‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 188 sur 232 · DES ÉLÉPHANTS · texte numérisé non relu

DES ÉLÉPHANTS

Le capitaine Popelin. — Le docteur Van den Heuvel. —

LiB lieutenant Dutalis.

PeuJant que M. Cambier et ses compagnons affrontaient, avec des chances diverses, les pénibles surprises du continent africain, une deuxième expédition s était organisée par les soins du comité de Bruxelles. Elle était composée du capitaine d'état-major Popelin, du docteur Van den Heuvel et du lieutenant d'infanterie Dutalis, qui les avait procédés à Zanzibar, pour commencer Torganisation de leur caravane.

Partis au printemps de 1879, MM Popelin et Van den Heuvel arrivaient au Zanguebar le 31 mai, et le 8 juillet quittaient le littoral de la Mrima pour arriver le 15 août à Mpouapoua,où ils trouvèrent M. Carter avec ses éléphants. Durant ce trajet, pourtant relativement court, nos compatriotes eurent beaucoup a souffrir des fièvres. L'un d'eux, M. Dutalis, fut môme si particulièrement éprouvé, qu'il dut abandonner l'escorte, dès le cambi de Koi-Mambouni, pour revenir en Europe.

Les Eléphants de M. Carter.

Disons, pour ceux de nos lecteurs,qui auraient perdu de vue les articles consacrés, à cotte époque, par les journaux, aux expéditions africaines, ce que c'était que la Caravane des Eléphants, et dans quel but elle fut organisée.

Faute de toute route carrossable, et en l'absence complète de ponts, dans tout le centre de l'Afrique, converti en steppes arides, ou en marécages, suivant la saison sèche ou humide, le factage des marchandises, à dos de porteurs, rend fatalement insignifiantes les transactions commerciales avec les tribus de l'intérieur. Malgré l'intrépide avidité des Arabes, disposant d'esclaves nombreux, à peine évalue-t-on à 60 tonnes le poids total des marchandises expédiées de la Côte par ce moyen coûteux et aléatoire. Comme animaux de somme et de transport, le bœuf, le cheval, l'âne et le mulet ne résistent point à la mauvaise qualité de certains fourrages et encore moins aux morsures de la terrible Tsétsé. Reste le chameau, d'une si grande utilité dans le Nord de l'Afrique. Mais cet animal ne s'acclimate point dans les régions humides. Pourquoi ne pas recourir et l'Eléphant, encore en si grande quantité sur le Continent noir, et que les anciens avaient trouvé le mo5'en de rendre domestique, h, preuve les guerres d'An ni bal et les combats des cirques romains.

L'Inde, cependant, a conservé le secret perdu en Afrique. On s'y sert de sujets privés pour réduire et parauer les éléphants sauvages, bientôt resignés à leur sort et dévoués à leurs maîtres.

Par les ordres de Léopold 11, qui n'hésita point à tenter cette coûteuse expérience, quatre éléphants furent achetés aux Indes, par les soins de Mackinnon, et expédies à la côte d'Afrique, où les attendait M. Carter,

ancien Consul d'Angleterre à Bassorah, entré au service de T Association, qui fondait les vœux les plus ardents sur la réussite de cette entreprise, de nature à révolutionner le centre de l'Afrique.

« Si elle réussit, disait le colonel Strauch, dans son rapport du !•' mars 1880, on pourra bientôt voir des groupes d'éléphants domestiques parcourir rapidement les chemins sur lesquels se traînent péniblement aujourd hui des caravanes de nègres, lourdement chargés. Alors, nos articles de commerce, n'étant plus frappés de frais aussi exorbitants, pourront être oflerts aux indigènes à un prix qui ne découragera pas le désir, l'usage s'en répandra et, d'articles de luxe qu'ils sont actuellement pour eux, ils deviendront des articles de nécessité. Le trafic s'accroîtra, et, comme le progrès appelle le progrès et tait naître les ressources nécessaires pour sa propre réalisation, on ne tardera pas à créer de nouvelles voies de communication et des moyens de transport de plus en plus rapides. L'Eléphant n'aura pas été simplement, comme on Ta dit, le précurseur du tram et de la locomotive. C'est lui qui les aura rendus possibles, en leur préparant la clientèle dont ils ont absolument besoin. »

Le but de l'Association était d'établir en Afrinue une station pour la capture et le dressage des éléphants indigènes, à l'instar de ce qui existe dans rinde. A cet effet, on avait déjà pris des dispositions pour envoyer k Zanzibar de nouveaux éléphants chasseurs, dirigés ensuite vers 1 intérieur, soit à Tabora, soit surtout autre point. Malheureusement, la fin ne répondit pas aux débuts de l'entreprise, saluée avec enthousiasme par MM.de Quatrefages, Nachtiçal, Sanford, Kirk et Stokes. Néanmoins, on ne peut considérer comme définitif un échec, dont nous nous permettrons d'indiquer, en temps et lieu, les causes, selon nous, probables .

Mais n'anticipons point sur les événements.

rébarqaement des tiSéphants.

« Le débarquement de quatre éléphants sur une côte où rien n'était disposé pour une pareille opération, écrivait le docteur Van den Heuvel, présentait de sérieuses difficultés... Le 31 mai, à 6 heures du matin, la Chwsura quitta Zanzibar, se dirigeant vers le Sud, dans la baie de Msasani, où elle arriva à 11 heures du matin. Le navire s'approcha delà côte autant qu'il le pouvait faire sans danger, en ne s'avançant qu'avec la plus extrême prudence et après des sondages réitérés. Il n'y avait qu'une distance de 200 yards, mais celle-ci était couverte d'une jungle épaisse, s'avançant jusque dans la mer, et dont la traversée devait être dimcile. D'un autre côté, entre le point où la Chnistcm s'était arrêtée et la côte Sud, il y avait au moins 800 yards, distance déjà considérable pour être franchie à la nage par les éléphants. On résolut néanmoins de tenter le débarquement de ce côté.

« Pour ce, l'on installa sur le mât de misaine, un système de poulies permettant d'enlever les gigantesques animaux de la cale, de les mouvoir vers le flanc du navire et de les laisser descendre dans la mer.

« Le premier éléphant à débarquer, fut entouré de cordes, auxquelles se cramponnèrent (feux mahouts,ou cornacs. On lui passa sous le corps une ventrière faite de couvertures de laine et d'un fort câble double, dont les extrémités furent attachées à un solide crochet.

« L'animal, ainsi ficelé, formait un véritable ballot, enlevé du fond de la cale jusqu'à 4 ou Smôtres au dessus du pont et qu'on fit ensuite tourner à dix mètres du flanc du navire, pour le laisser descendre dans la mer. Au moment de l'immersion, les mahouts, restés accrochés sur le dos de l'animal, déflrent les sangles et coupèrent les cordes entourant l'éléphant, qui se trouvaa'nsi libre au beau milieu de l'eau.

« A partir de ce moment, ropération devint particulièrement intéressante. Engourdi par un séjour d'un mois à fond de cale, surpris de se trouver brusquement plongé dans Teau, le pauvre éléphant, tout à fait ahuri, ne comprenait pas les commandements du mahout,et. ne sachant par où se diriger, restait immobile. Les mahouts le réveillèrent d'un coup de pique, tandis que Ton s'efforçait de l'éloigner du navire, en le remorquant à l'aide d une barque. I/animal tourna deux fois la tête de notre côté, semblant chercher du regard ses compagnons, dont on venait de le séparer si brusquement. Enfin, après quelques efforts, on parvint à Téloigner du navire. Ayant aperçu le rivage, cette vue le ranima instantanément et il commença aussitôt à nager vers la côte, la trompe relevée, et laissant derrière lui, un large sillage. Il franchit rapidement les 800 yards qui le séparaient de la rive, et bientôt nous vîmes successivement émerger de l'eau les cornacs, la tête et l'immense dos de l'éléphant. A peine arrivé sur la terre ferme, il se mit à courir joyeusement, au grand ébahissement des naturels, qui contemplaient avec stupeur le premier éléphant apprivoisé qui foulait le sol de la côte duZanguebar.

« Le débarquement des autres éléphants fut remis au lendemain, et le commandant de la Chwsnva^ M. Gavin, profita des dernières heures de jour pour se rapprocher encore de la côte, après que de nouveaux sondages lui eurent montré qu'il pouvait le faire sans danger. On se décida à tenter cette fois le débarquement par la Côte Est, qui n'était plus éloignée, alors que d'environ 100 yards de la nouvelle position du navire, et l'on recommença, avec les trois derniers éléphants, l'opérjation qui avait si bien réussi la veille: comme celle-ci, elle fut couronnée de succès. Nous vîmes les trois éléphants prendre pied, tour à tour, sur la côte africaine et se frayer, beaucoup plus facilement que nous ne l'avions espéré, un chemin à travers la jungle. En moins de 2 heures, le steamer était débarrassé de ses hôtes indous et nous étions ravis de les voir se promener sur la côte.

« A 11 heures, la Chimura mit le cap sur Zanzibar, ramenant une

Fraude partie de la colonie européenne qui avait voulu assister à intéressante opération dont je viens d'essayer de vous donner une idée. »

Mort des Éléphants Mahonghi et Naderbnx.

M. Carter, organisant rapidement sa caravane, put partir le 2 îuin de Dar es Salam, et arriver le 3 août à Mpouapoua, devançant de douze jours l'escorte de M. Popelin, qui avait pris une autre route.

Trois des éléphants semblaient en parfait état. Seul, Naderbux, qui n'avait jamais paru bien sain, cheminait plus lentement que ses compagnons, et déjà, au départ, boitait d'une jambe.

Ce ne fut point lui, cepenclant, qui succomba le premier.

Le 12 août, M. Carter envoya au camp l'élénhant Mahonghi, avec une charge d'herbes. Quelques neures après, il succombait d'apoplexie foudroyante, d'après le rapport des hommes attachés à son service. Il mourut sans se débattre et son sanç était devenu très noir. Aucune autre cause ne pourrait guères expliquer cet accident, attendu que la bête marchait d'un pas allègre et mangeait encore sa provende deux heures avant de tomber toudroyéc. D'ailleurs, les mahouts assurèrent que ces cas de mort subite ne sont pas rares parmi les éléphants indous dressés.

M. Carter fit enlever les défenses, pesant chacune 29 livres anglaises, et les envoya k Zanzibar, en attendant que l'Association en disposât D'après la coutume africaine, les indigènes voulurent s'opposer à

renfouissement. Mais grâ^e à rintervention de M. Last, niissionnairo (le la Church Mission Society, Taffaire s'arrangea, moyennant un tribut de 5dotis. Le pauvre Mahonghi fuf enterré le i4 août, dans une fosse de 12 pieds de long sur 10 do large et 8 de profondeur.

Moins de cinq semaines après, ce fut le tour de Naderbux, l'éléphant malade.

Après être resté quelque temps à Mpouapoua, les deux escortes se dirigeaient vers Tabora,h travers les plaines de TOu-Gogo et le Pori du Aîgonda Mkali.

Le 23 septembre, la caravane était partie de Kanyényé, vers 6 heures et demie. Tout à coup, Téléphant boiteux fléchit sur ses jambes et s'arnHa. M. Carter le fit débarrasser de sa charge, mais sans qu'il en parût soulagé. Les mahouts, affirmant qu'il ne s'agissait que d'un simple accès de rhumatisme, Naderbux ayant mangé avec appétit, avant le départ, M. Carter laissa l'animal aux soins de son chef d'escorte, Abdoullah Jemmidar, de deux mahouts et de trois Askaris, chargés de l'amener lentement au prochain Cambi. Puis, sans trop d'inquiétude, il prit les devants, veillant personnellement sur les deux éléphants valiiles et sur le reste de la caravane.

('«'pendant, vers 11 heures, il envoya savoir des nouvelles de Tanimal malade. Ses hommes revinrent en disant qu'il était en train d'expirer. M. Carter retourna précipitamment sur ses pas. Vers 7 heures, arrivé a l'endroit où s'était abattu Naderbux, il le trouva couché, mort en apparence, mais respirant encore. Il était tombé presque immédiatement après le départ de la caravane, et depuis n'avait plus bougé. Ses jamoes repliées sous lui, la tête reposant sur ses défenses et la bouche ouverte, l'éléphant aspirait bruyamment l'air par la trompe. Les yeux étaient ternes et la pupille n'apparaissait plus. Son ventre se soulevait comme un soufflet de forge. La trompe avait perdu toute résistance et ne formait plus qu'une masse inerte de chair. En se couchant contre son côté, on sentait le cœur lui battre, comme un marteau mécanique, travaillant k l'intérieur.

Après avoir consulté les mahouts, M. Carter termina les souffrances du colosse agonisant, en lui tirant un coup de fusil. Heureusement que la nuit était venue, car les Oua-Gogos n'auraient pas manqué de réclamer ses défenses, que M. Carter fit scier, pour les envoyer à Zanzibar, comme celles de Mahonghi.

Fidèle aux habitudes rapaces du pays, le Sultan réclama 50 dotis de cotonnade, pour laisser enfouir l'éléphant mort sur son territoire, et exigea que quekjues porteurs du capitaine Popelin mangeassent de sa chair, pour établir qu il n'avait point succombé à la suite d'une maladie infectieuse. Cette dernière proposition fut acceptée, mais M. Carter se refusa à payer plus de 5 (lotis, comme il l'avait fait pour le premier éléphant, mort h Mpouapoua.

Arrivée & TaJbora et départ da capitaine Popelin.

Nos compatriotes arrivèrent à Tabora, le 20 octobre, sans désertion de personnel, en compagnie de M. Carter et des deux éléphants restants. M. Popelin quitta l'Ou-Nyaniembé, le 3 novembre, à la tête d'une caravane légère, laissant à Tabora la caravane des éléphants, se refaisant dans cotte région fertile, ot le docteur Van den Heuvel, avec le gros de ses bagages et de ses marchandises, comme agent d'une station hospitalière de ravitaillement. Nos lecteurs trouveront dans notre livre assez (le détails, relativement à notre compatriote, pour qu'il soit besoin d'y revenir ici plus longuement.

Entretemps M. Cambier, averti de l'arrivée du capitaine Popelin, lui avait envoyé un croquis de l'itinéraire à suivre, ainsi que des indica-

tiens sur les ressources des districts précédemment traversés. Le voyage de M. Popelin s'accomplit dans d excellentes conditions, à part une querelle de soldats et de porteurs, terminée et simple coups de canne, par Téner^ique officier, au moment où Ton courait déjà aux armes de part et d'autre. « Au surplus, écrivit M. Popelin, en rendant compte de cet incident, les nègres sont généralement plus criards que courageux et il m'a semblé que Zanzibarites et Oua-Nvamouézis n'étaient pas fâchés, au fond, de me voir arriver, pour que f affaire pût se terminer avant de prendre une tournure plus grave. »

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