VII. — A KARÉliIA
Les diableries de Mousamoaèra.
Revenons à M. Cambier, établi depuis le 15 à Karéma, avec le restant du matériel de la première expédition.
« Le lendemain démon arivée, écrivait-il à l'Association, j'ai tait une reconnaissance sur les bords du Lac et, le 17, j'ai commencé la construction de la station que j'ai mission de fonder.
« L'endroit choisi est situé sur un monticule arrondi, élevé de 5 à 6 mètres au-dessus du niveau du Tanganika et s'avançant légèrement dans l'intérieur du Lac. Malgré l'accord fait avec le Sultan de Karéma pour la construction de huttes, dont le prix avait été payé d'avance, je n'ai trouvé, en arrivant ici, (ju'une seule case, encore était-elle k peine terminée. Elle a naturellement servi à abriter nos bagages. La paresse des indigènes me laisse peu d'espoir de les décider, à moms de dépenses considérables, à nous aider dans nos travaux. D'un autre côté, la saison des pluies, qui s'avance à grands pas, et le danger permanent d'incendie, qui existe ici, à un suprême degré, nous recommandent la plus grande célérité dans la construction d'un abri sûr. Je ne dispose réellement, déduction faite des messagers et des malades laissés en arrière, que d'environ vingt hommes disponibles pour le travail. J'espère pouvoir les augmenter d'ui>e dizaine de Oua-Nyamouézis nui m'ont suivi fidèlement depuis l'Ou-Nyaniembé et qui se montrent disposés k nous aider, moyennant un salaire convenable. Le défaut d'ouvriers du métier et la pénurie de bois de charpente^ dans la contrée, sont des difficultés que nous aurons à surmonter, mais j'espère que ces obstacles ne nous . retarderont pas beaucoup.
« Mon second voyage de TOu-Savira h, Karéma s'est effectué beaucou' plus heureusement (]ue je ne m'y attendais. Mes porteurs ont cependan encore tenté de faire augmenter leurs salaires, en me menaçant de déserter en cas de refus; mais la précaution que j'avais prise de demander à Simba deux de ses Nyamparas, pour surveiller mes Pagazis, m'a été fort utile, et aucune désertion ne s est produite.
« Comme fait de quoique importance, je n'ai à mentionner qu'un tremblement de terre que nous avons ressenti chez Simba, le 30 août, vers midi. Les secousses, peu violentes, ont duré environ une demi-heure, et ont été précédées d un bruit comparable à celui d'un chariot lourdement chargé et roulant avec rapidité. Les indigènes, avec qui je causais en ce moment, ne témoignèrent ni étonnement ni frayeur. Ils me dirent que c'étai l'Ame d'un Sultan décédé depuis longtemps qui passait sous la terre, et que ce passage annonçait la mort prochaine (Tun personnage important, lisent ajouté que ce phénomène se répétait toutes les années. Cette fréquence des tremi déments de terre explique pourquoi les montagnes de ces contrées sont formées de fragments de roches, comme je lai signalé dans le dernier rapport que j'ai eu l'honneur de vous faire parvenir. »
Ici se place l'incident auquel nous avons déjà fait allusion dans le courant de cet ouvrage.
« Karéma, dit M. Cambier, est établi à peu près ix l'endroit où Cameron place la rivière de Mousamouèra. Je vous dirai, à ce propos, que.
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d'après les renseignements que m'ont fournis les in<ligènes, Mousaniouèra n'est nullement le nom d'une rivière, mais bien celui d'un € esprit ou diable » qui habite la plaine de Karéma et les collines environnantes, et dont le pouvoir s'étend même sur une partie du Tanganika. Ce diable a pour prêtresse une femme c^ui, comme les pythouisses de l'antiquité, est souvent inspirée par l'esprit infernal ; seulement elle n'a pas de trépied sacré pour rendre ses oracles, elle se contente de se rouler sur le sol, en se tordant dans de violentes convulsions et en poussant des cris stridents.
« Comme le costume des naturels de la contrée est très sommaire, les mouvements désordonnés de la prêtresse ne s'exécutent pas toujours sans blesser plus ou moins la décence. Mousamouèra, qui est probablement au courant des usages européens, jugea peut-être qu'il fallait ménacrer la délicatesse* du voyageur étranger en donnant un peu plus d'ampleur aux vêtements de sa prêtresse. Du moins, je suppose que c'est dans ce but qu'il chargea celle-ci de me demander, en guise de sacrifice propitiatoire, un présent de 7 dotis d'étoffe (24m50). Je ne pus m'empêcher de trouver que Mousamouèra mettait ses bonnes grâces èi un prix bien élevé. J'essayai de marchander : je proposai d'abord une chouka (lm60) ; mon offre fut refusée, comme absolument insuffisante ; après d'assez longs pourçarlers avec la noire interi)rète de l'Esprit, nous finîmes par tomber a'accord pour un dotiet demi (4m80). Moyennant ce don, 1 esprit de Karéma me promit solennellement sa bienveillance. Ce pacte une fois conclu, j'espérais que le diable me laisserait en paix. Il n en fut rien. »
Les habitants du village indigène, désirant que M. Cambier s'établît à leur porte, histoire de l'exploiter plus sûrement, firent de nouveau intervenir leur Croquemitaine local : « Une nuit, par un beau clair de lune, dit M. Cambier dans sa Conférence, j'entendis des cris affreux. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'une querelle conjugale, mais le bruit se prolongeant, je sortis de ma hutte pour le faire cesser. J'aperçus, au milieu d'un cercle de nègres, la Pythonisse peu vêtue, se tordant sur le sol et paraissant en proie à d'effroyables convulsions. Parmi les hurlements qu'elle poussait, se mêlaient quelques paroles recueillies respectueusement car un sorcier nui se tenait debout auprès d'elle (1). Quand cet accès épileptique fut calmé, la femme se releva tranquillement et rentra chez elle. On m'expliqua alors, qu'inspirée par Mousamouèra, elle venait de m'ordonner de bAtir ma maison dans la plaine, près du village, et non sur les bords du Lac. »
« Ce manque de bonne foi, de la part du dit diable, m'indigna, écrit M. Cambier dans son rapport sur le même sujet. Je le fis prévenir que s'il continuait à m'importuner, je recevrais ses délégués à coups de verges. Ma menace produisit son effet et le diable me promit de ne plus approcher de ma hutte. Il a tenu parole.
« Ces jongleries exercent une influence extrêmement fglcheuse sur l'esprit des indigènes Mes Zanzibarites eux-mêmes en étaient fort impressionnés, lis sont bien musulmans, de par la circoncision, mais n'en partagent pas moins les croyances des sauvages. Il en est, d'ailleurs, de même de [iresque tous les Arabes, habitant l'intérieur de l'Afrique »
Le capitaine Popelin & Karéma, — Influence des Européens.
M. Popelin atteignit le Fort Léopold le 9 décembre, c'est-à-dire 24 jours après son départ de Tabora. « Il y avait, écrivait-il à l'Association, cinq mois, jovr pour jour, que j'avais quitté Bagamoyo. Je sui»
(1) Probablement notre ami Kanghërennghèré,
arrivé h Karéma à Tépoque de la saison des pluies, ce qui a rendu mes dernières marches assez pénibles. Les rivières grossissaient déjà; les parties basses commençaient h devenir fangeuses ; parfois le sentier traversait un vrai bourbier où Ton enfonçait jusqu'au genou. La traversée de la partie supérieure de la plaine de Katavi nous a surtout laissé un très mauvais souvenir.
« Il a été décidé, entre M. Canibier et moi, que mon compagnon conservera le commandement de la Station de Karéma, tandis que je continuerai mon voyage au delix du Lac. Toutefois, je ne pourrais guères repartir d'ici avant le mois d'avril, après la saison des pluies, lorsque le sol sera suffisamment ralïermi. M Carter a dû quitter Kouïkourou quelques jours après moi. Les deux éléphants, qui lui restaient, avaient trouvé dans VOu-Nyaniembé une nourriture fraîche et abondante, et étaient en parfaite santé. »
Cependant, les premières pluies se déclarent et interrompent les travaux de construction. « Je serai condamné, écrit M. Cambier, h la date du 22 novembre, «\ une inaction relative pendant toute la mauvaise saison. J'emploierai mon temps h amener à. pied d'œuvre les pierres et les bois de construction. Et ce sera une avance, pour le moment où les beaux jours me permettront de me remettre à la besogne.
« Deux nouveaux tremblements de terre se sont fait sentir ici le i3 octobre, vers 5 1/2 de relevée. Ils se sont succédé à 20 minutes d'intervalle. Les premières oscillations furent assez considérables. Elles durèrent à peu près deux minutes et allaient en s'afïaiblissant. Les oscillations du second tremblement de terre furent plus rapides, mais moins fortes et de moindre durée. Leur direction générale h toutes étaient O.-N.-O. Aucun bruit n'accompagnait les secousses. L'air était calme, la température de 30' centigrades et la hauteur barométrique de 694'""'5. D'après le témoignage d un indigène, qui rentra au village peu de temps après les dernières vibrations, ces tremblements de terre ne s'étaient pas fait sentir dans les montagnes voisines.
« D'après le dire des plus anciens habitants de Karéma, c'était la première fois qu'un tremblement de terre se produisait sans que les secousses fussent accompagnées d'un bruit souterrain.
< Depuis mon arrivée a Karéma le niveau des eaux du lac Tanganika ne fait que baisser. Il continuera probablemeqt encore à eu être ainsi pendant quelques jours.
« Le personnel de la Station comprend actuellement 29 Zanzibarites, deux de mes hommes étant partis pour la Côte avec ma correspondance. Le travail commence à 0 heures du matin pour finir à 2 heures avec une demi-heure de repos, à 11 heures. Mes hommes travaillent donc à peu près 7 heures par jour. C'est tout ce qu'on peut exiger d'eux si Ton tient compte de l'ardeur du soleil des tropiques. Ils reçoivent pour leur salaire une chouka d'étofïe tous les dix jours, soit environ 1"'60. La chouka vaut la moitié du doti, qui représente ici 3 1/2 yards.
« Je me suis procuré une embarcation à Oudjiji. Elle mesure 12 mètres de long, 2" 80 cfe large et 1" 10 de profondeur. Elle peut ôtre équipée à deux mats et transporte 6 tonnes de marchandises ; c'est un des géants du Lac.
« L*état sanitaire de mon personnel est des plus satisfaisants, bien qu'une véritable épidémie de bronchites soit venue s'abattre sur le village en même temps que les premières pluies. »
Le voisinage de M. Cambier et de ses brigades de travailleurs, amène JMentôt les meilleurs résultats.
« Les habitants de Karéma, dit-il dans sa conférence, ne tardèrent point à se rendre compte des avantages qu'ils retiraient de la présence des Européens parmi eux. Au lieu du misérable tablier de peau ou décorée qui composait tout leur vêtement avant notre arrivée, ils purent
bientôt se parer de jupons d'étoffe qui faisaient Tenvie de leurs voisins. Les 30 fusils que je possédais leur parurent une protection suffisante et, dès la première anné»i, ils augmentèrent considérablement leurs défrichements et leurs cultures. Ayant parfaitement conscience de la protection que leur assure la Station, ils me déclarèrent qu'en cas de danger, ils profiteraient de l'offre que je leur avais faite et qu'ils viendraient se réfugier chez les Européens.
€ J'eus plus tard une preuve convaincante des bonnes dispositions des indigènes envers nous. Un jour, une bande de buffles passant à proximité de la Station, je me mis à tirailler sur le troupeau. Les habitants du village, entendant cette fusillade, crurent que nous étions attaqués, et, sans qu'il y eut de convention préalable entre nous, une troupe de guerriers accourut à notre secours. »
Mort des derniers Éléphants.
Le 14 du môme mois, M. Carter atteignait à son tour Karéma. Mais en vue même de la Station, un troisième éléphant, la femelle Sosankalli, succombait aux atteintes d'un mal que les mahouts désignent sous le nom d'A(/hin Daho et qui se manifeste par une inflammation d'yeux, bientôt suivie d'éruption cutanée.
Lorsque M. Carter avait quitté Kouyara, les deux éléphants étaient cependant très bien portants. Le 14, Sosankalli, depuis longtemps déoarrassé de toute charge, semblait remis, lorsque vers midi son pas se ralentit. A quatre heures de l'après-midi, k 200 yards du tertre, il s'arrête, ses jambes de derrière tremblent. Il se couche, respire bruyamment et, à 6 heures du soir, il meurt tranquillement, Sans souffrance.
€ Je ne saurais vous dire, écrivait M. Carter, à la date du 17 décembre, quel chagrin m'a causé la perte de cet animal. J'ai eu pour lui les plus grands soins : je me suis arrêté douze jours, en plusieurs fois, pour lui donner du repos et je n'ai forcé l'étape que lorsque j'y étais absolument contraint. La route que nous avons suivie est très bonne, les fourrages y sont abondants et l'on n'y rencontre ni jungle, ni aucun de ces obstacles qui rendent la marche pénible. Depuis Tabora, l'éléphant n'avait donc eu à supporter ni privations ni fatigues excessives. Chose étrange, il a continué à manger jusqu'au moment où il s'est couché pour ne plus se relever. Pulmalla, l'éléphant pilote, est bien portant, mais on voit qu'il est fortement affecté de la perte de son compagnon. »
« Cet événement, écrivait de son côté le capitaine Popelin, nous a causé à tous une véritable affliction. Nous avions conçu pour ces intelli- <çents animaux, un attachement que l'on ne peut bien comprendre que lorsque, comme nous, on les à vus à l'œuvre, et qu'on a été témoin de leur patience à supporter les privations et les fatigues d'une longue route à travers un pays où ils ont souffert plus d'une fois de la faim et de la soif. Pour apprécier exactement les résultats de l'expérience qui vient d'être tentée, il faut tenir compte des grandes difficultés qu'elle offrait et qui ne se représenteront certainement plus au même degré, si Ton recommence l'essai. >
Malheureusement, l'éléphant-pilote, Pithimlln^ après avoir survécu pendant sept mois à sa compagne, finit par succomber également, sans qu'il fût possible d'assigner une cause certaine à sa mort.
Nous avons promis d'examiner à notre tour cette Expédition des Eléphants, s'annonçant sous de si brillants auspices, malheureusement couronnée d'insuccès.
Par quels côtés a-t-elle péché ? Certes, ce n'est pas faute de soins de la part de M. Carter. Tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre, dans sa délicate mission, ont pu constater la sollicitude touchante dont il entourait les
précieux animaux, qui oui trouvé la mort, si loin de leur pays natal, en pleines jungles africaines.
D abord, de Taveu de M. Carter lui-môme, le Gouvernement Indou, au lieu de livrer des éléphants de premier choix, comme on le lui avait demandé, se serait tout bonnement débarrassé du rebut des étabies de Poona. Les mahouts ne se gênaient pas pour dire que Naderbtu:, par exemple,était malade avant de quitter Bombay et que Tlntendance avait longtemps essayé de le vendre, sans y parvenir. Dans une question comme celle qui nous occupe, il est bon de dégager toutes les responsabilités.
Ensuite, un long séjour èi fond de cale, suivi d'un débarquement scabreux et de marches dans un pays aride, ont dû exercer sur les éléphants une funeste influence. Ajoutons-y le séjour d'un mois, à Mpouapoua, dans une saison où les tiges de moutama, sur lesquelles comptait principalement M. Carter, sont, ou consommées ou desséchées au point de no plus contenir de principes suffisamment nutritifs. Vainement le généreux Anglais avait précipité son départ de Dar es Salam, la saison était déjà trop avancée. Le soleil a Afrique avait brûlé les herbes fourragères et les feuilles comestibles des arbres. € Nous avons été assez heureux, écrivait M. Carter, de trouver en certains endroits des joncs et des glaïeuls et, en d'autres, les branches d'une espèce de figuier sauvage, que mangent encore les éléphants. Mais c'est là une détestable nourriture pour des animaux, portant de lourdes charges. De plus, le manque d'eau, aussi bien que les sources chargées de magnésie, devaient tuer des éléphants habitués aux fraîches ondes du pays natal ».
De ce qui précède, — ressortant d'ailleurs de données officielles, et de renseignements fournis par les hommes les plus intéressés à faire réussir l'entreprise à laquelle ils s'étaient dévoués, — il résulte qu'on s'est exagéré la force de résistance de l'éléphant, et surtout de
VElcphcs Indicus.
La vérité, c'est que ces tours de chair, blindées d'un cuir rugueux, exigent, comme tous les ôtres animés — et surtout exceptionnellement intelligents — des milieux, d'autant plus spéciaux que, dans ces milieux mômes, ils rendent des services plus signalés.
Ne cite-t-on pas le chameau, comme une des botes de somme les plus sobres et les plus coriaces du globe actuel? Et cependant, sortez-le de ses sables, égayés par de rares oasis, et où il respire, lui, l'air brûlant qui convient à ses poumons, jetez-le en pleine fertilité, c'est-à-dire dans des régions suflSsamment saturées, à certains moments, d'humidité, et il dépérira ou perdra toutes ses qualités natives.
L'Inde est, par excellence, pour l'éléphant, un paradis terrestre, et surtout l'île de Ceylon, où il rend de si grands services, une fois, et bien facilement, domestiqué. Auxiliaire de l'homme, plutôt que son valet, il y fait volontiers office de bûcheron, en abattant les vastes forêts, sur l'emplacement desquelles s'établissent les riches champs de café; il y est employé aux démolitions, à la fraye des routes de montagnes, etc.
Mais ces prodiges de force et d'assimilation presque humaine, ne s'accomplissent qu'aux Indes, cette terre de premier ordre, qui reste toujours celle des merveilles.
Les naturalistes ne nous démentiront pas, lorsque nous dirons que l'Elephas Indicus est un animal éminemment impressionnable, gourmand, tenant surtout aux éf/anl.s et qui s'écarte autant de l'éléphant africain que le chien berger du loup, presque son semblable, et cependant son ennemi juré.
En retour de sa docilité et de son dévouement, l'éléphant indou,
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plus délicats chevaux de luxe. Il a son service particulier, friandises de prédilection, fraîches cannes à- sucre, riz grillé, pain de froment trempé dans la mélasse. On le flatte, on le ménage et ses mahouts correspondent directement avec lui par la parole. Quels rapports à établir entre ce géant civilisé et les colosses sauvages, dont la traque est si judicieusement interdite, aujourd'hui, dans les possessions africaines, appartenant aux Allemands?
A notre humble avis, espérer employer l'éléphant indou à la domestication de l'éléphant africain, constitue un problème extrêmement difficile à résoudre. Transporter les premiers, de Tlnde, à l'incessante verdure, dans la violente Afrique, alternant les végétations folles avec la plus farouche aridité, c'est les condamner presque fatalement à l'impuissance, sinon au dépérissement, si on ne les acclimate point avant l'âge adulte.
Cependant, dans cette idée de l'emploi de Téléphant, comme moyen de transporta, sur un continent immense, complètement privé de voies carrossables, il y a un côté pratique, que les civilisations antiques n'ont pas négligé. L'éléphant africain, dressé à la guerre, a franchi les Alpes neigeuses de TEurope tempérée, pour jeter la terreur dans les légions romaines, tandis que ceux de Porus avaient meilleur jeu en s'op posant, sur leur propre terrain, aux armées d'Alexandre. Ce qui s'est fait ne peut-il se refaire? Puisque aussi bien les chasseurs Makoas, ceux de la région du Tanganika et du Manyéma, alimentent d'ivoire nos industries, en abandonnant aux animaux de proie de trop nobles curées, ne peut-on capturer les jeunes éléphants africains et les dresser, d'après la méthode indoue, au lieu de dépayser une race étrangère, là ou Télément local surabonde ?
Reste la grande objection, formulée par M. Van Volxem, au sein de l'Association africaine. L'honorable membre estimait que l'éléphant pourrait difficilement être employé comme moyen de transport coinnicr cial. Sa raison en était que la capture, le dressiige et ralimentation, d'une part, coûtent trop cher et, de l'autre, qu'il faut de longues années avant de voir arriver le sujet à son développement adulte et par conséquent
itdtiMtb'c.
Il est possible que, dans l'état des choses actuel, la vapeur jouera peutêtre, en Afrique, un rôle décisif, avant que l'expédient tenté par l'Association aurait eu le temps de produire quelque résultat. Mais c'est ce (|ue l'expérience devait et doit encore démontrer, avant de passer condamnation, car un essai malheureux ne peut être considéré comme décisif.
L'expérience des éléphants devait séduire tous ceux qui s'ingénient à tourner, dans l' Afrique Centrale, le manque, presque général, de voies carrossables ou navigables. Aussi ne faut-il point s'étonner que des savants et des voyageurs, de la haute compétence des Quatrefages, des Nachtigal, des Kirk et bien d'autres, y aient applaudi sans réserve. Au cours de ce livre, rellétant fidèlement les modifications que l'expérience a apportées à nos premières théories, nous en avons préconisé nuusmêmes le renouvellement. Dans tons les cas, l'éléphant africain, comme le nègre, soumis, jeune, à une culture sagace, peut se voir appelé à apporter à la transformation du continent mystérieux, un élément actif, trop longtemps négligé.
Les travaux à Karéma.
Grâce au renfort de compagnons européens, qiii venaient de lui arriver,M.Cambier allait pouvoir pousser vivement l'exécution de ses plans.
€ Les travaux de construction de ma Station sont à peine ébauchés, écrivait-il à TAssociation, en lui annonr;ant l'arrivée do MM. Popelin et Carter, et c'est avec grand plaisir que je m'occuperai à les compléter. M. Popelin ne pourra quitter Karéma avant le m©is d'avril. Entretemps, ses Zanzibarites aident les miens à réunir tous les matériaux qui me sont nécessaires pour les constructions.
« Depuis son arrivée ici, M. Carter pourvoit régulièrement notre table de gibier. Il faut vraiment être possédé de la passion de la chasse pour avoir le courage de battre le pays, à la poursuite du gibier, en ce moment de l'année. Une jungle épaisse, haute de quatre métres,couvre la plaine. Le sol est devenu fangeux. En certains endroits, c'est un vrai bourbier. On ne peut traverser la jungle, môme en suivant les sentiers, sans être immédiatement mouillé jusqu'aux os.
De son côté, M. Popelin écrivait :
« Le séjour de Karéma est fort triste en cette saison. Nous sommes confinés dans nos habitations, dont nous ne pouvons sortir que pour aller jusqu'au Lac. Les pluies sont devenues beaucoup plus fréquentes et les rivières ont considérablement grossi. Les junçles sont si hautes et tellement épaisses (jue la marche est devenue difficile. >
M. Carter ne chassait pas que le gros gibier. Plus d'une fois, pendant que ses compagnons noirs fuyaient épouvantés, il osa aflronter les lions, surtout friands des sangliers abondant aux environs. Lorsque, plus tard, son ami Cadenhead vint le rejoindre, ils firent dans toute la région des ]>attues célèbres, et c'est eu mémoire de leurs exploits cynégétiques que les indigènes donnèrent le nom de Rfcière des Anglùs^ à l'anse étroite, située au sud de la Station, au milieu d'épais fourrés regorgeant de venaison.
Nous n'entrerons plus dans le détail des travaux accomplis à Karéma, avec le concours du capitaine Popelin et de M. Carter. Il suffira à nos lecteurs de se remémorer le chapitre consacré par nous à la Station, telle qu'elle se présentait lorsque M. Ramaeckers en reprit le commandement. Le Fort hexagonal, avec ses dépendances, planté, à l'intérieur, d'arbres fruitiers, avait réclamé, à lui seul, de leur part, une somme incroyable d'énergie, par suite de l'organisation des différents services, imposés à des hommes ignorants de tout métier. Ajoutons-y les rapports, soigneusement et longueinent entretenus, avec les petits Sultans du voisinage, les difficultés des ravitaillements, et l'on sera surpris de tout ce qu'a pu réaliser M. Cambier, dans un temps relativement bref,avec les éléments hétérogènes et insuffisants dont il disposait.