‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 21 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

rouge, adopté par le Sultan, est descendu, annonçant l'heure de la première prière, ou Magaribi.

Les bâtiments étrangers s'empressent, à cet exemple, de baisser pavillon. SaïdBargash et toute sa cour se prosternent sur le balcon du palais, la face tournée du côté de la Mecque.

Les musulmans constituent une race essentiellement pieuse, désignant les différentes phases du jour par les noms mêmes des prières correspondant à ces phases. Ce sont, vers huit heures du soir YEsha ; avant le lever du soleil VAlfadjiri ; à midi YAzououri et à 3 1/2 heures de i'après-midi VAlassiri. Le spectacle imposant et mystérieux de ces dévotions publiques doit entrer pour beaucoup dans le respect témoigné aux Arabes par rimpressionnable population africaine.

— J'ai l'avantage de vous présenter Mohamed Biri, gentleman tripolitain venu à Zanzibar par un singulier concours do circonstances. Le dit Mohamed fera partie de notre caravane à titre de trucheman.

Voici son histoire, assez excentrique du reste :

Lorsque M. Ramaeckers fut envoyé à Tripoli par S. M. le Roi des Belges, il y engagea un jeune interprète, employé au consulat français comme Kavach (vulgo, factotum-interprète).

Mohamed, car c'était lui, avait le don des langues. Parlant couramment le turc, l'arabe et les dialectes de la côte barbaresque, il écorchait de plus, assez convenablement l'itaHen et en était à aborder la langue de Voltaire. Il convint au capitaine Ramaeckers, qui se l'attacha et s'en fit suivre jusqu'à Mourzouk. J'ai dit que notre chef était d'une aménité et d'une bienveillance rares. Son interprète se dévoua à lui avec la fidélité d'un chien domestique. La philanthropie européo-américaine aura beau prétendre le contraire, l'instinct du servage fait en quelque sorte partie intégrante du caractère oriental.

Ce fut un grand désappointement pour Mohamed quand son maître fut obligé de retourner dans sa patrie. Mais il avait son plan. Il s'était fait donner sournoisement l'adresse du Capitaine, qui fut très étonné, un beau matin, de le voir débarquer à Bruxelles, assez dépenaillé et sans un sou vaillant. On ne pouvait décenmient renvoyer un serviteur aussi opiniâtre, d'autant plus qu'il aurait coûté assez cher de le rapatrier. M. Ramaeckers rempailla son Arabe, au moyen de déchets de sa garde-robe

bourgeoise et le sieui^ Mohamed Biri, jouissant du vêtement, du vivre et du couvert, se promena dans la capitale belge, n'ayant conservé de son costume national qu'un fez plus ou moins déteint.

Le gamin de Bruxelles, moins spirituel que le gavroche parisien, est infiniment plus agressif. Bamboula, comme l'avaient surnommé les Ketjes, eut à essuyer maints quolibets qui l'initièrent, d'ailleurs, à l'idiome du quartier des Marolles et des champions do Molenbeek.

La nomination de M. Ramaeckers, comme chef de la 3« expédition africaine, devait rendre à Mohamed une position sociale plus définie. Il fut officiellement nommé interprète de la future caravane et envoyé, aux frais de l'Association, trois mois à l'avance, à Zanzibar, pour s'y familiariser avec les patois africains, fortement saturés d'arabe.

Nous l'avons retrouvé ici, s'entendant à merveille avec les hommes libres de Zanzibar, et baragouinant le Ki-Souahili d'une façon déjà fort satisfaisante.

Sur ce, nous laisserons notre interprète prouver par la suite si la confiance de son ancien maître et celle de l'Association ont été bien placées.

— Tous nos préparatifs sont faits. Nous n'avions négligé qu'une chose, à savoir de bien régler nos chronomètres et c'est moi qui suis chargé de combler cette lacune.

Vers dix heures du matin (16 juillet 1880), je me rends à bord du Londoriy vieux navire de guerre anglais, à trois ponts, capitaine Brownrique, chargé de stationner en rade de Zanzibar, pour empêcher la traite des nègres, exercée frauduleusement par d'effrontés spéculateurs. Capitaine Brownrique a sous ses ordres un cadre nombreux d'officiers commandant les steam- .launchs et les cutters croisant dans le canal. Je suis fort bien reçu par le commodorede la petite flottille et, après un bref mais fraternel shake-hands, m'en retourne à Zanzibar avec l'heure exacte de l'amirauté anglaise.

— Nos adieux, qui ont été faits hier, étaient empreints d'une réelle émotion. En Europe, les préparatifs d'un voyage d'exploration n'éveillent qu'un intérêt momentané. Condamnés à l'avance, ou proclamés par anticipation vainqueurs de tous les obstacles, les voyageurs sont parfaitement oubliés le lendemain.

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