nulle part. Toujours des haltes, des orages, des retards! Les Askaris, envoyés aux provisions, reviennent ivres de Pombé nouveau, dont un proverbe africain dit : « Le matin, c'est du miel, le midi, du vin, et le soir, du vinaigre. » Des rixes éclatent et les ivrognes jouent du couteau.

Le lendemain, la marche reprend dans l'eau, entre les hautes herbes, interceptant les brises,et sous la foudroyante ardeur d'un soleil au zénith. « Comment, se demande M. Cambier, songer à faire passer des chariots par cette infernale contrée? »

Le 4 février, continuation de la marche, à travers des jungles coupées de cours d'eau permanents ou accidentels. On traverse le Ouamé, formant un torrent rapide, large d'une dizaine de mètres, roulant sur des masses granitiques. Un énorme tronc d'arbre, jeté en travers des deux rives, sert de pont.

Après un nouveau mtoni, appelé par M. Cambier, la Mahouloulou ou la Magroumi, la caravane, de la direction 0. et O. S. 0. s'incline vers 4e S. S. 0. Près de Mvoméro, elle traverse la rivière du même nom.

Le 5 février, on chemine dans la jungle, avec des alternatives de plaines et de bois. Un important cours d'eau se présente, large de

60 mètres sur 25 à 30 métros de profondeur. C'est la Mkindo, aux flots rapides, roulant sur un lit de saoie. Une crue de deux pieds élargirait son cours d'un kilomètre, tellement sont plates ses berges hérissées de roseaux.

Le lendemain, c'est le Pori dont on affronte les solitudes, sans eau pendant la saison sèche, maintenant jalonnées de mares k moitié desséchées. De grands troupeaux de girafes, de zèbres et de sangliers y font onduler les herbes, peu élevées, et s'enfoncent entre les buissons, rafraîchis aux dernières pluies. Le soir venu, ils abandonnent leurs brûlantes retraites, pour s'abreuver, à longs traits, le long des mtonis voisins.

Lies Chasseurs d'éléphants et leurs Gro3rances.

Le 7, après avoir suivi encore quelques heures le Pori, MM. Cambicr et Marno arrivent à la limite extrême de l'Ou-Gourou et traversent rOuamé, ayant, à cet endroit, 7 à 8 mètres de largeur sur une profondeur de 3 mètres seulement. La caravane campe sur la rive droite, près du village commandé par un Sultan et où habitent des chasseurs Makoas, poursuivant l'élépnant et le buffle, munis seulement de fusils à silex et d'arcs primitifs. Mais leurs flèches empoisonnées n'en constituent pas moins une arme terrible. « Après avoir blessé un éléphant, ont-ils coutume de dire, et en prenant seulement le temps de compter jusqu'à 300, un morceau de sa chair, coupé à l'extrémité opposée à la blessure, serait encore mangeable. Une minute de plus, elle donnerait la mort. »

« Ces chasseurs sont persuadés que si Tun d'eux est tué ou blessé, au cours d'une expédition, malgré les daouas et les amulettes, c'est que sa femme a trahi ses devoirs CL>njugaux ou lui a jeté un sort. En vertu de cette stuçide croyance, la malheureuse est, au retour des chasseurs, brûlée vive avec son complice avéré, ou simplement désigné par le Mçanga. De nombreux bûchers, encore charges d'ossements humains calcinés, attestent la fréquence de semblables exécutions. Ils sont ordinairement disposés par couples, des deux côtés du sentier, avec les habits de la victime accrochés aux arbres voisins du lieu du supplice. »

L*Ou-Sagara«

La môme végétation couvre le sol de TOu-Sagara. Mais les vivres se font de nouveau fort rares et des négligences dans leur distribution,

Sarles chefs de Tescorte, occasionnent des retards fâcheux. Le passage e la Mvoumi s'opère sur un pont en rondins, avec tablier de joncs. Ce cours d'eau n'a guères, sur ce point, que >4 à 5 mètres de largeur. On rentre dans la jungle, puis on suit une plaine découverte. Enfin le terrain s'ondule.

Nombreux hameaux dépassés, et marais franchis sur des troncs d'arbres. La caravane passe de nouveau le Ouamé, au courant tumultueux, large de 25 mètres. Etape dans la jungle, et passage de deux nouveaux cours d'eau, la M^imba et la Loonga.

Arrivés à Koi-Forhani, situé sur la route de Bagamoyo à Mpouapoua, les voyageurs rencontrent un des chariots abandonnés par M. Broyon, faute d'animaux de trait.

Le 11, ils se dirigent vers l'Ouest et, pour la troisième fois, traversent la Loonga, ayant de l'eau jusqu'aux genoux. La jungle reprend. On avance péniblement sur un fond vaseux.

Le jour suivant, la caravane s'oriente vers le N. et le N. 0. Elle passe la Mkondokoua, prolongement rapide et maiestueux du Ouamé, et où s'ébattent des troupeaux d'hippopotames. Enhn, le 13, après avoir suivi

le cours capricieux de la rivière, elle gravit les hauteurs et traverse, à gué, la Kontitandaméré, large de plus de 120 mètres.

L'Expérience de M. Broyon.

Par un billet, apporté par un courrier spécial, M. Broyon annonce h M. Cambier qu'il est parti de Kirassa, dans la nuit même, et marche à la rencontre de nos amis. Ceux-ci ne tardent point à voir arriver le voyageur suisse, qu'une blessure, reçue à la jambe, fait beaucoup souffrir. Et, de conserve, ils poussent jusqu'à Kiora.

La caravane, parvenue au terme de sa course, y séjourne quatre jours pleins, consacrés par M. Broyon à mettre M Cambier au fait des usages et des particularités de l'Afrique centrale : dangers à éviter et précautions à prendre, question des hongos et des échanges, caractères des différentes tribu -, croyances et cérémonials. Il Joint à ses instructions un itinéraire de la route à suivre jusqu'à Selle Magazi, où il a été rhôte de Mirambo. Malheureusement, sa blessure l'empêche de retourner à la Côte, pour seconder Texpédition dans l'organisation de sa grande caravane. Mais M. Broyon offre de lui envoyer une centaine de porteurs Oua-Nyamouézis, vers la mi-mai, c'est-à-dire, après la récolte du maïs, proposition que M. Cambier accepte avec empressement.

Les six voitures, amenées de si loin,au prix de mille déboires, restent en fourrière dans le village. Tous les bœufs de M.Broyon sont morts, et il ne lui reste plus qu*un seul âne, des 19 qu*il avait en quittant la Côte. Les Missionnaires anglais de Kirassa se trouvent dans la même et décourageante situation. Ils ont fait demander à Mirambo quarante paires de bœufs, pour renouveler leurs attelages.

Cette mortalité est attribuée, autant aux fatigues de la route, qu'aux morsures de la Tsétsé, infestant la vallée du Ouamé, où on la croyait inconnue. Cependant le docteur Kirk en a trouvé jusques sur la route de Mpouapoua. La terrible mouche sévit, surtout, dans les régions non régulièrement cultivées.

M.Broyon déconseille formellement de poursuivre la coûteuse et irréalisable expérience des chariots. Cette expérience est faite désormais, et la seule inspection du pays prouve surabondamment l'impossibilité de recourir à ce moyen de transport, objet de tant d'espérances.

A Kiora. — Lie Mauvais Œil.

Comme les chasseurs d'éléphants, les habitants de Kiora sont imbus des superstitions les plus cruelles. Depuis quelgne temps, la malaria y règne, et ils l'attribuent à Tinfluence du mauvais œil. Le sorcier, mandé pour découvrir les coupables, a fait l'inspection des huttes, précédé de tambours, de tam-tam, et de çrelots, sonnant à toute volée. Cette sinejulière enquête n'ayant produit aucun résultat, le Mganga a eu recours à un moyen encore plus dérisoire. Par ses ordres, on creuse devant chaque case un trou de deux mètres de profondeur, et il examine avec soin la terre qui en provient. Un morceau de bois ou une pierre de forme arbitrairement suspecte, est considéré par l'ignare devin, comme un indice non équivoque de malfaisance. Presque toujours, la victime ignore son arrêt On la saisit à l'improviste pour la brûler vive. Mais l'épidémie ne cesse point pour cela .

Cependant, les indigènes de ce district sont de mœurs douces et hos-

Eitahères. Les caravanes y sont amicalement reçues. MM. Broyon, Camier et Marno, entre autres, se trouvaient, avec le Sultan, en rapports suivis et cordiaux. Chaque jour il leur apportait du millet et des poules, reconnaissant des quelques mètres d'étoffe qu'on lui remettait en échange. Entre les gens de l'escorte et les habitants, jamais de querelles

ni de rixes. Seule, une crédulité, indignement exploitée, rend féroces ces peuplades, dont l'Europe a entrepris la régénération.

Ratonr à la Côte. — La Fatale Nouvelle.

La Massika, s*annonçant par des pluies devenues quotidiennes, MM. Canibier et Marno durent songer au retour.

Le 16 février, ils quittèrent Kiora, vers? heures du matin, M. Broyon les accompagna jusqu'au gué de la Mkondokoua, et les nouveaux amis se dirent adieu pour quelques mois.

A peine la caravane avait-elle fourni une couple de lieues, c^ue des nègres, appartenant à Texpédition anglaise, lui apportèrent la smistre nouvelle ae la mort de M. Crespel. Le coup fut terrible. M. Canibier résolut de brûler les étapes. Par malheur, saisi d'un accès de fièvre, il ne put aller ce jour-là que jusqu'à Kirossa. Le lendemain,le malaise persistant, il dût s'arrêter encore. Ce ne fut que le 21, à Koi-Forhani, que le dernier accès se produisit.

Il pleuvait à torrents, et les chemins étaient devenus presque impraticables. Partout des cambis inondés, des rivières sorties de leur lit. Les voyageurs marchaient des journées entières, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles. « Nous voyons, écrivait M. Cambier, les poissons prendre leurs ébats à un mètre au-dessus de la fameuse voie carrossa- Dle ! » Les gués avaient disparu, et l'on était obligé de suivre longtemps le cours des mtonis avant de découvrir quelque passerelle que les flots n'eussent point emportée. C'est avec des peines inouïes que l'on grimnait, au moyen de perches, sur les arbres, d'où do vacillants ponts de ronàins, fixés à des lianes, étaient jetés d'une rive à l'autre.

A Kidoudoué, M. Cambier rencontra en détresse, leur ancien hôte, le révérend Maskay, dont un des chariots avait perdu une roue.

Et cependant, malgré les averses torrentielles, les sentiers transformés en égouts, se déversant dans les terrains bas, en cascades de fanée, les malades laissés en route, à la garde, grassement indemnisée, des indigènes, les haltes forcées, et les retards de toute nature, la petite troupe put accomplir, en 15 jours, le chemin qui en avait réclamé 24, à ratler. m^^

Le 5 mars, à 4 heures du matin, MM. Cambier et Marno s'embarquaient, à Sadani, et ils arrivaient à Zanzibar vers 2 heures de relevée.

m. — L'EXPÉDITION CAMBIER.

Arrivée de MM* Wantier et Datrieuz. — Le Départ.

Quelques jours après, M. Cambier recevait de Bruxelles Tordre de prendre la direction deTexpédition. On lui annonçait en même temps le départ de deux nouveaux voyageurs, le lieutenant Wautier et le docteur Dutrieux. Quant à M. Marno, ayant quitté le service de l'Association, il rentra en Europe dans le courant du mois de mai.

Vers le milieu du même mois, tous les préparatifs étaient terminés. M. Cambier avait enrôlé 42 Zanzibarites, pour un terme de 3 ann^s et un salaire de 25 francs j)ar mois. Mais peu de temps après être arrivé à Bagamoyo, il fut attemt, ainsi que M. Dutrieux, delà fièvre africaine. Entrés à linfirmerie des Pères du Saint-Esprit, ils y reçurent les soins les plus dévoués, pendant que la lourde tâche de l'organisation et de la mise en marche de la caravane retombait entièrement sur le lieutenant Wautier. « Il F accomplit, dit M. Cambier, avec l'activité infatigable qui le caractérisait et, le 26 juin, il quittait Bagamoyo. Le 4 juillet, à peine rétabli8,nous nous mîmes en marche pour le rejomdre, M. Dutrieux et moi, emmenant avec nous 35 porteurs, chargés de nos bagages personnels et des caisses laissées en arrière ».

M. Cambier passa, le lendemain, à environ 3 lieues de son embouchure, le Kingani, et s'avança dans la direction 0. N. 0. à travers une contrée peu peuplée et où les vivres étaient fort rares. Le 9, il manqua, à Kirongo, le lieutenant Wautier, mais il le rejoignit, le 12, dans l'Ou- Sagara, au pied des monts Pongoué, sans autre incident, digne d'être rapporté, qu'un commencement d'incendie, provoqué probablement par l'imprudence de voyageurs, ayant oublié d'éteindre leurs feux avant de lever le camp. Les herbes flambèrent sur une lieue d'étendue, mais la flamme, poussée dans la direction de la caravane par une brise assez forte, se divisa heureusement, grâce à un bou(]uet d'arbres, h, moins de dix mètres des huttes.

Les deux troupes réunies comprenaient 96 Zanzibarites et environ 350 Oua-Nyamouézis. D'autres caravanes, trop faibles pour voyager seules, s'y étaient jointes, « de sorte que le nombre d'hommes dépassait 500 et que la colonne qu'ils formaient avait souvent plus de 2 kilomètres de longueur, les nègres marchant, un à un, le long de l'étroit sentier.»

Jasqa*& Mpouapooa. ~ Désertion de porteurs.

La double escorte suivit les hauteurs séparant la vallée du Kingani de celle du Ouamé. Comme la route parcourue par elle ne s'écarte point sensiblement de celle (\\ie nous avons prise nous-mêmes, il serait oiseux de la décrire à nouveau.

Le 14, elle atteignit Kingoué, k un kilomètre de la rivière, et dut perdre trois jours avant dé rencontrer une passerelle, sur laquelle s'effectua la traversée du cours d'eau, large de plus de 40 mètres. Cette rude opération ne demanda pas moins de 8 1/2 heures.

« Depuis son départ, dit M. Cambier dans sa conférence, le lieutenant Wautier avait eu à lutter contre l'indolence de ses porteurs et leur nwiuvaise volonté. Leur esprit d'indiscipline ne fit que s'accroître au fur

et à mesure qu'en s'enfonçant dans Tintérieur du continent, les Pagazîs se conyaincjuaient de rimpuissance des Européens à leur égard. Ce fut une vingtaine de jours après avoir quitté Bagamo^o, qu eut lieu notre première mésaventure sérieuse. Nous étions arrivés au vUiage de Mvoméro, où la route bifurque, chaque embranchement conduisant au village de Mpouapoua. Les vivres étant très rares sur la route du Nord, j'avais expnmé 1 intention de prendre celle du Sud. Les Pagazis, auxquels ces vivres étaient distribués en nature et qui s'inquiétaient peu, par conséquent, de leur cherté, refusèrent de prendre la voie choisie. Nos Zanzibarites, au contraire, qui devaient 'acheter leur nourriture eux-mêmes, voulaient naturellement suivre la route du Sud, où les denrées étaient plus abondantes. Une querelle très vive s'engagea entre les deux partis et, à un moment donné, plus de 300 de nos porteurs désertèrent. Cet abandon imprévu nous mit pendant quelque temps dans un grand embarras. Nous prîmes la décision de remiser momentanément la plus grande partie de nos bagages à Mvoméro, et de transporter le reste des charges à Mpouapoua — distant seulement de 8 marches — à Taide des hommes qui nous étaient restés fidèles.

« Nous reçûmes à Mpouapoua un accueil très cordial, de la part des Missionnaires anglais qui y étaient établis. Il fut arrêté entre nous, qu'avec les 70 porteurs dont nous disposions encore, et les 12 Zanzibarites d'escorte, je continuerais ma route jusque chez Mirambo, tandis que MM. Wautier et Dutrieux, à l'aide des Zanzibarites restants, amèneraient à Mpouapoua les marchandises restées en arrière. >

Dans rOa-Go£^.

M. Cambier, qui avait retrouvé à Mpouapoua M. Broyon, en repartit seulement le 12 août, à 9i/idu matin, avec 60 Oua-NyamoiTézis et 13 Zanzibarites. Le départ n'eut pas lieu sans quelque désordre, les porteurs voyant s'ébranler une forte caravane arabe, également campée a Mpouapoua, et craignant de traverser le Pori de Tchounio, en si petit nombre.

Deux d'entre eux s'enfuirent, abandonnant leur ballot, et le lieutenant, pour prévenir de nouvelles désertions, leva le camp immédiatement. Cependant, le trajet du Pori eut lieu sans accident. Repartie de Tchounio à 6 heures du matin, l'escorte arriva le lendemain à Ndéboué, après dix-huit heures d'une marche pénible à travers ronces et rocailles.

« Il ne m'est pas resté de mon séjour en Afrique, écrit M. Cambier, de souvenir plus désagréable que celui de la traversée de l'Ou-Gogo, de ces immenses plaines arides, sablonneuses et desséchées, entrecoupées de forêts, où abondent les arbustes épineux. Le jour, un soleil de leu, dont aucun ombrage ne protège, accable le voyajgeur par sa chaleur énervante. La nuit, des vents impétueux et froids renversent les tentes et soulèvent des nuages de poussière. Les habitants sont, d'ailleurs, tout à fait dignes de leur triste pays. Ils sont criards, querelleurs et d'une malpropreté repoussante. Leur mauvaise foi et leurs exactions sont bien connues de tous les voyageurs. Un seul trait, entre mille, prouvera jusqu'où peut aller leur impudence. La femme d'un des porteurs de notre caravane, après s'être absentée du camp, fut ramenée complètement ivre, le lenaemain matin, par un Mgogo. Celui-ci eut l'insolence de réclamer du mari le paiement du Pombé que la femme avait pris pendant son escapade. Le pauvre Mnyamouézi fut forcé de s'exécuter, et on le vit piteusement mesurer, coudée par coudée, l'étoffe Que réclamait son rival, appuyé sur sa lance et fièrement campé devant lui. »

Bien que nombre de ces particularités soient déjà connues de nos lecteurs, nous compléterons ce portrait des indigènes, d'après la confé-

rence et les rapports euvoyés par M. Cambier au bureau de Bruxellein

€ Les Oua-Gogos s'enduisent le corps d'une couche épaisse de beurre? rance et d'argile ferrugineuse. Leurs vêtements sont imprégnés de ce mélange odorant, qui leur sert également de pommade pour la coiflure. Souvent même, ils n ont pas d'autre vêtement. Les cheveux, allongés ' au moyen de brins de m, sont noués en arrière, en forme de queue pointue, qu'ils relèvent sur le sommet de la tête, de manière à former une espèce de corne médiane, en avant du front. Les élégants se tatouent, en outre, le visage de cendres blanches, ce qui achève de leur donner un aspect carnavalesque.

€ Les Oua-Go^os sont de taille moyenne, en général bien faits et fortement musclés. Les jeunes gens vont nus jusqu'à l'âge de 15 à 16 ans. Les hommes portent un vêtement d'étofie, parfois une peau de chèvre attachée à la ceinture, ou jetée négligemment sur 1 épaule. Les jeunes filles portent un costume très simple : il se compose d'un tablier de quelques centimètres. En revanche, elles recherchent beaucoup la parure et se couvrent les bras, le cou, la ceinture et les jamoes d'ornements, faits à l'aide de fils de laiton, plusieurs fois enroulés. Les plus pauvres ne portent que des perles blanches, roses ou noires; les mères de famille se couvrent, en outre, d'un jupon d'étoffe ou de peau.

< Les peuples de l'Ou-Gogo sont pasteurs. Ils possèdent de nombreux troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres. Ils cultivent le millet, mais ignorent presque comolètement le commerce. Ils se bornent à vendre leurs bestiaux ou leurs récoltes aux caravanes qui traversent leur pays. Cependant, on rencontre parfois des bandes d'une trentaine à'individus, qui se rendent dans les contrées du Nord ou du Nord-Ouest pour chasser l'éléphant, qu'ils tuent à coups de lance. Us habitent des tombés, vastes hangars rectangulaires, avec cour centrale, où, le soir, ils réunissent leurs bestiaux.

« Les Oua-Gogos sont réputés pour leur bravoure à la guerre. Leurs^ armes se composent de sagaies, d'arcs et de flèches. Ils portent un grand bouclier ovale, en euir de bœuf, orné de dessins blancs, noirs et rouges. Très neu d'entre eux possèdent un fusil. Ils sont voleurs, de mauvaise foi aans leurs marchés, et d'une hospitalité peu écossaise. Tout se paie chez eux, même l'eau, et si un étranger meurt sur leur territoire, ils exigent un fort impôt des compagnons du défunt. Ajoutez, à toutes ces qualités, une curiosité bruyante et indiscrète, et vous aurez une idée de Tamabilité des Oua-Gogos. >

Plus heureux que nous, M. Cambier ne paya point de Hongo à Ndéboué, ou régnait déjà le Sultan Maouara, nanqué de sa mère. Celleci, néanmoins, vint réclamer un présent, refusa l'étoffe qu'on lui offrait, en exigea une autre, et partit en emportant les deux, comme la vieille sultane du baron Scholer.

A Mvouini, longues discussions pour le tribut régalien. Trois jours après, seulement, on peut tomber d'accord pour une quantité de marchandises, équivalant à la somme énorme de 300 francs. Partout,, M. Cambier se débat contre la rapacité des chefs de village. A Matoumbourou, à Kididimo, à Oungambois, à Mizanza, etc., c'est une volerie continuelle et des retards sans nombre. Le total des tributs et des cadeaux obligatoires ne se monte pas à moins de 300 piastres, soit 150O francs. Le tout sans préjudice des mauvais procédés de la population indigène. Les porteurs qui s'écartent du camp, sont poursuivis par des bandes de gamins, barbouillés de cendres blanches; on chercne dispute aux Pagazis : enfin l'éternel et agaçant odyssée à travers cette région inhospitalière. Pour éviter les rixes des soldats de l'escorte avec les Oua-Gogos, M. Cambier est obligé de modifier son itinéraire, craignant de voir ses porteurs l'abandonner encore avec ses ballots.

— il6 —

C'est en compagnie d'une forte caravîine arabe qu'il se décide à passer par Mgondouko, situé sur la limite du Mgonda Mkali.

€ Je quittai l'Ou-Gogo sans regret, ajoute M. Cambier, dans son rapport à rAssociation Africaine. Ses immenses plaines sablonneuses, brûlées par le soleil, alors presque au zénith, ne m'avaient offert que peu d'attrait. Je dois ajouter que les cirœnstances, dans lesquelles jai traversé cette contrée, ne me permettent pas d'être tout à fait impartial dans mon appréciation. Affligé d'une entorse, qui m'empochait de marcher, je suivais, monté sur un àne, la caravane qui cheminait lentement, h raison de trois kilomètres à l'heure, et je ne quittais ma triste monture que pour m'étendre sur une couchette de campagne où le sans-gône des sauvages, qui s'introduisaient chez moi, mendiant un morceau d'étoffe, ne me laissait aucun repos. La température, sous la tente, dépassait souvent 38^ centigrades, et sauf quelques maigres baobabs, privés de feuillage, le sol ne produisait que des arbustes épineux. Pas la moindre verdure pour reposer la vue. Les troupeaux affamés des Oua-Gogos en étaient réduits k brouter les racines desséchées des champs de millet, n

Les Poris.

M. Cambier et ses hommes mirent 12 jours, du 6 au 18 septembre, à traverser le Mgonda-Mkali. Ce désert a son importance spéciale, au point de vue géographique, formant une espèce de plateau central dont les eaux s'écoulent, au Nord dans la Méditerranée, par le lac Victoria et par le Nil; à l'Ouest, dans l'Océan Atlantique, par le Tanganika, la Loukouga et le Congo; à l'Est, dans l'Océan Indien par le Roufidji et ses affluents. La contrée, en grande partie boisée, et dont le sol granitique est recouvert d'une couche de terre végétale suffisante pour la production agricole, était autrefois assez peuplée. La guerre de cinq ans (1871-1875) que Mirambo y livra aux établissements et aux caravanes arabes l'a, seule, transformée, on le sait, en dangereuse solitude. Tous les villages ont été pillés et, au lieu des riches moissons d'autrefois, on ne rencontre que des ruines.

« Ce pays inculte et sauvage, écrit M. Cambier, a malheureusement ses hôtes. Outre les gigantesoues ossements de l'éléphant et du rhinocéros, tombés sous les coups du chasseur, on rencontre aussi les squelettes blanchis de malheureux Pagazis. Tous ne sont pas morts de soif ou de fatigue... Quand les soldats d'un Sultan s'en viennent près de leur Maître demander un morceau d'étoffe pour se couvrir, celui-ci leur répond : « Je n'ai pas d'étoffe à vous donner. Pourquoi restez-vous ici à ne rien faire? Prenez vos fusils, allez dans le Pori et rapportez-en des vêtements. » Ces braves ne se le font pas dire deux fois. Ils partent pour le Pori, au nom})re de 10 à 20, emportant leurs vivres pour plusieurs semaines. Embusqués derrière les buissons, ils épient le passage des caravanes. Si celles-ci sont faibles, ils tombent sur elles à l'improviste et les dépouillent. Si elles sont fortes et bien armées, ils attendent les traînards et les écloppés, restés en arrière, et dirigent sur ces malheureux une vive fusillade. Tous ceux qui toml^ent sont impitoyablement achevés à coups de sagaie. Les autres s'enfuient en jetant leurs fardeaux, que les vainqueurs s'empressent d'emporter dans la forêt. »

A Ouyouy

La caravane, exténuée et mourant de soif, parvint, le 18 septembre, à Ouyouy, première ville indigène appartenant à Mirambo.

« Notre arrivée, dit M. Cambier, fut saluée paries cris des femmes et des enfants, et par les détonations d'armes à feu. Nous nous installâmes

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à rintérieur d'un tembé, et une case fut mise à ma dispQsition pour y placer les marchandises. Un repos de quelques jours était nécessaire pour nous remettre de la fatigue des marches forcées consécutives que nous venions d'effectuer. Je revus la visite des femmes des teml:)és environnants qui vinrent, à tour de rôle, exécuter des danses devant ma tente et chanter les louanges de l'étranger. Cette coutume est générale dans tous les villages de l'Ou-Nyamouézi, et il est d'usage de taire, à cette occasion, une distribution de perles. »

M. Cambier constate nue les habitants sont plus sociables, et surtout plus propres que ceux de l'Ou-Gogo. Cependant, la convoitise du bien d'autrui est très vive chez eux, et tous les moyens leur sont bons pour la satisfaire.

Quoique dans l'Ou-Gogo M. Cambier n'eût eu qu'à apaiser une seule querelle entre ses porteurs et ses Askaris, et qu'il se félicitât, relativement, de la docilité de son escorte, en approchant de leur pays les Oua-Nyamouézis montrèrent une indisciplme croissante. En arrivant à Ouyouy, beaucoup désertèrent. Notre compatriote dut engager une quarantaine d'hommes pour continuer sa route. Mais a a dernier moment, Içs anciens porteurs, restés fidèles, exigèrent un supplément pour pousser jusiiu'à Ourambo. Ce ne fut que le 2ï septembre, c'est-àdire après une halte de 6 jours, qu'ils daignèrent repartir. La traversée du Pori, qui s'étend entre Ouyouy et la capitale de Mirambo, ne se termina (juc le 27 et, à une distance de cinq lieues, du premier village, les porteurs, déposant leurs charges, réclamèrent encore une augmentation du salaire, pourtant formellement accepté par eux. Force fut de passer par leurs conditions, car à la moindre menace, les coquins se seraient enfuis, abandonnant M. Cambier, en plein désert, avec ses marchandises.

Chez Mirambo.

€ L'Ou-Nyanierabé, dit M.Cambier,est partagé en deux, par une bande boisée de deux kilomètres delargeur.il offre les mômes caractères que l'Ouyouy. Les troupeaux y sontcepandant plus nombreux. On y cultive le riz, le mais, le millet, fa patate douce, le manioc et le tabac.

€ D'après les règles de la civilité locale, j'envoyai le lendemain, 28 septembre, deux de mes honynes prévenir Mirambo de mon arrivée. Nous suivîmes les ambassadeurs à petite distance. Le 29, mes émissaires revinrent, accompagnés de deux soldats du Mouami.Miramlx) me faisait diro, par ses soldats, qu'il avait retardé son départ pour m'attendre. Il avait déjà désigné une case pour me recevoir.

« Le lendemain (30 septembre) nous arrivâmes, vers midi, à la résidence du Mouami. Mirambo vint à ma rencontre, jusqu'à une centaine de pas de son tembé. Nous échangeâmes une poignée de main et un bonjour arabe, puis, nous nous dirigeilmes vers la hutte qui m'était réservée. Au bout de quelques instants, le Mouami se retira.

« Le Sultan de l'Ou-Nyamouézi est un homme de 45 ans environ, de taille élevée, peu corpulent. Sa physionomie est intelligente. Il laisse peu voir ses impressions,ne cause pas beaucoup... et ne fixe jamais les yeux sur son interlocuteur. On ne peut nier que son intelligence ne surpasse la moyenne de celle des nègres. Il a surtout une qualité rare qui lui donne sur ses sujets et sur ses rivaux une supériorité incontestable : c'est do savoir prendre une décision et d'agir ensuite avec rapidité, souvent môme à l'insu de ceux qu'il emploie à l'exécution de ses desseins. Cette promptitude de détermination lui assure, dans ses guerres, contre ses voisins, l'avantage d'arriver toujours à l'improviste. En agissant par surprise, il est presque constamment heureux dans ses expéditions, aussi sa renommée s est-elle étendue dans toutes les contrées au Sud du Victoria-

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Nyanza et à Tlist du Tanganika. Craignant, à chaque instant, de le voir apparaître à la tête de ses bandes, les Sultans des environs préfèrent reconnaître provisoirement sa suzeraineté et lui payer tribut. C'est ainsi qu'il a pu s'attribuer longtemps le surnom de }iframào,qm signifie, ceûii aux pieds duquel on apporte des présents, tandis que son véritable nOTïi est Mambire MlK)ta. (?)

€ Mirambo a toujours fait, jusqu'ici, un accueil amical aux Européens qui ont traversé son territoire. Je n'irai pas iusqu'k prétendre que la générosité dont il fait preuve envers ses hôtes soit complètement désintéressée, mais, s'il iaut en croire un proverbe non africain, les gens civilisés auraient tort de lui faire, en toutes circonstances, le reproche de donner un pois pour obtenir une lève I...

€ Sachant que j'étais peu amateur du bruit, il avait prohibé les coups de fusil, les danses et les chants d'usage. Il revint me voir dans l'aprèsmidi et, vers le soir, me fit appeler.

€ La hutte, où je fus introduit, était semblable k toutes celles qui se trouvent ài l'intérieur du tembé : un cylindre d'argile, de 4 mètres de rayon sur 6 mètres de hauteur, recouvert d'un toit de paille, en forme de' cône, se prolongeant jusqu'à environ 1 mètre du sol. Comme ameublement, deux nattes, et une chaise qui m'était destinée. Le Mouami me fit interroger par un Arabe (?) sur le but de mon voyage, écouta attentivement les réponses et s'informa si j'étais de la même nationalité que les Anglais. Au bout dune demi-heure, nous nous séparâmes.

« Le Sultan me fit dire ensuite, qu'il m'accorderait les porteurs que je lui demandais, mais qu'il désirait auparavant faire échanere de sang avec moi. Il eût été difficile de refuser ; l'intérêt de l'expédition exigeait que j'acceptasse. Mirambo est, d'ailleurs, le frère de sang de Stanley.

« La cérémonie eut lieu, le lendemain. Je fus introduit dans l'enceinte palissadée qui renferme les habitations particulières du Mouami. Nous prîmes place en face l'un de l'autre. Un des soldats de Mirambo me fit une légère incision à la poitrine, un de mes Zanzibarites fit la même opération au Sultan. Les quelques gouttes de sang furent recueillies sur deux feuilles fraîches et pétries avec un peu de beurre, puis nous nous déchirâmes mutuellement les feuilles au dessus de la tête. Désormais nous étions frères, et tout acte d'hostilité entre nous devait être promptement suivi de la mort du parjure. Telle est la croyance populaire.

€ Mirambo partit pour la çuerre le jour suivant. Il allait combattre les Oua-Soukounias,peuDlade habitant au Sud du Victoria-Nyanza. Avant de me quitter, il donna l'ordre à son Kirongozi de recruter les porteurs dont j'avais besoin, dans les villages avoisinant sa capitaleetde les expédier à Mpouapoua sans attendre son retour. Ses milices l'avaient précédé. Il quitta son tembé accompagné d'une vingtaine de soldats seulement, mais on assure que son armée se monte à près de 3000 hommes. Tous les Sultans de l'Ou-Nyamouézi lui fournissent un contingent,et ceux (|ui ne veulent, ou ne peuvent pas participer aux expéditions,lui envoient, à son retour, un tribut d'ivoire et d'esclaves.

€ Les habitants de 1 Ou-Nyamouézi sont soumis à un code draconien. Le moindre larcin est puni de mort, ainsi que l'adultère. Le genre de supplice est peu varié. Les femmes sont assommées à coups de massue et les hommes ordinairement tués à coups de sagaie. Mais parfois on leur coupe les membres aux articulations du coude et du genou, et le tronc sanglant est abandonné dans la forêt. On m'a affirmé que beaucoup de ces malheureux vivaient encore quand les hyènes venaient, le soir, les emporter.

€ La capitale actuelle du Mouami est située sur l'ancien emplacement d'Oui iankourou (environ 30'' de longitude E. de Paris, et 4<» 42' de latitude S.) C'est un vasie carré de 200 mètres de côté, au centre duquel se

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trouve une palissade circulaire, espèce de citadelle occupée par le Sultan. Autour de cette citadelle sont groupées une centaine de huttes habitées par les Nyamparas. Les murs du tombé sont en torchis. Us ont environ 2 ' 50 de hauteur et sont surmontés d'une plate-forme de 3 mètres de largeur. C'est sous cette plate-forme que s abrite le commun des mortels, esclaves et soldats. Les nombreux troupeaux du marché sont relégués dans les tombés des environs. Cette ville a été nommé par son fondateur Selle-Magazy^ ce qui signifie Terre de Sang. Avec un nom aussi tropique, elle doit. Quoique datant à peine de quelques mois, avoir sa légende lugubre. Elle i a, en effet, mais, n'ayant pu en vérifier l'exactitude, je m'abstiendrai de la répéter ici.

Repos forcé.

< La fièvre, dont j'avais ressenti quelques accès, en traversant le Mgonda Mkaii, me reprit peu de jours après mon arrivée à Selle- Magazy. C'est la conséquence inévitable de tout séjour après un voyage. Elle ne fut pas, d'ailleurs, de longue durée. La contrée me paraît très salubre en cette saison, mais il est à prévoir que, pendant et après la saison pluvieuse, il se forme des mares provenant aes inondations delà vallée du Ngombé oui décrit un cercle d environ deux lieues de rayon autour de la capitale de l'Ou-Nyamouézi. Ces inondations sont tellement considérables qu'elles ont nécessité la création d'une digue en pilotis, d'environ 300 mètres de longueur sur 8 mètres de hauteur.

< Après une vingtaine de jours, mon Kirongozi, oui avait été chargé de recruter des hommes, revhit sans porteurs, alléguant qu'il avait entendu dire que mes compagnons avaient trouvé des Pagazis et étaient en route pour me rejoindre. La vérité était que le drôle avait vendu sa femme et s'était amusé avec le prix qu'il en avait reçu, au lieu de s'occuper de la mission qui lui avait été confiée. L'absence de Mirambo me condamnait à l'impuissance, mais j'apprenais en môme temps, que le Mouami avait termmé son expédition et allait rentrer sous peu dans sa capitale.

< Mirambo revint le i»' novembre, il avait capturé un miUier de têtes de bétail et une centaine de femmes et d'enfants. La résistance des Oua-Soukoumas avait été ophiiâtre, et beaucoup de soldats du Mouami étaient restés sur le terrain.

« Parmi les gens que Mirambo ramenait, un grand nombre l'avaient suivi comme esclaves rolontaira*. C'étaient des Oua-Tousis, tribu nomade, dont l'unique occupation est la garde des bestiaux. Voyant Mirambo s'éloiffner avec les troupeaux de leurs anciens maîtres, ils avaient suivi les bœufs et les chèvres qu'ils étaient chargés de garder.

€ Les jours qui suivirent le retour du Mouami, ce ne fut que danses, cris et chants dans le tombé pour célébrer sa victoire. Dès que l'enthousiasn.e se fût un peu apaisé, je renouvelai à Mirambo ma demande de Pagazis et il s'empressa de mettre un de ses Nyamparas à ma disposition pour les recruter. Celui-ci ne revint que le 25 novembre, n'amenant avec lui qu'une trentaine de Pagazis >

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