‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 24 sur 232 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

répreuve, nous nous en servons comme professeurs de langue. Au moindre objet qui attire notre attention et dont nous désirons connaître le nom en Ki-Souahili, nous avons recours à eux : Hii? Nini? (Ceci quoi?) Et notre glossaire, soigneusement consigné dans un carnet, s'enrichit insensiblement.

Outre le capitaine Ramaeckers, le photographe De Meuse, le lieutenant de Leu, et votre humble serviteur, assistés de leur interprète juré Mohamed-Biri, ci-devant Bamboula, nous avons à bord M. Sergère qui nous accompagnera à Tabora où il va établir un comptoir, et un aimable Français, ami particulier do M. Greffulhe, M. Barizon, venu pour nous donner un pas de conduite jusqu'à la rivière Kingani, riche en hippopotames et en crocodiles.

Le vent ne nous permet pas d'aborder directement à Bagamoyo, dont nous commençons, seulement vers 8 heures du soir, à distinguer les rives en pentes douces. Il nous pousse dans la direction du Nord et par deux fois notre Nahoza, ou capitaine est obligé de louvoyer. Au loin, sur la grève africaine, se profilent quelques maisons blanches, offrant avec les huttes indigènes et ses bouquets de palmiers, un ensemble qui nous reporte immédiatement à l'entrée de Zanzibar.

Cependant l'état d'énervement, produit sur moi par Faction du Soleil, n'a fait que s'accroître. Vers 6 heures, jeme sens envahi par un malaise général et mes compagnons, inquiétés par l'aspect de ma face congestionnée, semblent ne pas la trouver de fort bon augure. Je les rassure en affectant l'insouciance et, de fait, je pense que la fi^aîcheur du soir et le repos auront facilement raison d'un simple coup do soleil. Dans cette conviction, je m'arrange pour dormir sur le pont et ne m'éveille que trois heures après, au frottement de la quille sur le sable.

Nous étions arrivés, mais il nous restait encore deux ou trois cents mètres d'eau à traverser pour atteindre la terre ferme. Les hommes qui nous portaient en eurent d'abord jusqu'au ventre, puis jusqu'à mi-jambe. Quoique totalement abattu et assez indifférent à ce qui m'entourait, je ne pus m'empôcher d'avoir l'odorat désagréablement affecté par la nauséabonde odeur do poisson qui régnait sur toute la plage. Les habitants do Bagamoyo tirent de grandes ressources de la pêche et conservent leur poisson de mer en le faisant sécher au soleil. Il y a ici.

paraît-il, d'importantes pêcheries de requins qui alimentent toute la province.

SewaTHindi, espèce de Shylock oriental, à la face jaunâtre, à la tête rasée, aux phrases équivoques et melliflues, nous avait précédés à Bagamoyo. Il nous attendait déjà depuis quelque temps, fort occupé, d'ailleurs, de nos affaii'es,qui étaient encore plus les siennes, comme la suite devait nous l'apprendre. Nous nous installâmes dans sa propre maison, formée d'un simple rezde-chaussée à toit plat et aux murs fraîchement recrépis. Cette habitation ne comprend pas moins de six chambres tapissées et meublées à Tindoustane, c'est-à-dire tendues d'étofies de soie rouge et garnies de lits à moustiquaires de même couleur. Sur le devant, formant antichambre, s'étend une large pièce servant de Barza et appropriée à la réception des clients étrangers. M. Ramaeckers en fît immédiatement notre salle de réfection. Antichambre et chambres à coucher, établies directement sur le sol battu, ont, en guise de tapis, des nattes épaisses de couleurs assorties.

C'est en me traînant avec effort par les étroites ruelles, semées d'imondices comme celles de Zanzibar, que je suis parvenu à ce lieu de délices où nous passerons les quelques jours indispensables à l'organisation de la caravane.

Nos matelas, somptueusement recouverts de fourreaux de soie écarlate, jaune, verte ou bleue, nous invitent au repos. Je m'y jette avec empressement, dans l'espoir de trouver un terme à mes souffrances, devenues fort vives. Hélas! si notre dernière installation, précédant l'abri sommaire do la tente de voyage, est de nature à contenter les plus délicats, je ne m'en aperçois guère ! Ma première nuit sur le continent africain se passe dans de mortelles angoisses. Ma tête bout et semble prête à éclater. Par bonheur, mes compagnons se portent à merveille et peuvent faire honneur au plantureux festin qui leur est servi. Pour moi, pris.de nausées continuelles, je suffoque et, jusque cinq heures du matin, me débats contre les attaques d'une indisposition équivalant à un violent mal de mer. Les membres de l'Expédition ne m'abandonnent pas. Chacun, tour à tour, s'installe à mon chevet, m'humectant le front de lotions d'eau vinaigrée, me présentant des limonades aux citrons doux, en un mot me prodiguant les soins les plus fraternels et les plus touchants.

Enfin, vers l'aube, la crise s'apaise, mais pour faire place à la

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