IV. — LA CARAVANE WAUTIER ET DUTRIEUX
Massacre de la Caravane Penrose.
Pendant que M. Canibier se morfondait dans sa butte, attendant depuis trois mois les porteurs que lui avait promis Mirambo, qu'advenait il de MM. Wautier et Dutrieux, restés en arrière, avec les bagages, forcément déposés à Mpouapoua, à la suite de la désertion de Mvoméro?
C'est ce que nous apprend le rapport du docteur Dutrieux.
Au moment de quitter le petit Mgondokou (Koi-Mkono Kamanga) la Çuerre allait commencer entre les habitants de ce district et ceux d'Hecassy, à la suite d'un vol de bœufs. La caravane quitta TOu-Gogo, le 1*^' décembre, après un séjour de six semaines, consacré aux fastidieuses négociations du Hongo. Dans l'après-midi du même jour, un message envoyé par M. Broyon, qui attendait nos compatriotes à Koi- Kironda, leur dit que les bandits de Nyoungou se battaient à Bibisanda, contre les Arabes.
Coujme ils l'apprirent de M. Broyon lui-môme, rejoint deux jours après, Nvoun^ou avait attaqué la caravane des Pères Français et celle de M. P. Deljoize, mais avait été défait par une cinquantaine d'hommes, envoyés quelques jours auparavant, par Siranda (?), Sultan de l'Ou Nyaniembé.
Mais laissons la plume a M. Dutrieux :
« Nous fîmes route avec M. Broyon et arrivâmes, après avoir souflert du-manque d'eau, le 6 décembre, à l'oungouli (Mpouapoua) à 8 heures du matin. Nous y apprîmes que la rareté de l'eau avait forcé les pillards à quitter Bibisanda pour aller camper à Tchaïa; qu'ils y étaient au nombre d'environ 300 ; que la plupart étaient des cens de Nioungou, chef puissant de l'Ou-Nyamouézi ; (^u'à cette bande s'étaient joints des Rougas-Rougas ; que les pillards avaient attaqué, le 4, la caravane de M Penrose, nigénieur, attaché à la Church Missionary Society, et une forte caravane arabe, se rendant toutes deux dans l'Ou-Nyaniembé. Ces nouvelles graves nous furent communiquées, dans la matinée, par des Oua-Kimmbous, de passage à Poungouli.
€ Dans l'après midi du 6 décembre, nous apprîmes que la caravane de M. Penrose et celle des Arabes s'étaient battues contre les pillards, la première, en sortant de son camp, pour se mettre en marche, la seconde en restant massée dans son camp môme, et que, dans la lutte, M Penrose avait été tué. Sos porteurs s'étaient dispersés, et toutes ses marchandises avaient été mises au pillage. Les Arabes se défendaient encore dans leur camp, au moment où les témoins de cette scène en avaient ([uit.té le théâtre. On vint, un peu plus tard, nous apporter quelques livres, trouvés sur la route, et ayant appartenu à l'infortuné Penrose. Nous entendîmes, d'ailleurs, des coups de feu dans le lointain, et les indigènes nous dirent qu'ils étaient tirés par les pillards, occupés à transporter les ballots de marchandises de Tchaïa à, Kirouroumo, situe à six lieues de Tchaïa dans la direction du S. E. et dont les gens de Nyoungou ont fait leur dépôt et leur lieu de retraite. >
Changement d'Itinéraire.
€ Nous fûmes très émus de ces tristes nouvelles,continue M.Dutrieux. Dans la pensée de M. Broyon, nue nous nous empressâmes de consulter en cette jjrave circonstance, il n'j^ avait nul doute que cette bande armée, en force relativement considérable, ne nous attendît pour nous attaquera notre passage à Tchaïa. Dans l'un et Tautre.camp, les porteurs étaient consternés. M. Broyon, M. Wautier, M. Dodsgliun, missionnaire anglais qui accompagnait ce dernier, et moi, nous tînmes conseil sur le parti à prendre. Il était urgent d'aviser, pour un double motif : nos porteurs n'avaient de vivres que pour quatre jours et il était impossible de s'en procurer à Poungouli, où il n'y a qu'an seul tembé et, tout au plus, trente lia!)itants. Les porteurs parlaient de déserter plutôt que d'aller au devant du combat et du pillage. M. Broyon émit l'avis que, si nous pouvions trouver un guide pour nous conduire au Nord, dans rOu-Tatourou, nous pourrions gagner delà Hékoungou, situé ii cinq lieues environ, au N. E. d'Itoura et où il y a des vivres en abondance; que nous devions, dans ce cas, précipiter notre marche, tant dans la
Î)révision du manque d'eau et de l'insuffisance de nos vivres, que dans e but de prévenir une attaque, de la part des pillards, avant notre arrivée à Hékoungou. M. Broyon, nui a traversé, il y a trois ans, TOu-Tatourou, mais dans la direction du N. 0 au S. E. en se rendant d'Ourambo à Mouhalala, nous dit que les Oua-Tatourous étaient des gens fiers, ombrageux, bellioueux, défiants envers les étrangers ; que nous y aurions un droit de passage à payer, leur jjays n'étant plus, depuis longtemps, traversé par les caravanes, à la suite de diflérends et de com • bats entre eux et les Arabes; que, d'ailleurs, lui-môme, était le premier blanc qui y eiit passé ; qu'il y avait noué de Ijonnes relations avec Manguira, le chef de la contrée, et qu'en observant la plus grande prudence, nous pourrions traverser l'Ou-Tatourou sans a^^cident.
€ Le chef de Poungouli, appelé Ndogoé, faisait le commerce de bestiaux avec les Oua-Tatourous. Il consentit, à la demande de M. Broyon, et moyennant une quantité raisonnable d'étofle, h servir de guide aux deu V caravanes réunies. Il fut convenu que nous ferions Tirikéza le lendemain. La ioie se répandit dans les deu; camps à la nouvelle de ce moyen de salut, proposé par M. Broyon.
« Il plut abondamment la nuit. Il avait plu quoique peu la nuit précédente, et nous es;)3râmes ne plus avoir à souffrir de la soif. Le 7, nous nous mîmes en marche, vers 2 heures de l'après-midi, nous dirigeant vers le Nord, à travers une forêt très épaisse. Une pluie abondante survint pendant la dernière partie de notre marche, qui dura quatre heures environ. A notre grande joie, et surtout à celle de nos hommes, il plut encore toute la nuit. Nous campâmes dans la forêt. Quelques Zanzibarites, à la fin de l'étape, nous apportèrent deux grosses tortues, en poussant des cris d'allégresse, qui cessèrent de nous étonner, quand nous apprîmes qu'ils regardaient cette trouvaille comme un heureux présage pour notre voyage.
Chez les Oaa-Tatourous.
« Le 8, après deux heures de marche, nous arrivâmes au premier tembé de TOu-Tatourou. Nous nous remîmes en marche, l'après-midi, et gagnâmes, après quatre heures environ, le chef-lieu du district. Le sol était détrempé, les sentiers boueux, interrompus çà et la par de larges flaques deau. Aussi, la marche, quoique courte, fut-elle assez
Sénil)le. Contrairement à notre attente, nos hommes ne purent y faire e vivres ; la moutama y étant rare, beaucoup d'entre eux achetèrent quelques boucs et quantité de miel.
€ Les Oua-Tatourous sont un peuple pasteur. Le lait et surtout le miel, sont leur nourriture habituelle. Les nommes y vont complètement nus. Us ont pour ornement une ceinture d'anneaux de cuivre. Les femmes portent une très courte jupe, faite d'un morceau d'étoffe, ou d'un morceau de peau de béte. Leur langage est très rude, et son étrangeté faisait rire nos hommes, surtout les Zanzibarites. Les Oua-Nyamouézis n'en comprenaient pas un mot. Notre guide nous servit d'interprète.
« La journée du 9 se passa à discuter le Hongo. Une pluie torrentielle, qui dura toute l'après midi, vint nous montrer que nous étions heureusement entrés dans la période humide et nous délivrer de craintes sérieuses. Le Hongo fut nxé, sans trop de difficultés, et ne fut pas trop ^levé. Nous observâmes qu'une fois le chiffre arrêté, les Oua-Tatourous ne relèvent pas, quelques heures après, comme le font les Oua-Gogos. »
Maladie et Mort da Ueatenant Waatier.
C'est à partir de ce moment que se déclara l'indisposition de M. Wau- •tier, atteint de diarrhée suivie de dysenterie. Pour la troisième fois jjl s'en trouvait attaqué, la première à Mvoméro, pendant le séjour •de M Dutrieux à Mpouapoua; — indisposition qui céaa au bout de trois jours, grâce au traitement prescrit éventuellement par le docteur et fidèlement suivi — la deuxième à Hécassy, dans l'Ou-Gogo, où la maladie •dura quatre jours, sans vives douleurs, ni complications d'aucune sorte, grâce à un régime sévère et à un traitement des plus simples (eau de riz et médication à base d'opium et d'ipéca).
« Malheureusement, écrit M. Dutrieux, le malade se rassura, plus que de raison, et cessa, après trois ou quatre jours de convalescence, d'observer la prudence indispensable en pareil cas. Je lui recommandais avec instance de prendre les précautions les plus grandes, dans son régime, lui faisant observer que, d'après lui-même, la deuxième attaque avait été plus violente que la première et que la troisième pouvait l'être plus encore. La dernière fois queje lui donnai ces conseils, a Poungouli, M. Wautier me reprocha en souriant d'être trop pessimiste, disant que si la dysenterie reparaissait, ce ne serait guères avant notre arrivée à Itoura, où nous nous arrêterions une huitaine de jours. Que là, il pourrait être soigné convenablement, et que je le guérirais en trois ou quatre jours, comme à Hécassy. Je déplorai cette excessive sécurité que manifestait M. Wautier.
€ Les porteurs n'ayant plus de vivres, M. Broyon remit sa caravane en marche dans l'après midi. Nous ne le revîmes plus qu'à Hékoungou.
« Le il, M. Wautier se fit porter sur un hamac et partit, une heure avant la caravane, escorté par 10 Zanzibarites. Je pars à 7 heures, retenu à l'arrière-garde par la nécessité de veiller à l'enlèvement de toutes les charges et pour presser le départ des retardataires. A chaque arrêt, je veille à ce que M. Wautier ait tous les soins nécessaires et soit porté le plus commodément possible. »
La marche se continue à travers la forêt.
« Ce fut, écrit M. Dutrieux, une pénible journée pour M. Wautier, qui regretta de ne pas avoir fait la veule une partie de cette longue étape. Je le trouvai très affaibli. Les selles se succédaient abondantes et à de courts intervalles. Néanmoins, il passa une nuit relativement bonne. Nous avons eu, l'après-midi, quelques heures de pluie. Le ciel étant resté nuageux toute la journée, cette circonstance tempéra beaucoup la chaleur et rendit cette marche, exceptionnellement longue,plu8 supportable pour nos hommes.
« Le 12, M. Wautier donna l'ordre à la caravane de partir sous la
conduite d*un drogman. Diaprés ce que nous apprîmes, le surlendennain, elle arriva sans acxîident, le jour même, à Hékoungou, où elle alla camper près de celle de M. Broyon.
€ Le 13, lYtatde M Wautier s'est amélioré. Nous partons à 7 heures, toujours en pleine forêt. Le sol, couvert de traces d'éléphants et de buffles, est parsemé d'ossements de ces animaux. M. Wautier, continuant à être porté, nous allons très lentement, et nous nous arrêtons souvent. A 10 heures nous campons à proximité d'un ruisseau, dont l'eau claire et limpide nous ofire une boisson rafiraîchissaute,et nous sommes bien heureux de recevoir d'Hékoungou des vivres qui arrivent h temps pour nos hommes et pour nous-mêmes.
« Le 14, l'amélioration se maintient chez le malade. Après une marche de 4 heures, notre petite caravane arrive, sans incident, à Hékoungou, après avoir traversé un terrain très boisé,pàr des sentiers boueux et glissants. Nous avons dû nous arrêter une demi-heure, à cause de la pluie.
€ Toutes les pièces des tombés sont obscures, sans ventilation, exhalent une odeur fétide, qui suffoque aux premiers pas, et fourmillant d'insectes insupportables. L'impossibilité d'y trouver un abri, suffisamment aéré, me ht donner l'ordre de construire immédiatement une case en paille, car M. Wautier ne voulait plus rester sous la tente, qu'il trouvait, avec raison, trop humide pour la nuit.
« Le 14, le 15 et le 16, furent des journées assez bonnes pour le malade. Il prit une légère alimentation. Je lui fis suivre le traitement voulu, qu'il observa avec la plus grande ponctualité. Il sortit encore lo 16 de sa case, pour venir dans ma tente. Il était très calme. Les selles, toujours abondantes, avaient perdu leur caractère sanguinolent. J'avais craint, un instant, l'apparition de quelques symptômes nerveux graves, car M. Wautier était d'un tempérament excessivement nerveux.
€ Une surdité uni -latérale, dont il avait été brusquement atteint à Zanzibar, était devenue complète et l'affection avait commencé à envahir l'autre oreille. En l'absence de toute affection catarrhale du conduit auditif et de la trompe, j'ai considéré ces symptômes comme étant de nature paralytique. Je dus tenir compte de toutes ces circonstances dans 1 indication du traitement, et j'écartai heureusement toute comj)lication cérébrale. La fièvre n'apparut pas non plus. Le malade était, toutefois,dans un état de grande faiblesse, et je n'espérais guères d'amélioration notable avant trois semaines. Après ce temps, je supposais que la maladie prendrait une marche chronique et durerait environ deux mois, toujours dans les conditions voulues du régime et du traitement. M. Wautier ne m'a paru souffrir bien vivement que pendant la nuit du 18 au 19, où il eut de fréquents assoupissements, grâce aux opiacés que je lui fis prendre. Le malade n'eut, cette nuit, ni délire, ni convulsion. Il fut pris seulement, vers deux heures du matin, d'une syncope, dont il se remit avec une potion excitante, que je lui introduisis aans la bouche. A cinq heures, au moment où je lui préparais quelques petits fragments de sucre, imprégnés chacun de cinq gouttes de laudanum, — comme ie lui en avais glissé plusieurs dans la bouche, pendant la nuit, — le malade médit : — € Oh! docteur, si je pouvais dormir! » Je fis les deux pas qui me séparaient de son lit, le médicament à la main, et je m'apperçus avec douleur que M. Wautier avait rendu le dernier soupir, en exprimant la dernière parole. Il avait gardé pleine connaissance jusqu'à la fin et ne m'avait manifesté aucun vœu, aucun désir, aucune recommandation. >
Les Obtenues. — La Tombe daiu Id Désert.
« Jo fis prévenir iinmédiatenient M. Broyon et M. le révéi»end Dodgsliun de la mort de mou malheureux collègue. M. Broyon, qui Tavait vu, la veille encore, ne pouvait y croire,
« Les Oua-Nyamouôzis, auxquels je tins cachée toute la journée la triste nouvelle, et à qui je donnai Tordre, à 5 1/2 heures du matio, d'aller camper à l'autre extrémité du territoire d'Hékoungou, avaient répandu le bruit que M. Wautier était atteint de la petite vérole. Cette maladie est le fléau de l'Afrique, et son apparition, bientôt suivie d'un véritable dépeuplement, est regardée comme le plus grand malheur qui puisse atteindre ces contrées. On y fuit ordmairemeut les malades, en laissant auprès d'eux une cruche d'eau. Malheur au voyageur dont le passage coïncide avec l'arrivée du fléau. Il n'échappera aux accusations de sorcellerie et à leurs terribles conséquences que par une prompte fuite dans le pays le plus éloigné possible! Pour prévenir tout incident fâcheux, je fis demander au chef du village d'envoyer deux hommes constater que le défunt ne portait aucune trace de petite vérole, ce qui fut fait.
€ Je m'occupai ensuite de choisir l'emplacement le plus convenable pour la sépulture et j'obtins du chef, moyennant paiement, la concession d'un terrain voisin de l'avant dernier baobab qui se détache entre l'unique tembé, qui est à l'entrée d'Hékoungou, et la colline située au S. 0. du village. La ligne (|ui sépare ledit tembé du baobab en oues tion, est dans la direction du S. 0. et peut mesurer un kilomètre.
« L'enterrement eut lieu, vers 5 heures de l'après-midi. Quand nous eûmes déposé la dépouille mortelle dans la tombe, je dis à M. Dodsghuii :
— « Mon collègue n'était pas protestant, mais il était chrétien, comme vous II nous a jadis exprime incidemment, h Sadani, le vœu d'être enterré relij^ieusement, comme il avait vécu. Je crois que vous pourriez dire vos prières des morts habituelles. » M. Dodsghun me repondit :
— « De grand cceur. » Il récita, en anglais, la prière des morts. Nous Técoutàmes la tète découverte et dans un respectueux silence. No> Zanzibariens étaient rangés de chaque côté de la fosse. La prière finie et la fosse comblée, nous regagnâmes le village, remettant au lendemain le soin de graver sur le baobab une inscription funéraire. »
Voyas^e du Docteur Dutrleox.
« Je fus pris, la nuit môme, de la fièvre, ce que j'attribuai un p3u à la fatigue de notre pénible voyage dans l'Ou-Tatourou, et beaucoup aux deux ou trois dernières nuits, pa.ssées sans sommeil. Je me ren dis le lendemain, avec MM. Broyon et Dodgshun à l'endroit funèbre, et veillai à ce qu'un amas de pierres, aussi élevé que possible, fût rassem])lé sur la tombe môme. Ce modeste monument fut couvert de fortes épines et entouré d'un cercle de pieux. Les forces physiques me fîiisant défaut, M. Hroyon grava lui-môme, dans le cœur du baobab, une croix longue d'environ 50 centimètres. Quant il eut terniiné, il passa la ironge et le nuiillet ii M. Dodsghun. qui grava, sous la croix, les initiales du défunt. Cette triste mission terminée, nous nous rendîmes au point où les deux caravanes étaient allées camner depuis la veille, c'est-à-dire au chef-lieu du territoire d'Hékoungou, où nous arrivâmes après deux heures de marche.
« Les deux jours suivants se passèrent à débattre avec le Sultan, le Honj^o définitif à payer pour droit de sépulture. Nous finîmes par tomber d'accord, moyennant une assez grande quantité d'étofie, quelques
fusils et quelques barils de noudre.Ces tristes formalités me furent abréf^ées et rendues moins pénibles, grâce à l'oblif^eance de M. Broyon, qui s'est toujours montré prêt k nous rendre tous les services possibles, dans toutes les circonstances. Le Sultan me fit la promesse oue la fosse et le voisina2:e du baobab ne seraient jamais envahis par la culture,
3u'il les ferait respecter et en indiquerait remplacement aux voyageurs, e passage dans cette contrée.
« Je souffris de la fièvre pendant plusieurs jours. Une pluie «abondante tomba pendant toute la durée de notre séjour à Hékoungou, où nous reçûmes des nouvelles d'une grande importance au sujet du désastre deTchaïa. Les gens d'Hékoungou s y étaient rendus pour recueillir ce qui pouvait rester à piller. Nous apprîmes, par eux, que la caravane araoe s'était battue deux jours sans sortir de son Borna et qu'elle avait pu s'échapper la nuit, avec toutes ses marchandises, par un chemin latéral. Quant à la caravane de Penrose, il y avait eu beaucoup de morts, et le reste avait fui en désordre. Rien n'avait pu être sauvé. Les gens d'Hékoungou nous confirmèrent le fait de la présence des Rougas-Rougas îi l'affaire de Tchaïa. Le 21, quelques-uns de ces Rougas- Rougas, qui revenaient du pillage, et passaient par Hékoungou, furent môme individuellement reconnus par M. Broyon et par le surveillant de la caravane, Tchéo,Mnyamouézi,qui le sert fidèlement depuis son séjour en Afrique. Sur quelques menaces proférées par le Msagira du Sultan, qui, dans un moment d'audace, s'écria : « qu'il ne voulait aucun espion à Hékoungou, que ces gens n'avaient rien à y faire, et qu'ils pouvaient s'en aller », les Rougas-Rougas partirent dans la direction d'Ourambo. Depuis l'événement de Tchaïa, les porteurs Oua-Nyamouézis de la caravane avaient dans leur attitude quelque chose d'insolent. Ils vantaient, dans leur cambis, les prouesses des assassins de Tchaïa.
« Le 25 décembre, je me remis en route, dans la direction d'Ouyouy. Très affaibli par la fièvre, j'eus une syncope au moment du départ. Des pluies abondantes vinrent heureusement rafraîchir l'atmosphère et nous rendre la marche moins pénible. Nous cheminâmes constamment, du 25 au 29, dans un terrain boisé, çà et là légèrement accidenté, complètement désert,couvert sur une grande étendue de véritables lagunes, où nous avions de l'eau jusqu'à mi-jambe, surtout pendant les deux derniers jours de marche. Nous passâmes la Koualé le 27. Cette rivière a une largeur de 70 mètres environ. Les sentiers étaient boueux, interrompus par des fondrières.
€ Enfin, nous parvînmes, le 29, à Ouyouy. Une heure avant d'v arî'iver, mes Pagazis profitèrent de quelques coups de fusil tirés en l'air, par des gens, porteurs des lettres destinées à M. Dodsghun, pour simuler une panique, pour déchirer les enveloppes de 148 fusils à pierre, nue nous avions comme marchandises d'échange, et pour tenter de se les partager, sans plus de fa^on. Quelques-uns de mes Zanzibarites arrivèrent heureusement à temps pour empêcher ce pillage. J'étais, comme toujours, à l'arrière-garde, et, au moment où j'arrivai, le compte des fusils se trouva exact .
« Mes forces ne faiblirent heureusement pas, pendant ce pénible voyage d'Hékoungou à Ouyouy. Je fus soutenu par l'excitation nerveuse dans laquelle je vivais, et par l'espoir de recevoir des nouvelles précises, à mon arrivée. Je fus, cependant, repris de la fièvre à Ouyouy, mais au lx)ut de trois jours, je sentis mes forces revenir, et bientôt mon rétablissement fut définitif.
Tans rOtt-Nyamottézi.
« J'installai mon camp dans le premier village du territoire d'Ouyouy, à Mtoura J'y trouvai une lettre de M. Cambier. Cette lettre devait nous
être remise en route, M. Cambier, ne nous supposant pas aassi près do lui, au moment où il l'adressait. Le messager était, d'ailleurs, depuis un mois, k Ouyou^r, et n'avait pas continué sa route, quand il avait appris que nous arrivions. M. Canibier nous conseillait de l'attendre dans un endroit paisible.
€ Il fallait six jours pour qu'un courrier allât prévenir M. Cambier et rapportât sa réponse. Je lui écrivis pour lui apprendre la mort de M. Wautier, mon arrivée avec 350 hommes, le départ des 200 porteurs, engagés jusqu'à Ouyouy, le licenciement des autres, le désastre de Tchaïa et, enfin, mon intention de me rendre dans l'Ou-Nyaniembé. J'ajoutai que j'avais envoyé demander au Gouverneur de ce district comment il fallait faire pour transporter, sans accident, les charges de Mtoura, où j'étais, jusqu à Tabora. Je le priai, en outre, de venir conférer avec nous à Ouyouy.
€ Cette lettre, ainsi que mon message pour le Gouverneur, partirent le 30 décembre. Ce jour-là, je reçus un billet de M. Cambier. Il s*était mis en route, pour venir conférer avec nous à Ouyouy. Pris de la dysenterie, à Kanoro, il avait dû retourner à Ourambo et demandait combien il devait envoyer de porteurs pour prendre nos charges. Il ignorait la mort de M. Wautier.
« Le 2 janvier, le Gouverneur de TOu-Nyaniembé me fit répondre que le meilleur moyen pour transporter nos charges à Tabora, était de demander au chef d Ouyouy l'autorisation de traverser son territoire, et de tâcher de les faire porter par des gens d'Ouyouy même ; que, sur la route, des porteurs de l'Ou-Nyaniembé pourraient venir prendre les ballots et les transporter à Tabora ou ailleurs ; que, du reste, il étîiit entièrement à ma disposition et qu'il me remerciait des paroles aimables (|ue je lui avais fait transmettre.
« J engîigeai trois cents porteurs, parmi les habitants, et je réussis, en faisant diligence, à traverser tout le terriroire d'Ouyouy et à arriver, après trois heures de marche, à l'extrémité Ouest d'Ouyouy. Dépassant de 200 mètres le village de Koi-Karoumbou, j'allai camper sur la route môme de rOu-Nyanieml>é.
« Le 5, M. Broyon, qui était ailé camper au Kouïkourou, àl 1/2 heures de marche de Mtoura, parvint, de son côté, à faire transporter ses charges dans le tombé voisin de mon camp.
« Le 6, je me disposais à engager des hommes pour porter les charges à Tabora, quand je vis arriver M. Cambier, mieux portant qu'il ne l'avait jamais été. >
Jonction avec la Caravane Cambier.
Fernions cette large parenthèse, consacrée à la mort du lieutenant Wautier et au docteur Dutrieux, — qui, abandonnant Je service de l'As sociation, gagna la Côte, pour retourner en Europe — et revenons à M. Cambier.
« Vers le 15 décembre, écrivait-il, dans son rapporta l'Association, j'appris par une lettre, adressée à Miraniln) par le Gouverneur de l'Ou- Nyaniembé, qu'un blanc avait été assassiné près du lac Tchaïa et que sa caravane avait été complètement pillée. Comme il y avait longtemps que je n'avais plus reçu de nouvelles de mes compagnons, cette nouvelle me donna de grandes inquiétudes. J'envoyai des courriers à Tabora pour recueillir des détails, mais ces courriers ne revinrent pas. J'appris, quelques jours après, que la victime était M. Penrose, de la Church Missionary Society, et qu'il avait été tué par les gens de Nyoungou. Le 20 décembre, je reçus, enfin, de M. Wautier une lettre, datée du l'»" décembre. Il m'écrivait de Simbo, sur la frontière occidentale de rOu-Gogo, et me disait qu'il espérait arriver à Ouyouy vers le 16 dé-
cembre. Je voulus me mettre en route immédiatement, mais je dus attendre une escorte que Mirambo voulut absolument m oflrir, et mon départ lut ainsi retardé d'un jour. Je me mis en marche pour rejoindre nies compagnons, le 22 décembre, mais j'avais à peine parcouru six lieues que je fus forcé de m'arrôtcr, par suite d'une attaaue de dysenterie. Mon indisposition paraissant s'aggraver, et persuadé que, loin de pouvoir être utile à mes compagons, je ne serais pour eux qu'une gêne, dans l'état où je me trouvais, je dus me borner à leur envoyer un courrier à Ouyouy, et je regagnai péniblement Selle-Magazy.
€ Je restai sans nouvelles jusau'au 2 janvier 1879, jour auquel une lettre de M. Dutrieux, datée du 30 décembre, m'informa de la mort de M. Wautier et de l'arrivée, àOuyouy, de la caravane de l'Association internationale et d'une caravane de la Church Missionary Society, conduite par M. Broyon. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle douleur j'ap-
Srislamort de mon malheureux compagnon. J'avais entretenu avec lui es relations amicales pendant toute la durée de notre voyage en commun, et je me rappellerai toujours son grand courage, son caractère ouvert, loyal et généreux. Ce triste événement me montra davantage la nécessité de rejoindre sans tarder la caravane. Mon séjour chez Mirambo m'avait prouvé l'état de dépendance dans laquelle se trouveraient des Européens, établis dans ses Etats. Je me décidai donc à me rendre à Tabora, centre d'une puissante colonie arabe, où nous pourrions passer la saison des pluies avant de chercher un emplacement convenable pour l'établissement de notre station. Je me mis mimédiatement en route, et le 6 janvier j'atteignis Ouyouy, où je trouvai le docteur Dutrieux en très bonne santé. Nous tînmes conseil, MM. Dutrieux, Broyon et moi, sur la meilleure route à suivre. Il fut résolu que nous nous rendrions à Tabora et que nous y séjournerions pendant quelque temps. Nous n'avions malheureusement presque plus de porteurs. La plupart des Oua-Nyamouézis de M. Dutrieux n'avaient été engagés que jusques Ouyouy et les autres avaient déserté en arrivant. M. Dutrieux avait fait demander des porteurs au gouvernement de Tabora. Ils arrivèrent heureusement, et nous pûmes, enfin, faire enlever nos charges pour nous remettre en marche vers Tabora, que nous atteignîmes bientôt >. '