‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 190 sur 232 · VIII. — LA CARAVANE DE RENFORT · texte numérisé non relu

VIII. — LA CARAVANE DE RENFORT

BIM. Burdo, Roger et G&denhead.

Entretemps, T Association, soucieuse de combler les vides survenus dans les rangs de ses voyageurs, s'était abouchée avec MM Burdo et Roger, pour compléter le personnel de MM. Cambier et Popelin. Nos deux compatriotes avaient déjà fait antérieurement un séjour d^une année en Afrique.

Le premier, se proposant de pénétrer dans l'Afrique occidentale par le Sénégal, s'était rendu, dans ce but, à Dakar.

Mais apprenant que le Français Soleillet venait de le devancer dans cette voie, il remonta le cours du Ni^er, jusqu'au confluent du Benoué. L'insuffisance de ses ressources, d'ailleurs toutes personnelles, lavait, seule, empêché de reconnaître le bassin tout entier. Le récit de ce premier voyage a été publié par lui, sous le titre de Sujcr et Bawuê^ et nous y renvoyons nos lecteurs.

MM. Burdo et Ro^er débarquèrent le 4 janvier 1880, à Zanzibar, et vingt et un jours plus tard, ils prenaient place dans une caravane dirigée par M. Cadenhead, qui devait rejoindre M. Carter, en qualité de second.

La caravane quitta Sadani le 26 janvier. Comme son premier itinéraire ne s'écarte guères de celui suivi par MM. Cambier dans son voyage d'essai, nous n'y reviendrons pas. Passages demtonis, manque de vivres et d'eau potable se représentent. Cependant, le voyage s'accomplit dans de bonnes conditions. A l'arrivée à Mpouapoua, qui eut lieu le 18 février, après une marche assez pénible, M. Burdo écrivait à l'Association :

< Notre santé est parfaite, et l'état de la caravane, composée de 108 hommes et de 14 ânes, est satisfaisant. »

« Je puis recommander, en toute confiance, la route de Sadani, mandait de son côté M. Cadenhead, au bureau de Bruxelles. Elle est tout à tait saiubre, praticable, plus courte que toute autre, et présente des approvisionnements suffisants en vivres et en eau. Seulement, le bétail est très rare le long de la route. Toute la viande qui a paru sur notre taf)îe a été o!)tenue parle fusil de M. Roger, qui profite largement de la faculté de quitter la caravane, pour chasser le gibier, très alx>ndant en cette contrée. »

Roger, lui, n'est pas tout à fait de cet avis. Pure modestie, sans doute. Mais il se déclare émerveillé de la route.

« Le pays que nous avons traversé, écrit-il, est vraiment magnifique; chaque jour,k chaque pas, nous voyons les oiseaux les plus beaux, les papillons les plus variés. Un naturaliste pourrait y former les plus riches collections. J'ai vu beaucoup de gros gibier en diflférents endroits, et j'ai chassé souvent, mais avec peu de succès,bien que Taie une arme excellente. Ces chasses constituent une récréation pour le voyageur, en même temps qu'elles entretiennent son activité. »

En route, la caravane avait campé, pendant un jour entier, à Kidoudoué, où elle rencontra le Père Machon, établi à Monda, où les Missionnaires français réussissaient parfaitement dans leurs essais de culture.

Elle s'était arrêtée également à Mamboya, près de la Station du Révérend Last, établie sur les hauteurs, et dominant un site admirable.

A mi-route,elle s'était croisée avec une caravane de Oua-Nyamouézis, forte d'environ :^00 hommes, accompagnée de femmes, d enfants et de àêtaif, qui avait été envoyée à la Côte, par Mirambo, pour lui rapporter, en retour de son ivoire, des armes, de la poudre et des étoffes, « Quelques-unes des dents, véritablement colossales, devaient être portées par deux hommes. »

Entre M poiiapoua et M daboiiroa«

Fort bien accueillis par le docteur Baxter et les trois Européens composant le personnel de la Station Anglaise, nos voyageurs repartirent de Mpouapoua, le 25 février, à 11 heures du matin.

M. Burdo a rendu compte de ce nouveau voyage. Mais si succinct nue soit son rapport, force nous est de Técourter, en n'en citant que les points principaux.

Croyant éviter le paiement de grands Honços, M. Cadenhead avait pris une route nouvelle, où ils furent plus exploités que sur l'ancienne. M. Burdo estime que lorsqu'on n'est point chargé d'explorer un itinéraire nouveau, mieux vaut suivre le chemin ordinaire adopté par les caravanes, attendu que là il y a déjà une sorte de tarif.

Il doit avoir raison dans cette appréciation, car l'importance des Hongos que M. Cadenhead eut à payer, accuse, presque partout, le plus incroyable arbitraire. Nulle caravane ne fut plus rançonnée que la sienne par les Sultans de l'Ou-Gogo. Qui plus est, à différentes reprises, des tributs faussement perçus par des chefs, qui n'avaient pas droit de les exiger,durent être comptés de nouveau, avec majoration, aux véritables maîtres du pays.

La première fois, c'est à Kikombo, où l'on s'arrête, au milieu d'une foule de curieux, qui Jusqu'ici n'avaient vu, en fait de blancs, que Stanley et un missionnaire du Nyanza. Le Chef se montre fort coulant en se contentant de 20 dotis. Mais le lendemain, à moins d'une lieue de distance, le cri de guerre retentit, des Oua-Gogos en armes menacent les voyageurs de leurs lances et de leurs casse-têtes. Ils se trouvaient, en effet, sur le territoire du véritable Kikombo, dont le Chef, ivre de Pombé ence moment, était probablement d'accord avec un compère. Ce n'est que le 25 que la caravane put repartir, délestée de 58 dotis de Mérikani, et d'étofres de couleur.

Même erreur, et plus grave alerte à Lohouma. Après paiement du soidisant Hongo, compté seulement à 41 dotis, un peu plus loin les guerriers barrent encore le passage à la caravane. Un porteur est tué et deux autres blessés à coups de lance. De toutes part accourent des bandeaarmées, faisant mine d'assiéger le camp. Les Européens veillent, en personne, toute la nuit, en attendant le retour du Cher, qui est allé faire la guerre à celui qui avait empiété sur ses prérogatives. Le faux Sultan est tué, ainsi que son fils, et son bétail enlevé. < Aussi le pays est-il en ébulÛtion, et le chef en proflte-t-il pour dire qu'il n'a pas le temps de discuter le Hongo. Enfin, au bout de deux jours, il se décide à accepter 52 dotis d'étofles diverses. »

A Doudoma, les vivres sont très abondants, mais encore plus les scorpions et les insectes. Le chef se fait dire absent pour retenir la caravane. « En réalité, dit M. Burdo, il combine un coup avec son fils, qui a son tombé à 20 minutes, sur le chemin, et qui nous arrêtera au passade... Il nous retient trois jours, sous divers prétextes. Il a pour conseiller, comme beaucoup de souverains de FOu-Gogo, un ministre Ou-Nyamouézi, à demi-civilisé déjà, qui connaît les blancs et est le mauvais génie de l'endroit, comme l'instigateur de toutes les vexations

que subissent les caravanes. Enfin, le C mars, au soir, le Hongo est fixé à 65 dotis,étofles (iivorses,dont quelques-unes assez chères. Le Chef avait exigé, dès Tabord, 150 dotis, un fusil et de la poudre. »

Le lendemain, second acte de la même comédie. On arrive à un nouveau Doudoma, habité par le fils du Sultan, et qui retient les voyageurs pendant deux jours, pour accepter, enfin, le Hongo, au prix énorme de 65 dotis, ce qui porte h 250 mètres d'étofles, pour le môme endroit, le tribut payé au père et au fils.

A Zingeh, le chef exige 100 dotis et finit par en réclamer 75. La caravane connaît la soufirance de la soif et fournit des tirikézas. Le Sultan de Pembé-Lampéra se montre assez aimable. Il envoie aux voyageurs du lait et des œufs. L'eau est fort bonne dans ce district, les vivres abondants et le bétail nombreux. Les habitants y extraient le sel. Là encore, et malgré les bonnes dispositions du Suftau, la caravane paie 75 dotis d'étofies, heureusement ae peu de valeur.

A Mizanza, où Ton campe dans une forêt de palmiers, clair-semés, Teau est détestable, contenant des matières végétales en suspension. Des milliers de globules verdàtres produisent un véritable empoisonnement. «MM. Cadenhead, Roger et moi, écrit M. Burdo, nous éprouvons tous trois une forte attaque de dysenterie et tous les symptômes d'un empoisonnement, après avoir bu de cette eau, dont il est prudent de ne faire usaçe nu'apres Tavoir filtrée et fait bouillir. Mizanza est, en général, malsain, aailleurs.il est en contre-bas et le sol est entrecoupé de marais. Le Clief, oui a vu Stanley, est venu nous rendre visite. Il est très vieux et très laid. Le bétail est fort beau et très nombreux, mais les naturels refusent de le vendre. Les bœufs appartiennent tous à la race indienne, ditedeBrahma. Ils sont grands et gros, avec une bosse sur le dos. Le Hongo se discute lentement, dans d'interminables pala • bres. Ce n'est que le 10 mars, au soir, que le chiffre en est arrêté à 85 dotis d'étortes, dont plusieurs de valeur. Il fait une chaleur épouvantable, et le sol exhale des émanations empoisonnées. Nous trouvons dans nos tentes d'énormes vend pede, dont le venin est mortel. A la nuit, il tombe dos ondées très fortes qui transforment le camp en un lac de boue. »

Par contre, le 17, il fait une chaleur atroce. A peine les Européens trouvent-ils un peu d'eau dans le creux d'un baobab, mais l'escorte doit s'en passer. Un des ânes, atteint d'abcès, est resté en arrière et ne rejoint la caravane que quelques heures après. Pendant la nuit, pluie torrentielle.

A Konzi, où l'on campe, l'eau est bonne et le miel abondant. Il y a Jicancoup d'hyènes aux environs. Un porteur endormi est enlevé du camp par un de ces animaux, auxquels on donne la chasse. Mais on désespère de sauver l'homme. Les vivres étant assez rares, le Hongo se born ' à 49 dotis d'étoffes diverses.

Le 19 mars, la caravane campe à l'extrémité Ouest de Konko, dont M. Burdo signale les cultures étendues et les riches troupeaux. On offre aux voyageurs de leur vendre deux jeunes autruches pour 30choukas. Le Sultan — frère probablement de notre hospitalière Sélika — envoie prier le Mouzoungou, qui a des Soleils dans tes yeux (les lunettes de M Burdo), de faire tomber de la pluie. Ce à quoi notre compatriote promet de s'employer, dans la mesure du possible.

Le Hongo est particulièrement élevé : 91 dotis, de belle qualité, un fusil et un baril de poudre.

Départ le 22 mars. « Vers 9 heures, dit M. Burdo, nous débouchons dans une vaste plaine, à l'herbe assez courte et aux arbres clair-semés de basse futaie. Nous y voyons défiler de nombreux troupeaux de zèbres et d'antilopes, et apercevons beaucoup de girafes ainsi que des traces d'éléphants. Mais le gibier est si difficile à approcher que nos efforts.

pour en abattre, restent sans résultats. Il se fait probablement un certain trafic d'ivoire dans la contrée, car ie rencontre, pour la première fois, des indigènes en portant au bras de lourds bracelets. »

A Mdabourou, le Chef fait prier M. Cadenhead de défendre à ses hommes de tirer des coups de feu, sous prétexte que cela éloigne la pluie. Les vivres étant moins abondants qu'à Konko, on est obligé d'en renvoyer quérir dans ce village, le plus fertile et le plus riche, peutêtre alors, de tout rOu-Goco.

L'eau de Mdabourou est fortement nitreuse et malsaine pour les ânes, dont l'un vient de mourir à Konko. Pour se rendre le Sultan favorable, on lui a fait cadeau d'un doti d'étofte de couleur, valant 2 dollars à la Côte. En retour, il envoie un mouton, mais n'en traîne pas moins en longueur le règlement du Hongo, sous prétexte qu'une tribu voisine, unie aux gens du Konko, lui a volé 20 bœufs, ce qui Voblif/e à faire la guerre. Enfin, le 25 mars, il rend visite à ses trois hôtes blancs. * C'est, dit M. Burdo, un jeune homme de 25 ans environ, qui n'a pas l'aû* bon du tout. Il est entouré d'une jeunesse tapageuse. Ce doit être un Chef dangereux. (Voir chaoitre IX et X.) Il semble détester cordialement les Arabes, contre lesquels, d'ailleurs, son père, a plus d'une fois combattu. Nous mangeons aujourd'hui, pour la première fois, d'un zèbre que M. Roger a tué. La chair en est excellente et ressemble à celle d'un très bon bœuf. Vers 10 heures du soir, un violent ora^e s'abat sur le camp. Pluie torrentielle, éclairs, tonnerre et vent terrible qui renverse nos tentes. »

Le 26, les pluies recommencent et les Arabes assurent que c'est la Massikaqui s annonce. « Après les demandes les plus extravagantes, le Chef s'est contenté de 80 dotis d'étofies diverses, dont plusieurs de prix, n

Jusqu'à Kooyara (Tabora}.

La caravane s'apprôte, le 27 mars, ii traverser le Mgonda-Mkali . Après avoir campé au Tongo, où nous avons bivouaqué nous mômes, elle atteint le village de Mounié-Mtoina, résidence de l'ami particulier du Saïd Bargash, qui devait, quel«jues mois plus tard, avec M. Rarnaeckers, avoir raison du Sultan pillard de Mdabourou. « On y trouve, dit M. Burdo, Ijeaucoup de maïs, des poules (2 pour une chouka) et môme des patates douces, les premières que nous mangions. Nous ap-

Srenons qu un courrier de M. Greftulhe, venant de la Côte, et dévalisé ans le Pori, s'est réfugié ici, il y a quelques jours. » Inutile de revenir sur la traversée du Mgonda-Mkali, rendu désert par les déprédations des Rougas-Rougas. Près d'un tonsro, où Ton campe, l'escorte se sépare de la caravane de Séwa,chargée de ravitailler M. Cambier et qui accompagnait l'escorte depuis Mpouapoua. « En cet endroit, dit M. Burdo, nous rencontrons les traces du passage de la caravane du capitaine Popelin, le sentier dans la forôt ayant été élargi à coups de hache pour le passage des éléphants. Depuis, les taillis se sont rejoints. Pas de trace de gibier. La plus grande solitude règne dans cette immense forôt. »

Le 31, longue et pénible tirikéza de plus de 12 heures, sans eau potable ni arrêt. Partout se représentent les traces du passage des éléphants. Après avoir dépassé Bibisanda, la caravane rentre sous bois, où la nature se présente sous un aspect de plus en plus sauvage. « Cet endroit, écrit M. Burdo, est un véritable lieu d'embuscade et c'est ici, en effet, que les Rougas-Rougas attaquent en général les caravanes. Nous trouvons, au milieu du sentier, des débris qui attestent une lutte récente : des bâtons de porteurs, des gourdes indigènes, un linndo, des cordes, fort bonnes encore, jonchent la route. C'est évidemment ici que

le courrier de Greflulhe a été attaqué et dévalisé. Ce courrier portait à Karéma la correspondance destinée à MM. Cambier, Popelin et Carter. C est cette route lort mal famée, et pour cause, que M. Wautier a voulu éviter lorsqu'il a pris plus au Nord,passant par Hékounçou et rejoignant la route ordinaire à Itoura ou Toura. M. Wautier était donc bien renseigné sur les déprédations qui, de tout temps, ont désolé cet endroit. Je doute, cependant, queu prenant plus au Nord, on soit à Tabri des Rou- {?as-Rougas dont les repaires se trouvent aussi bien au Nord qu'au Sud du Mgonda-Mkali. En ce qui nous concerne, nous avons heureusement traversé ces parages, sans a\oir eu à supporter aucune attaque de la part de ces bandits. >

Campement sur les bords du lac Tchaïa. La troupe, épuisée, se couche sur le sol, sans même dresser de tentes, ni établir des huttes et une palissade. « Le lendemain, l^ avril, écrit M. Burdo, nous partons èi six rieures. Nous apercevons le lac, vaste réservoir d'eau marécageuse ^ue recouvre en ce moment une jungle épaisse et où Ton disparaîtrait si on avait Timprudence de sV engager. Nous le traversons à son extrémité Sud, en enfonçant dans le marécage jusqu'à la hauteur du genou. Nous rencontrons, au delà, quelques vestiges d'anciens camps. Beaucoup de traces d'hippopotames et un grand nombre d'oiseaux aquatiques. Région malsaine, d ailleurs, et infestée de moustiques. »

Plus loin, dans la profondeur du bois, la caravane traverse l'endroit où a été massacré Penrose avec son escorte. Les vestiçes du pillage jonchent le sol. Le guide montre aux Européens l'arbre derrière lequel M. Penrose a soutenu l'attaque et a essayé de se défendre, pendant aue ses porteurs, abandonnant leurs charges, fuyaient dans l'épaisseur du bois.

Cambi en pleine forêt et, le lendemain, traversée d'une vallée, autrefois cultivée.

A Itoura, les voyageurs qui, faute de temps, abandonnent le projet d'aller visiter la tombe du lieutenant Wautier, remettent leur courrier à des Arabes descendant vers la Côte. L'eau est assez bonne à Itoura et les vivres en suffisance. On y trouve du maïs, des patates douces et même des bœufs, dont le prix varie de six à huit dotis.

Le lendemain, traversée d'une plaine marécageuse et d'une partie boisée. Un porteur jette bas sa cnarge et déserte. Le sol est ferrugineux, extrêmement riche, mais, dit M. Burdo, on n'y aperçoit point trace do culture.

Aux environs du camp, il y a beaucoup de petites zihotias, ou étangs, dont l'eau est malsaine. Celle de la rivière est bleuâtre, coulant sur un terrain riche en calcaire.

Le lendemain, 4 avril, même succession € de bois sans fourrés et de plaines arides. Le gibier est rare. On ne rencontre que des pintades et une sorte de pélican de grande taille. >

Vers 9 heures, au milieu d'une région marécageuse, dont pourtant l'eau est très bonne et très pure, les voyageurs rencontrent une caravane de Oua-Nyamouézis se rendant dans l'Ou-Nyaniembé avec des î\nes et des bœufs. < Nos porteurs, écrit M Burdo, sont si fatigués (le leurs tirikézas successives, que nous sommes obligés de louer quelque-uns des ânes pour porter des ballots jusqu'à Tabora. >

La route se continue sous bois et traverse ensuite une région rocheuse où d'énormes blocs de granit s'élèvent à des hauteurs considérables au milieu de la forêt. A Roubouga, village Ki-Nyamouézi, assez peuplé et où les cultures sont étendues, on peut s'approvisionner de tout : poule s^, maïs, patates douces. < On y trouve même des fruits, dit M. Burdo, et nous en étions privés depuis Zanzibar,- des bananes, des citrons, des goyaves et des grenades. Malheureusement, les habitants de ce beau village sont voleurs et pillards. Ils ont essayé d'enlever à un de nos porteurs l'étofle qu'il avait sur lui, mais notre

homme, loin de so laisser dévaliser, fit fou sur les voleurs qui prirent la fuite. »

Le 5 avril, la troupe, épuisée, a peine à se remettre en marche. Elle croise en chemin une Immense caravane, conduite par des Arabes et portant de l'ivoire à la Côte. Cette caravane compte au moins trois miue âmes, porteurs, femmes et enfants.

A Kouéré, les indigènes apportent au camp des vivres et des fruits. L'eau est bonne et les vivres abondent. < Vers le soir, des femmes, ayant dans leur chevelure une houppe de crin, comme celle d'un fiamant, viennent danser pendant deux heures devant les huttes, pour recevoir quelque petit présent. »

Dans la région montagneuse qui suit, se succèdent de nombreuses traces de camps incendiés par les hommes de Mirambo, rôdant aux environs. « L aspect du pays, dit M. Burdo,est celui d'un vaste entonnoir, circonscrit par un régime de montagnes, qui s'infléchissent un peu au S. E. Au Nord dans- la plaine, s'étend Tabora, qu'on ne voit pas encore, mais devant nous se trouvent les villages fcudataires et la résidence du Gouverneur. Ce panorama s'étend fort loin. Chaque village semble un bouquet de verdure, entouré d'une palissade d'euphorbe. Au pied de la colline, après avoir traversé quelques centaines de mètres de marécages, nous arrivons devant Koi- Kasoé, dont le chef nous invite à camper, au milieu des huttes et des tembés. » Une estafette est envoyée au Kouïkourou du Gouverneur, afin de l'avertir de l'arrivée d'une caravane européenne.

Le lendemain, 7 avril, nouveaux camps, incendiés par le Bonaparte noir. L'escorte contourne le village de Samoide, où le Gouverneur met ses enfants en pension et en apprentissage. La route serpente en plaine. Il fait une chaleur suffocante .

€ Il est onze heures, dit M. Burdo, quand nous arrivons en vue de la résidence du Chef ou Gouverneur. Son Kouïkouro se trouve à une demilieue au S.-E. de Kouyara, qui est plus sain. Sans nous y arrêter, nous allons directement à Kouyara, ou nous trouvons le docteur Van den Heuvel à ^ui nous serrons la main avec un bien vif plaisir. Le Gouverneur fait mettre à notre disposition le tombé où ont habité les précédents voyageurs européens, Livingstone, Stanley, Cameron et, récemment, feu l'abbé Debaise. J'y occupe la chambre que Cameron a indiquée comme sienne, sur le plan qu'il a tracé de ce tombé. Malheureusement, les pluies diluviennes des jours précédents ont mis la toiture de cette chambre dans un tel état, q[ue, la seconde nuit, j'ai été obligé de dormir avec mes bottes et mon imperméable, et que j'ai vu ma chambre se transformer en un lac, au milieu duquel nageaient mes effets J'ai donc été forcé, le troisième jour, de me réfugier dans le tombé de M. le docteur Van den Heuvel, qui se trouve S cinquante mètres du nôtre.

€ Tabora, qui est à une distance d'une lieue de Kouyara, semble être très insalubre pour l'Européen. Nos douze ânes se trouvent réduits à. sept ; un est mort dans l'Ou-Gogo, un a été volé et trois sont morts ces jours ci. Ceux qui restent ne sont pas en bonne santé.

« Le présent rapport, ajoute M. Burdo, se termine à notre arrivée à Kouyara, où nous comptons séjourner, pendant quelques jours,avant de reprendre notre marche vers Karéma. »

Maladie de IS. Gadenhead. — La caravane en détresse.

Ici s'arrêtent, malheureusement, les rapports publiés par l'Association Africaine. Pour les compléter, nous avons eu recours à l'obligeance de notre ami Roger, qui a bien voulu nous communiquer les notes vsuivantes:

« MM. Cadenhead, Burdo et moi, nous étions arrivés à Kouyara (Tabora) le 7 avril 1880. A peine y goùtions-nous les premières dâices d'un repos nécessaire, que M. Cadenhead ressentit les atteintes d'une fièvre, revêtant un caractère dangereux et qui se compliqua bientôt d'une inflammation des yeux, et d'une surdité pres^iue complète. Il ne put donc s'agir, pour lui, de continuer sa route avant complet rétablissement.

< Les soins constants et dévoués du docteur Van den Heuvel réussirent à enrayer le mal, mais la convalescence fut longue. M. Cadenhead commençait seulement à se remettre, lorsque le 25 avril, le docteur reçut de M. Popelin une lettre, lui demandant avec insistance d'expédier à Karéma, par la première occasion, les 104 charges laissées par le capitaine à Ta)>opa, cinq ou six mois auparavant. Or, comme noua nous disposions à partir, M Burdo et moi, tout s'arrangeait à merveille, pour le transport de ces marchandises.

« M. Cadenliead, étant toujours souffrant, et son départ pour Karéma se trouvant, par conséquent, indéfiniment ajourné, nous nous occupâmes, sur-le-champ, à enrôler des Pagazis en nombre suflSsant, et le l«'"mai, nous nous mettions en route par Tabora, à la tête de 120 porteurs, tous Oua-Nyamouézis.

« La marche en avant s'opéra d'une façon normale , c'est-à-dire, accompagnée de la somme d'ennuis et de contrariétés que les voyageurs les plus prévoyants rencontrent en Afrique, surtout au début d'un voyage. Et c'en était un nouveau que nous entreprenions, en effet, avec un personnel différentet un surcroît de bagages.

« Le 14 mai, nous arrivions k Kissinndé,situé au Sud de Tabora,iuste à mi-route du Fort Léopold. C'est là que nous apprîmes, d'une façon certaine, que Miranibo venait de se mettre en campagne, avec ses Rougas-Rougas, pour ravager l'Ou-Kaouendi et les régions voisines. Et, par malheur, la seconde moitié de notre itinéraire traversait justement ces régions-là.

€ La fâcheuse nouvelle courut dans le Cambi avec la rapidité de l'éclair. Des groupes se formèrent, discutant bruyamment et vivement cette prise d'armes du Bonaparte noir. Après plusieurs heures de discussions, entre les différentes brigades,(]ui avaient fini par se fusionner en une commune et menaçante opposition ^ bien que nous eussions mis en œuvre tous les moyens de persuasion imaginables, pour combattre la panique, — nous vîmes venir à nous une délégation, composée des hommes les plus influents de la caravane.

€ Ils avaient mission de nous représenter que, le sentier allant être infailliblement barré par la guerre, il devenait impossible, pour le moment, de poursuivre jusqu'à destination. Leurs camarades, presque certains de laisser la vie en route, avec les ballots, croyaient qu il leur vaudrait mieux s'en retourner paisiblement dans leurs villages respectifs, en attendant de meilleurs jours.

« Cela, traduit en langage vulgaire, voulait dire que, craignant pour leur peau, nos hommes allaient, sans scrupule, nous planter là, nous laissant nous débrouiller au petit bonheur; c'est, en effet, assez la coutume des Oua-Nyamouézis, aussi timorés, hors de leurs districts, qu'ils s Mit, chez eux, résolus et vaillants. Comme nous n'avions pas un seul soldat pour contraindre les trembleurs à exécuter leur engagement, il fallut user avec eux de prudence et de douceur. Nous insistâmes donc pour qu'ils allassent, du moins, jusqu'au villaçe de Simba,situé à quatre fortes marches, seulement, de Kissmndéet ou — d'après les renseignements généraux que nous avait donnés à Tabora, le PèreDéniaud, sur le Sultan de cette importante localité, — nos marchandises auraient été aussi en sûreté qu'à Kouyara même. Etablis sur ce point, il nous aurait été facile d'informer MM. Cambier et Popelin de notre position

et à leurs hommes d'acheminer, en plusieurs transports, militairement protégés, nos marchandises d'échange au Fort Léo pold.

€ Gagner Simba, et nous y mettre a Fabri, telle était la seule marche à suivre. Composant avec nos Pagazis démoralisés, nous nous engagions à les libérer immédiatement, après ce léçer coup d'épaule, et cela sans réduction du salaire convenu, pour Tentièreté du voyage.

« Leurs délégués accédèrent à ces propositions. Mais le lenclemain,en dépit de notre accord réciproque, 80 hommes désertèrent. Cette détection commenva la longue série de nos déboires et de nos angoisses, en pays inconnu.

« Il fallait agir, cependant. Nous résolûmes de nous porter, contre vents et marées, au village de Simba, avec ce que nous pourrions emporter de nos charges, quitte à laisser le reste à Kissinndé, où nous les rerions reprendre par la suite.

< Déjà, en deux fortes étapes, nous étions arrivés à Kambagousia, lorsque se répandit la nouvelle de l'approche de Mirambo,qui, disait-on, se portait à notre rencontre pour nous piller. Ceux de nos Oua-Nyamouézis, qui nous étaient demeurés fidèles, gagnés par nos assurances et nos promesses, se dispersèrent aussitôt, comme une volée de moineaux eltarouchés. Nous nous trouvâmes complètement abandonnés, avec tout notre matériel, ne conservant que nos domestiques particuliers, nos àniers et notre cuisinier, tous Oua-Ngouanas, ne se montant pas à plus de huit hommes.

« Comme nous nous trouvions dans cette position critique, le lendemain passa à Kambagousia M. Cadenhead, suffisamment rétabli, avec sa petite caravane, composée exclusivement d'hommes de la Côte. Ses Askaris, par leur résolution, nous firent voir combien les craintes de nos Oua-Nyamouézis étaient exagérées,ou tout au moins prématurées. Néanmoins, comme il n'y avait pas moyen de les surcharger davantage, il fut convenu, entre nous et notre compagnon anglais, qu'aussitôt arrivé à Karéma, il nous renverrait ses hommes, avec ceux de MM.Cambier et Ponelin, pour aviser au transport des marchandises en détresse. En attendant, M. Burdo resta à Kambagousia, avec une partie des ballots, et j'allai m'établir h Kissinndé, gardant l'autre moitié qui y avait été remisée, d ailleurs, lors de la première désertion de nos porteurs.

« Entretemps, je m'étais vu fortement atteint de la fièvre africaine, compliquée d'ophtalmie, et je pouvais à peine marcher. A Kissinndé, mon état ne fit qu'empirer et je me crus menacé d'une cécité complète. Comme nos ballots me paraissaient être en pleine sûreté, dans le propre tembé du Chef du village, bon vieillard qui s'était montré excellent pour moi, j'allais confier le rétablissement hypothétique de ma santé au docteur Van den Heuvel. J'étais bien ba^, lorsque j'arrivai à Kouyara. Mais le dévouement de notre ami et l'expérience qu'il avait acquise des affections africaines, joints à un assez bon tempérament de ma part, me remirent bientôt sur pied.

« Il s'atçit,dans ce pays essentiellement sournois, de montrer les dents, môme à la maladie, pour avoir raison de bien des obstacles. Les symptômes alarmants s'évanouirent, et trois semaines après, retapé à neuf, je reprenais le chemin de Kissinndé, accompagné de trois hommes seulement, deux boys et un ànier.

€ Le vieux Chef me re<,'ut avec joie et m'apprit une nouvelle qui me soulaicea de bien des appréhensions. Le capitaine Popelin, prévenu par nos courriers, avait paru, la veille, à Kissinndé, avec 30 Askaris, et y avait repoussé l'attaque d'une vingtaine de Rougas-Rougas, qui se disposaicjnt à faire main basse sur nos marchandises, gardées seulement par quatre braves. Aussitôt après cette échauffourée,heureusement conjurée, il avait fait évacuer nos ballots vers Kambagousia, où M. Burdo se consumait en une énervante expectative.

Retour à Taliora. — M. Burdo regagne la Côte}

< Lelondcmaîn,26juin, continue M. Roger, j'arrivai à Kambagousia où Je fis la connaissance du capitaine Popelin, mon futur et r^retté compagnon dans la fatale traversée du Tansranika. »

Ici se place le massacre de Mpimboué, dont une lettre du capitaine Cambier, publiée dans le cours du présent volume, a donné tous les détails. Nous y renvoyons nos lecteurs, et continuons à faire emploi des notes de M. Roger.

« Le 30 juin, pendant que nous étions à dîner, nous apprîmes inopinément la nouvelle de la mort de MM. Carter et Gadenhead, partis peu avant de Karéma, et qui avaient incliné vers le Sud, afin de rrayer une nouvelle route, dans la direction du 1"^^ parallèle. Les indigènes qui nous rapprirent ajoutaient que Mirambo marchait contre nous, à la tête d*une de ses colonnes, pour nous taire partager le sort de nos infortunés compagnons et pour piller nos marchandises. Le capitaine Popelin prit aussitôt ses dispositions en conséquence. Au lieu de pousser vers Karéma, dont la route devait être fermée, à la suite des derniers événenements, il décida que nous rétrograderions vers TOu-Nyaniembé, pour y établir nos quartiers, en attendant des circonstances plus favorables. En une seule journée, il put recruter, grâce à son énergie et au prestige de son escorte armée, tous les porteurs supplémentaires qu*il lui fallait, tant à Kambagousia même que dans les villages environnants. Ses trente soldats, de leur côté, se chargèrent joyeusement chacun d'un ballot, tant est violent, chez les habitants limitrophes de TOu-Nyaniembé, le désir de séiourner à Tabora, ce centre d'affaires et de plaisirs, sans rival dans tout le centre de TAfrique. Pour les nègres de la Côte, conmie pour ceux de Tintérieur, cette perspective équivaut à celle, pour nous, d un voyage à Paris, le gousset convenablement garni.

€ Le 9 iuillet, nous rentrions à Kouyara, où nous nous établissions, en attendant les événements.

€ Cependant. M. Burdo qui, déjà, en quittant Tabora, ressentait, dans la jambe gauche, des douleurs, qu'il attribuait trop légèrement à une afiection rhumatismale, avait senti s'aggraver considérablement son état. Il consulta le docteur Van den Heuvel qui, reconnaissant (jue notre ami était atteint d'une périostite, se prononça pour un retour immédiat à la Côte, puis en Europe, où cette affection pouvait seulement être traitée et guérie d'une façon radicale. En conformité de cette décision, M. Burdo fit ses préparatifs de départ et nous quitta en nous disant, non point adieu, mais au revoir. > |

imr.r.-

H Retour du Capitaine Gambier.

Nos lecteurs connaissent le reste. Nous les renvoyons à la rencontre de M. Burdo que nous fîmes à Konko, et à notre jonction, à Mdabourou, avec la caravane de MM. Popelin et Roger, accourus pour nous escorter.

De concert avec ces deux derniers, nous çagnâmes heureusement Karéma, pour relever de sa lourde tâche le vaillant capitaine Cambier, rétabli, à peine, d'une grave maladie.

Le retour de ce dernier se fit dans des conditions exceptionnelles de célérité. En cinquante jours de marche, il franchit, sans accident, les 350 lieues qui le séparaient de Bagamoyo.

Nous avons rapidement résumé, pour nos lecteurs, les incidents qui marquèrent, en Afrique, les expéditions belges précédant celle qui fait l'objet principal de notre livre.

On trouvera, à la fin du second volume, l'abrégé de ce que notre successeur et ami, le capitaine Storms, a éprouvé et réalisé, à son tour, aux postes avancés du Continent noir.

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