‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 187 sur 232 · V. — A LA RECHERCHE D'UNE STATION · texte numérisé non relu

V. — A LA RECHERCHE D'UNE STATION

Les Arabes & Tabora.

Ce qui précède n'est, en quelque sorte, que le prélude, mouvementé et douloureux, de la première exjxidition belge en Afrique. Nous allons voir M. Cambier se heurter h des difficultés nouvelles, et sortir triomphant de latiVihe glorieuse dont il avait assumé, d'un cœur intrépide, toutes les responsabilités.

Nos compatriotes restèrent à Tabora jusqu'au commencement du mois de mai, époque à laquelle M. Dutrieux retourna à la Côte.

« Je voudrais, a dit M. Cambier, dans sa conférence, vous donner une idée des mœurs et du caractère des Arabes à l'intérieur de l'Afrique, mais il m'est impossible, dans ce court espace, d'entrer dans tous les détails. — Je me contenterai de constater (jue, sous une politesse qui ne manque pas d'un certain caractère de j^^randeur et de noblesse,ils cachent difficilement la jalousie avec laquelle ils voient l'élément européen s'introduire au milieu des contrées qu'ils considèrent connue leur appartenant, d'après le texte même du Coran ».

< La dernière quinzaine d'avril, dit M. Cambier, fut employée à recruter des porteurs. Je m'étais adressé à un Arabe qui prétendait connaître partaitement les indigènes des environs de Taijora. Il s'était engagé, moyennant 150 piastres, à me fournir des gens sûrs pour transporter mes bagages jusqu'à ôudjiji. Dès les premiers jours du mois de mai, presque tous les Pagazis étaient recrutés et payés. Au fur et à mesure de leur engagement, ils transportaient leurs charges à Mkanghévhé, village situé h une lieue environ, k, l'Ouest de Tabora. Le 7 mai, les préparatifs étant complètement terminés, j'allai m'établir au Cambi de partance, ou j'avais donné rendez-vous à mes Pagazis, pour le surlendemain. Us ne se présentèrent point au jour indiqué. Je me rendis chez le Gouverneur de l'Ou-Nyaniembé (Abdallah bin Nassib) et le priai d'envoyer des soldats, prévenir les Oua-Nyamouézis engagés, qu ils eussent à rejoindre leur campement, sans retard. Mais ce ne fut que le I i mai que les premiers Pagazis se présentèrent. Le 16, je quittai Mkanghévhé, avec 16i charges. Les 73 autres demeurèrent provisoirement au Cambi, en attendant les retardataires. »

Nouvelles Difficultés avec les porteurs.

M. Cambier n'en avait pas fini avec la mauvaise volonté et Tinsubordination des Pagazis.

Comme il surveillait la colonne des derniers porteurs, ceux-ci s'engaj^èrent sur la route traversant l'Ou-Vinza, où les hongos sont particulièrement élevés et les peuplades reconnues comme assez hostiles aux voyageurs. Après s'être vainement évertué à leur laire rebrousser chemin, M. Cambier fit demander à AbdaHah bin Nassib quelques hommes de confiance pour les remettre dans le devoir. Mais déjà il était trop tard, la colonne étant campée toute entière à Lelàngourou.

A partir de ce moment, les actes d'indiscipline et les désertions se

présentent presque chaque jour, et M. Cainbier a dû déployer des miracles de calme politique et de patience. Arrivés le 17 kMtimousi, les porteurs se dispersent et s'en retournent dans leurs foyers. Cependant, vers le soir, arrivent ceux chargés des hallots laissés à Mkanghévhé. Malgré de fréciuentes visites au Gouverneur, la caravane ne peut quitter Mtimousi que le 24 et en y laissant 90 charges entières. AlKlallah bin Nassib envoya bien quelques soldats, avec des lettres de recommandation pour Simba, mais il ne daigna pas même se trouver au rendez-vous désigné par lui.

Sur ces entrefaites, M. Cambicr revut de Bruxelles Tordre d'établir une station sur la rive orientale du Tanganika. Le Comité, tout en lui signalant comme fîivorable la région de Masikamba (Karéma), lui laissait l'entière liberté de ses décisions. Il se remit aussitôt en marche. Mais que de déboires sur cette longue route, au bout de laquelle devait s'élever triomphalement la première station hospitalière, érigée en Afrique par l'Association !

D'abord, c'est un accès de fièvre, qui retient notre compatriote à Kigandou. Le lendemain, trois porteurs désertent. Un peu plus loin, dar)s l'Ou-Gonda, les Piigazis refusent de lever le camp sous prétexte qu'il y a trois malades parmi eux. De plus, le bruit s'étant répandu (jue Mirambo avait attaqué le village d Ousoké, seize hommes de ce district s'en vont cavalièrement aux informations. Le reste exige impérieusement une majoration de salaire. De nouveau M. Cambier est obligé de réclamer l'intervention d'Abdallah bin Nassib, pour mettre fin à une grève générale, qui se prolonge du 2 mai jusqu'au 8 juin !

Cependant, deux envoyés du Gouverneur et du Sultan Séki s'abouchent avec les Nyam paras. Mais les Pagazis se moquent de leurs menaces, et annoncent leur intention de déserter en masse, le jour suivant. En désespoir de cause, M. Cambier donne ordre de remiser les marchandises, jusqu'au recrutement d'autres porteurs. Alors, la carte tourne, et les Pagazis, dix minutes après, craignant d'être pris au mot, demandent leurs charges comme si de rien n'était. Soumission feinte, toutefois. A Ndisia, quelques porteurs ont déjà, disparu et il manque huit ballots d'étofie. Depuis l'arrivée dans l'Ou-Gonda, quinze hommes manquaient à l'appel.

Le surlendemain, la caravane s'arrête, au bout d'une demi-heure de marche, sous prétexte que l'étape fixée est trop longue. Il s'agissait de moins de trois lieues! Le faux bruit de l'attaque d'une caravane jette la panique dans les rangs et 25 porteurs s'enluient, avec un Askari. A Chikouro, que l'on atteint, avec l'aide de Gombozis, recrutés à grand'

Seine, les Pagazis se refusent à aller plus loin, sous prétexte de menaces e guerre dans l'Ou-Nyaniembé. M. Cambier n'obtient pas même d'eux qu'ils transportent ses ' bagages au village de Simba, au lieu de poursuivre jusqu'à Oudjiii, terme de leur engagement formel.

Cette nouvelle grève retient M. Cambier à Chikouro, du 17 juin au 6 juillet. Il fait demander, par courrier, des hommes à Simba. Voyant (|ue la douceur ne servait de rien, il met à la chaîne un Nyampara dont 58 hommes avaient déserté. « Cette mesure, écrit-il, produisit son effet; quarante des déserteurs revinrent, lorsqu'ils apprirent la punition inrtigée à leur chef responsable. Le 2 juillet, les gens de l'Ou-Savira, envoyés par Simba, arrivèrent et les deux journées suivantes furent employées à débattre les conditions de l'engagement, et à répartir les charges. Les porteurs profitèrent de la position difficile dans laquelle je me trouvais pour émettre des prétentions excessives.»

Enfin, après une marche pénible de 11 jours, à travers le Pori qui sépare le Man^ara de l'Ou-Gonda, des retards entraînés par la rareté des vivres, voire mort d'homme, à la suite d'une attaque de fièvre, le . 17 juillet, notre compatriote arrive au village de Simba.

Li*Oa-Savira.— Simba.— Matoamoula, le Chassenr d'éléphantm,

< L'Ou-Savira dit M. Canibier dans son rapport à T Association,— situé sur la crôte de partage du bassin du Malagarazi et de celui du lac Rikoua, est, pour ainsi dire, une colonie de i'Ou-Nyaniembé. Simba,frëre du Sultan actuel de ce dernier pays, s empara de l'Ou-Savira et s y établit. Le territoire qu'il possède est très restreint et la population, sous ses ordres, af^glomérée dans un seul village. Mais ce Tillage est important. Il renferme de deux à trois mille âmes. Dans TOu-Savira, on cultive le riz et la moutama. Le Sultan possède un petit troupeau de bœufs. Les chèvres qu on y rencontre proviennent de TOu-Vinnza.

« Simba était ivre au moment de notre arrivée, ce oui Temp^ha de venir nous recevoir en personne, comme il laurait désuré. Il avait mis une habitation à ma disposition et je m'y installai avec mes marchandises. Les journées du 18 et du 19 furent consacrées au repos. Je lis au Sultan quelques présents, et eu regus un bœuf en retour.

« Chez Simba, dont le village est le plus considérable de tous ceux que j'ai vus en Afrique, réside Matoumoula, chef d'une troupe d'environ 300 chasseurs d'éléphan's, armés d'anciens fusils de gros calibre à silex. Matoumoula, ayant eu autrefois des difficultés avec Makisaka, Sultan de Karéma, s'était battu pendant trois mois contre lui, l'avait vaincu et tué, et lui avait donné pour successeur Kangoa, membre exilé de l'ancienne famille régnante. Il était, comme on le voit, le véritable souverain de Karéma. Je gagnai son amitié par des cadeaux. Il promit de me faire accompagner par quelques-uns de ses hommes et de me présenter au Sultan ae Karéma, comme son ami, en lui recommandant de m'aider dans toutes les circonstances.

€ Le 20 et le 21, nous nous préparâmes au départ. Jugeant peu prudent de me rendre tout d'abord à Karéma, avec toutes mes marchandises, et voulant licencier au plus tôt les Oua-Nyamouézis, qui m'accompagnaient depuis Talïora, je ne pris avec moi que 80 charges et, le 22, nous nous mîmes en route. »

Vers le Tanganika.

Dès le 2i, au village de Kaloungou, M. Cambier s'aperçoit de la disparition de 40 porteurs. C'étaient les anciens déserteurs de Chikouro, revenus pour faire lever la punition de leur chef, qui, pour premier usage de la liberté, se sauva cette fois lui -môme, avec tout son personnel. Comme c'était Simba qui avait insisté pour qu'on le délivrât de sa chaîne, c'est à Simba que recourut M. Cambeir, en lui faisant remarquer les conséquences de son intervention. Le vieux renard exigea 12 costumes et 2 rouleaux de cuivre, moyennant lesquels il envoya le lendemain des porteurs. Mais plus exigeants que leur maître, (|ul avait réduit ses premières prétentions, ces hommes réclamèrent 5 dotis, au lieu des 2, payés pour un voyage de si peu de durée, et loin que l'arbitrage de SimWleur en fît rabattre, ils finirent par demander un demi-doti en plus. La caravane, reconstituée dans ces conditions onéreuses, par lesquelles il fallut bien passer, repartit le 29, sans que

Four cela les hommes, comblés d 'étoile, devinssent plus dociles. Tel est Africain. Cédez-lui sur un point, et il s'empressera de chicaner sur tous les autres. Tout le long du chemin, ce furent d'incessantes haltes, augmentant d'autant le Posho. Ici, l'on s'arrête parce qu'on a négligé de moudre sa moutama, en temps et lieux; là on se déclare trop fatigué pour poursuivre. Plus- loin, les porteurs, voyant planer des qiseaux de proie, jettent bas leurs charges et s'élancent à la curée d'un buffle, eventré par les lions. Et les nuerelles, les rixes, d'aller leur train. Une simple poule, disputée entre les Zanzibarites et !es gens de l'Ou-Savira,

provoque la désertion de 13 porteurs ivres, qui se prétendent insultés. Sur ce nombre, huit seulement reviennent, mais les 5 autres restent partis, emportant avec leur salaire, payé anticipativement, trois jours de vivres, exigés comme provision ae route. On peut dire que cette route de Tabora à Karéma fut, pour M. Cambier, un véritable calvaire et Ton s'étonne qu'il ait pu résister k de pareilles épreuves. Enfin, pour couronner leurs impudentes menées, arrivés à dix kilomètres seulement du Lac, les hommes de Simba déposent leur fardeau, et déclarent qu'ils ne feront plus un pas, si on n'augmente leur salaire d'un nouveau doti. € Je fis, écrit M. Cambier, un suprême appel à ma patience. M'approchant des mécontents, je leur fis remarquer ce que leur conduite avait d'odieu.i en abandonnant dans le désert les marchandises qu'ils s'étaient engagés à transporter jusqu'à Karéma. Je leur rappelai que je leur avais payé plus du triple du salaire habituel pour le voyage, et qu'en outre, ie leur avais quotidiennement distribué des vivres,lorsqu'îls refusaient de se mettre en route. Ces raisons les touchèrent fort peu et la seule réponse fut : « Augmentez d'un doti, ou nous n'allons pas plus loin. » Je leur dis alors : « Puisque vous voulez déserter, vous êtes € libres de le faire. Mais Simba est mon ami intime, je lui ai payé un « tribut pour avoir des porteurs, il vous a chargés de me conduire à € Karéma et certainement il fera trancher la tète aux déserteurs.» Cette dernière partie de mon discours eut un succès décisif ; quelques minutes après, mes Pagazis reprenaient leur charges et nous arrivâmes sans encombre à. Kafissya. »

Cependant, le soir même, M. Cambier, auquel Tchiata avait fait cadeau de quelques poules et d'un pou de farine, déjoue un complot de séjour pour le lendemain, en promettant une prime aux Nyamparas, s'ils le font arriver sans délai à, destination.

Grâce à cet expédient, la caravane arrive le 12 août, après une marche de 12 kilomètres, vers le Sud, au village indigène de Karéma.

Elaréma en 1878.

Ici, nous reprenons l'intéressante conférence, donnée par M. Cambier à la Société Royale Belge de Géographie :

« Le 13 août, j'apervûs pour la première fois les eaux du grand Lac. J'en longeai la rive orientale, me dirigeant vers le Sud, et le 15 août, j'arrivai sur le territoire de Karéma, qui me parut réunir toutes les conditions désirables pour y établir une station.

€ Lorsqu'on arrive h, Karéma, on est d'abord frappé de l'admirable fertilité de la vaste plaine dans laquelle est situé le village. Cette plaine, oui a une lieue de largeur sur 2 1/2 lieues de longueur, est arrosée par deux cours d'eau dont les inondations périodiques entretiennent une fertilité qui permet aux indigènes de faire plusieurs récoltes chaque année.

€ Les habitants de Karéma, au nombre de 250 environ, sont logés dans des huttes hémisphériques en paille, groupées à l'intérieur d'une palissade circulaire de 100 mètres de diamètre. Craintifs et misérables, redoutant d'exciter la convoitise de leurs voisins, ils ne cultivent que la quantité de mais et de patates douces strictement nécessaire à leur subsistance. C'est pour la môme raison qu'ils n'ont point de bétail, bien que, d'après leur témoignage, la vallée ait nourri anciennement de nombreux troupeaux de bœufs.

« Quoique situé et la limite septentrionale de l'Ou-Fipa, le village de Karéma est habité par des naturels originaires de l'Ou-Kaouendi. Il en résulte qu'aucune suzeraineté n'est exercée sur eux, ni par le Sultan de l'Ou-Fipa, ni par celui de l'Ou-Kaouendi.

« Le villîige se trouvait, il y a quelques années, sur le bord du Lac,

mais les eaux, par leurs empiétements successifs, ont envahi rancien emplacement et les habitants ont dû se réfugier dans la plaine, à 3 kilomètres de la rive. Une chaîne de collines, de 50 à 00 mètres d'élévation, court parallèlement au Lac et le sépare de la plaine- A peu près au centre, un mamelon, d'une altitude de 5''\50 au-tlessus des eaux, fait saillie dans le Lac, ménageant ainsi au Nord et au Sud deux petits ports, complètement à l'abri du vent et dont la profondeur est suffisante pour permettre aux plus grandes embarcations d'atterrir. C'est sur ce mamelon que je résolus d'élever les constructions de la Station que je devais fonder.

« Cet emplacement, à proximité d'une plaine vaste et fertile, garanti par une ceinture rocheuse des miasmes qui pourraient s'exhaler de la vallée, éloigné de tout chef influent, pouvant devenir un danger pour la station naissante, situé en dehors de l'influence jalouse des Arabes, baigné par les eaux limpides du Tanganika, dont les brises rafraîchissantes maintiennent l'atmosphère à une température moyenne de 25 ' centigrade, suflisamment élevé pour n'avoir ne i à craindre des inondations, cet emplacement, dis-je, me parut réunir toutes les conditions requises.

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Plax du Fort Léopold.

(Dress* par le capitaiae Cambi ;r.)

« Les récits des derniers voyageurs et les témoignages des riverains étaient unanimes h aftirmer que les eaux du Tanganika s'élevaient graduellement. Aussi, lorsqu'à mon arrivée, je constatai que le niveau avait plus ou moins baissé, je l'attribuai uniquement à l'évaporation produite pendant la saison sèche.Cependant,quand les pluies arrivèrent, le Lac continua à décroître d'une façon constante, et, à mon départ, le niveau du Tanganika avait diminué de 4 mètres. En voici la raison, d'après ce que j ai appris dans la suite : la Loukouga, qui met actuellement le Tanganika en communication avec le Congo, était obstruée par des dépôts sablonneux, des amas de papyrus et autres plantes aquatiques. Vers la fin de 1879, les eaux, dans leur mouvement ascension-

nel, parvinrent à se frayer un passage à travers l'obstacle; maintenant, elles se précipitent torrentueusement par le déversoir Qu'elles viennent de déblayer et vont grossir le cours du Conço. Il en resuite que notre Station, au lieu d'ôtre, comme dans le principe, baignée par les eaux du Tanganika, se trouve actuellement à 500 mètres des rives du Lac. »

M Cambier séjourna au village de Karéma jusqu'au 17 août et fit accord avec le Sultan pour la construction de quelques cases destinées h recevoir les marchandises restées en arrière. Le 17, il se remit en route et le 22 août, il était de retour dans la vallée de Siniba.

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